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Alice ou les désirs

  • Titre original : Alice ou les désirs
  • Réalisateur : Jean-Michel Hulin
  • Année : 2009
  • Pays : France
  • Genre : SNES et maîtresses (Catégorie : Erotique)
  • Durée : 1h40
  • Acteurs principaux : Caroline Mercier, Axel Zeppegno, Cécile Calvet, Guillaume Zublena, Ariane Andrieux, Emmanuel Dabbous, Jean Fornerod, Bruno Henry
Note :
2
Zord
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Chronique



2010. Toute la Gaule est envahie par les productions américaines mainstream. Toute ? Non. Du côté de Nice, un petit village de cinéastes garants de la « French touch » cinématographique résiste encore et toujours à l'envahisseur....



En France, on n'a pas de pétrole, on n'a pas spécialement d'idées non plus, mais on a des profs de maths !


« Amphigourique ». Voilà un adjectif que l'on a peu l'occasion de placer dans une conversation lors d'un dîner en ville, et encore moins dans la chronique d'un mauvais film sympathique. Dieu merci, « Alice ou les désirs » me permettra au moins de le caser. Une fois. Allez, disons deux : « amphigourique ». Oh, et puis merde, tiens ! Amphigourique. Amphigourique. Amphigourique. Ainsi, si un internaute venait à chercher la définition d'amphigourique en passant par un moteur de recherche, il ne pourra que tomber sur cette chronique et, mine de rien, cela sera générateur de trafic pour le site. On a les astuces de référencement par mots-clés que l'on peut, aussi malhonnêtes soient-elles.



Somptueuse mise en abîme d'une actrice presque nue dans un décor qui ne l'est pas moins.


Il n'empêche. Depuis la découverte de la bande-annonce de cette étrangeté cinématographique qu'est « Alice, ou les désirs », la question restait en suspens. S'agissait-il d'une blague de potaches d'étudiants de la FEMIS s'amusant à parodier les pires scories d'un cinéma d'auteur français aussi prétentieux qu'amphigourique (et hop ! Un référencement supplémentaire !) que, décidément, plus personne ne veut plus voir sans crever de honte ? D'un mauvais boulard de deuxième partie de soirée sur M6 qui aurait, par miracle, trouvé le chemin des salles obscures ? D'un tour pendable des trublions d'Action discrète de Canal + se gaussant d'un certain cinéma hexagonal ? D'un pensum érotico-sociologique indigeste façon « Le Jour et la Nuit » pondu par un éditocrate en vogue sur la place de Paris qu'aucun producteur n'osât refuser de peur d'un retour de bâton délétère dans les salons germanopratins ? D'un scénario subversif écrit dans les années 1960, resté miraculeusement ignoré depuis dans une vieille malle de l'armée des Indes, et qu'un réalisateur aurait souhaité porter à l'écran pour souligner le décalage de la vision érotique à cinquante années d'intervalles ? D'une habile opération de blanchissement d'argent de la mafia niçoise sous prétexte d'ouvrage culturel ? D'un vaste foutage de gueule ? Du projet d'un authentique cinéaste un peu paumé dans le temps et dans l'espace ?

Et pourtant. Jean-Michel Hulin existe, nous l’avons rencontré.



Le Maître du désir. (Remarquez les détails baroques de l'architecture typiquement alsacienne au second plan. Il s'agissait du pré-tournage de « Choucroute et Passions », le second volet de la « Trilogie Amoureuse ».)


La découverte de la bande-annonce de ce bide annoncé avait provoqué quelques réactions épidermiques sur le forum de Nanarland, oscillant entre la franche crise de fou-rire et la consternation devant ce qui semblait, encore une fois, relever d'un cinéma français auteurisant, bien chiant, bien calibré, bien vertueux (en dépit de son propos pseudo-subversif) et qui, au second degré, aurait presque pu être pris pour une caricature tant il accumule poncifs et scories propres à une certaine vision hexagonale du septième art. Joie, bonheur et félicité, une unique projection fut organisée en un dimanche matin au cinéma Publicis des Champs-Elysées pour les quelques amateurs, rats de cinémathèques, critiques goguenards et autres joyeux retraités préférant consacrer presque deux heures de leur temps dominical à la vision d'une oeuvre impérissable qu'à Téléfoot. Parmi ce public joyeusement bigarré (leçon de journalisme du jour : un public « bigarré » est forcément « joyeux »), deux chroniqueurs de Nanarland mal réveillés après leurs agapes du samedi soir. Oui, lecteur, tu as bien lu. Pour t'informer, tes héros n'ont pas hésité à renoncer à leur grasse matinée et, en ce jour de tempête sur toute la France, à braver le froid, le vent, les intempéries, les contrôleurs de la RATP, les accordéonistes roms du métro de Paris et les cafés à 3,70 euros du Drugstore Publicis pour assister à l'unique séance d' « Alice, ou les désirs », le chef-d'œuvre mêlant talons aiguilles et dérivées arithmétiques, cravache et calcul séquentiel, sadomasochisme et méthode globale, SNES et maîtresses, mathématiques souterraines et danse contemporaine.

Alice, 26 ans, jeune agrégée de mathématiques, a tout pour être heureuse. Malheureusement, en dépit de l'apparence du bonheur, son petit coeur n'en persiste pas moins à barboter dans le marigot du marasme existentiel aux frontières de la dépression, comme il est de coutume pour 90% des films dont les héros appartiennent à l'Education Nationale. Pourtant, ni la violence en milieu scolaire, ni les dernières directives du Ministère sur la notation obligatoire par SMS, pas plus que la réforme du calcul de l'indice des points de mutation des personnels semi-contractuels de la fonction publique de catégorie A, ni même l'annulation de la dernière marche solidaire de RESF pour cause de pluie ne sont à l'origine de cette angoisse latente qui étreint sa généreuse poitrine. Car Alice, plutôt que d'enseigner les équations du troisième degré à des Terminales, aurait secrètement rêvé d'être danseuse. Hélas, son profond désir d'intermittence du spectacle fut brisé net par son ancien directeur de thèse, Rodolphe, devenu entre-temps son amant. Amateur de chair fraîche, le vicieux professeur n'en entretient pas moins une autre liaison avec une élève encore plus jeune et, comble de sadisme, oblige même Alice à enfiler un autre pull que celui qu'elle avait initialement prévu pour se rendre dans un dîner de famille. Face à tant d'insupportable cruauté, Alice, telle une otage prenant conscience du syndrome de Stockholm qui la lie à son bourreau, choisit de s'affranchir de son Pygmalion tortionnaire en lui annonçant officiellement leur rupture pendant une petite soirée dînatoire organisée chez sa cousine Léa. Soirée placée sous le double signe de la jalousie et de la culture classique puisque l'hystérie d'Alice n'empêche guère l'un des convives de ponctuer doctement chacun des sanglots de la chialeuse de références à la playlist baroque jouée en fond sonore par la chaîne hi-fi (bien vu, lecteur : c'est précisément à ce moment que la mythique réplique « Mozart. 25ème » tirée de la bande-annonce est énoncée d'une voix sépulcrale par le personnage, sérieux comme un jésuite, qui récidivera à quelques secondes d'intervalle avec un « Haydn. 99ème » bien senti suivi d'un « Bach. La Passion selon Saint Mathieu » n’appelant aucune contestation, histoire d'enfoncer le clou du décalage total entre l'action et les dialogues).



L'humble propriété d'une jeune enseignante. Et à part ça, les jeunes profs se plaignent d'être mal payés !


Désormais affranchie de l'influence castratrice de son bourreau, Alice peut enfin donner libre cours à sa recherche effrénée des plaisirs de l'âme et de la chair, d'autant que sa cousine Léa, bien qu'elle-même simple enseignante de lycée (ce qui ne l'empêche pas de posséder une propriété luxueuse avec jardin privatif et piscine sur les hauteurs de Nice) se révèle être une petite coquine adepte du sadomasochisme qui va entraîner sa cousine et néanmoins collègue dans les abysses de la perversion fétichiste, tout d'abord en la photographiant à moitié nue sur un parking, puis en l'offrant à l'un de ses élèves qui s'avère être également son amant, avant de l'inciter à coucher avec le prof de sport du lycée et, finalement, de confier son "dressage" à un "maître" (crédité au générique comme "le maître") aussi charismatique qu'une endive bouillie.

Inutile de s'étendre sur la perversion desdites pratiques sadomasochistes, invariablement ponctuées par des morceaux de Purcell ou de Mozart (tombés dans le domaine public : c'est moins cher). Tout cela reste très sage par rapport à ce qui a pu être fait depuis. Il ne sera pas question ici de décrire des pratiques extrêmes ou même émoustillantes, vu que le niveau de fantasme global demeure très mou. On se fouette les fesses, mais avec bonhomie. On promène sa soumise dans les rues de Nice en laisse, mais seulement sur cinq mètres. On s'attache dans la garrigue, mais pas trop fort non plus pour ne pas marquer les poignets. A cet érotisme de tinette s'ajoute la traditionnelle romance entre l'enseignante ingénue et l'un de ses élèves (comme de bien entendu surdoué, à la fois premier de la classe et totalement mature sur le plan sexuel - qui a dit "cliché" ?) qui verra les deux tourtereaux renverser leurs rôles habituels, lui devenant l'éducateur dans le cadre de leurs fantaisies sexuelles et elle, l'élève docile. Face à cette exhibition de chairs molles et de fantasmes d'un autre âge, le spectateur de 2010 écarquille d'abord les yeux, puis se consterne et, enfin, se marre franchement devant un tel étalage de scènes ringardes, suintant fort la misère sexuelle et la vision totalement dépassée de la sexualité bordeline. Certes, en 1975, au temps d'« Histoire d'O » et d'« Emmanuelle », les aventures érotiques d'Alice au pays des cartes vermeil auraient pu susciter un vague intérêt, voire s'attirer les foudres de la presse conservatrice accusant le film de dévoyer la jeunesse et de donner une piètre image de cette Institution de la République qu'est l'Education Nationale. Mais en cette première décennie du nouveau millénaire où même le très respectable Madame Figaro traite des fantasmes SM comme d'un sujet de société, qui « Alice ou les désirs » peut-il encore choquer ?



Ceci n'est pas un élève de CPPN au regard éteint, mais un jeune surdoué franco-américain, expert dans l'art de l'Amour.


Inutile, cependant, de bouder le plaisir que provoque la vision de certaines scènes "osées" du film. Par plaisir, il n'est pas question d'entendre une quelconque connotation sexuelle (en dépit d'une plastique plutôt intéressante qu'elle n'hésite pas à dévoiler plus que nécessaire, Caroline Mercier gâche systématiquement toutes les scènes vaguement érotiques dans lesquelles elle apparaît en poussant de petits halètements paniqués extrêmement crispants), mais plutôt de savourer la délicieuse ringardise qui s'en dégage. Le summum de ces torrides fantasmes obsolètes demeure la scène au cours de laquelle Alice, accompagnée de Léa - un prénom dont l'occurrence dans le cinéma d'auteur français est dramatiquement élevée - et du jeune surdoué Rémy subit une étrange initiation sadomasochiste consistant à résoudre des problèmes de maths sous peine d'être frappée durement à coups de règles. Si le spectacle ne fut pas sans rappeler quelques douloureux souvenirs d'humiliation publique en cours d'arithmétique au rédacteur de cette chronique, il ne constitue pas pour autant une catharsis efficace tant la mollesse de la chair filmée par Hulin - en dépit des efforts consentis par Caroline Mercier dont le fessier rougit réellement au fur et à mesure des prises - ne le dispute qu'au ton amphigourique (owned !) des dialogues réussissant le tour de force d'être à la fois somptueusement pompeux et parfaitement crétins tout à la fois. Ce cul entre deux chaises permanent est d'ailleurs l'une des constantes du film, Hulin souhaitant manifestement conserver à la fois une certaine forme d'aristocratie et d'élégance toute française, mais ne parvenant cependant pas à faire l'économie de la vulgarité la plus crasse. Symptomatique de la schizophrénie hulinienne : cette scène au cours de laquelle Alice se fait tout d'abord offrir une rose sur fond de Purcell par son amant du moment (un de ses collègues enseignants, en l'occurrence. Décidément, l'Education Nationale est un véritable nid à partouzards !) avant que ce dernier ne la sodomise brutalement en trente secondes chrono et ne s'en aille comme un gros goujat une fois le devoir accompli (le bruit de la porte qui claque au loin alors que l'héroïne sanglote sur son lit souillé constituant la cerise sur le gâteau de l'humour involontaire). Il est comme ça, Hulin. Il parvient à glisser un élément comique même en évoquant un viol !



Un gros tuyau se cache dans cette image.


Alice va t-elle cependant savoir où s'arrêter avant de se transformer en hyène lubrique assoiffée de perversité ? Se rendra t-elle compte que l'amour triomphe de tout, même des pinces à tétons ? Car, au fond, cette quête éperdue des désirs de la chair ne constitue-t-elle pas un palliatif à un sentiment amoureux bien plus noble qu'elle ressent envers son élève ? Bravo à ceux qui ont spontanément répondu "oui" à ces questions : ils peuvent se considérer comme hulino-compatibles. Car oui, lecteur, l'amour jaillissant sous sa forme la plus pure triomphe toujours, même lorsqu'il s'agit d'un détournement de mineur manifeste provenant d'une enseignante ayant autorité.



Une assiette de salade, un bon verre de rosé en terrasse, un fou-rire avec une amie... il ne manque presque qu'un mime à l'arrière-plan.


Premier volet d'une trilogie sobrement intitulée « La Trilogie Amoureuse » qui n'a que peu de chances de voir le jour, « Alice ou les désirs » constitue une forme particulièrement appréciable d'un certain cinéma d'auteur français, celui dont on peut se moquer sans risquer de se prendre en retour une gifle façon « ouais, mais toi, t'es un peu du genre à aimer les films américains avec des flingues, nan ? ». Grâce au métrage de Jean-Michel Hulin, nous pouvons enfin réconcilier Culture avec un grand C, humour involontaire et érotisme. Rien de tel qu'une semblable alchimie pour pouvoir briller dans les dîners en ville, quitte, parfois, à se montrer digne de l'esprit français que le monde nous envie : hautain, pédant, pontifiant, voire... ah, mais quel serait donc l'adjectif le mieux approprié ?...

... Ah mais bien sûr, amphigourique, évidemment !





Zord
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Alice ou les désirs

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Cote de rareté

Misère de ce genre de petites productions confidentielles, le film n'a jamais eu le droit à une édition DVD où que ce soit. D'ailleurs, depuis 2010 et l’échec complet d'Alice, tous les projets du réalisateur, notamment le deuxième volet de sa trilogie amoureuse, "Camille ou les sentiments", sont au point mort. (Les vacances de Mr Hulin ?)

Et quand on pense que "Fifty Shades of Grey", plagiat évident d'Alice casse la baraque un peu partout, on se dit que vraiment, il n'y a pas de justice !
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