CROCODILE FURY
- Réalisateur : Ted Kingsbrook (pseudo d'un yes-man de Filmark)
- Producteur : Tomas Tang
- Année : 1988
- Pays : Hong Kong
- Genre : Dents de la rizière (catégorie : Animalier)
- Durée : 1h25
- Acteurs principaux : Kent Wills (crédité Nick Reece), Sorapong Chatree, Ernest Mauser (non crédités) et tout un tas de pseudos bidons (Trudy Calder, Lucas Byrne...)
- Liens utiles : Une interview de Nick Reece en anglais par Digital HK movies (une autre en français figure dans l'onglet bonus de la chronique)
Avant-propos : ce film est ce qu'on appelle un "2 en 1", c'est à dire le mélange honteux de deux films différents, une spécialité de chez la douteuse firme hongkongaise Filmark à laquelle les fans de nanars savent ce qu'ils doivent. Il s'agit le plus souvent de quelques séquences tournées avec des acteurs occidentaux (ici les séquences avec Nick Reece, de son vrai nom Kent Wills) très largement complétées par (au moins) un métrage asiatique tourné quelques années auparavant, l'ensemble étant remonté et doublé à la volée pour tenter de parvenir à un semblant de cohérence. La particularité de ce Crocodile Fury est que pour la version française, les doubleurs ont très clairement déconné, probablement consternés par l'absurdité de l'ensemble.
Excusez la mauvaise qualité des images mais la cassette à partir de laquelle elles sont faites est vraiment en limite d'âge…
L’intrigue démarre dans un petit village thaïlandais, où les habitants se font dévorer les uns après les autres (et dans une ambiance globale d’anarchie complète) par un crocodile tantôt réel tantôt en caoutchouc.
Jack, villageois parmi tant d’autres, se détache de la masse en allant parler directement au crocodile. En effet, ce dernier n’est nul autre qu’une réincarnation de sa fiancée Maria, tombée sous la férule du sage machiavélique Cooper et de son acolyte Don Moore.
L'homme qui murmurait à l'oreille des crocos.
Pendant ce temps, des mercenaires s’enfuient d’un champ, pourchassés par d’autres mercenaires. Tandis que le crocodile bouffe de plus en plus d’habitants, qui continuent à se baigner au mépris de tout danger, un mystérieux moustachu marche dans le désert, croise sur sa route un cadavre boursouflé, vomit trois fois d’affilée en gros plan avant de se faire attaquer par un crâne volant. Il est semblerait-il la cible des sortilèges de Monica, sorcière bien-aimée souhaitant conquérir le monde en s’alliant à Cooper et ses esprits / crocodiles, et en créant une race de vampires / zombies, mangeurs / recracheurs de poissons occasionnels montés sur ressorts.
Monica. La laideur de son âme n’a d’égal que celle de ses rideaux.
Sur ce, Bruce Thompson, dur à cuire en treillis, débarque non loin de là et se fait attaquer par un vampire de Monica après avoir essayé de convertir un bouddhiste au christianisme.
Ernest Mauser, un canadien moustachu expatrié à Hong Kong qui sévit aussi dans le terrible "Robo Vampire". On l'a également vu tenir un petit rôle de pianiste dans l'excellent "Une balle dans la tête" de John Woo, mais aussi dans des films de Johnnie To comme "Fulltime Killer" ou "Sparrow".
Sur ce, heureusement que le mentor de Jack, sosie troublant de Cooper, se lance à la moitié du film dans un succinct résumé des évènements, rappelant au passage que Cooper, dans son refuge maritime, s’est adjoint les services d’un nouvel esprit dénommé Steven. Ce dernier, probablement découragé par la chaos ambiant, provoque Don Moore en duel et succombe à ses assauts au bout d’un quart d’heure d’apparition à l’écran, alors que Jack renie Maria pour la belle Peggy, elle aussi forcée par Cooper de se transformer en crocodile afin de dévorer du villageois thaïlandais candide.
Le film fait une grande consommation de figurants.
Monceau d’absurdité tellement peu maîtrisée que c’en est effrayant, objet filmique monté en dépit de tout bon sens (les acteurs, à 70 % asiatiques, portent tous des prénoms américains, probablement pour faciliter l’exportation du film), invraisemblable et inépuisable vivier de répliques cultes à jamais (le résumé du mentor de Jack vaut son pesant de cacahouètes, ainsi que d’autres fleurons du genre, comme quand Jack, avec un sérieux imperturbable, prend le crocodile en caoutchouc dans ses bras avant de lui déclamer "je comprends ce que tu ressens, mais tu ne peux pas continuer à massacrer tous mes amis innocents", et le crocodile d’acquiescer), Crocodile Fury est un véritable film-somme, qui se regarde en tant que tel dès son début fracassant. Reconstituer l’intégralité de l’intrigue est en soi un effort surhumain, une entreprise dont le sérieux est de toute façon sapé dès qu’on se remémore plus de cinq minutes du métrage.
Et je peux recommencer autant de fois que je le veux ! Mouahahahahaha !!! (air connu)
Cette furie est appelée à devenir un classique irrémédiable, à la glorieuse hauteur des incohérences Ed Woodiennes, du ringardisme forcené d’un Bruno Mattei, du manque putride de sensualité d’un Jean Rollin, ou du n’importe quoi limite rafraîchissant d’un Jean-Marie Pallardy. Assurément un grand cru, voire un cru énoooooooorme, dont je ne remercierai jamais assez la Nanarland Team de me l’avoir fait découvrir autour d’un drink.
Une petite précision apportée par l'érudit Fantomas 2 : en fait, les séquences de crocodile proviennent toutes d'un film thaï du début des années 80 nommé "Krai Thong 2" et mettant en vedette Sorapong Chatree, populaire acteur thaïlandais. Evidemment, "Krai Thong 2" est un film tout à fait cohérent, et si "Crocodile Fury" donne l'impression du contraire, c'est à cause des scènes grotesques rajoutées par le sinistre tâcheron qui n'a même pas osé signer le film de son vrai nom...
Je vais probablement faire tache dans ce Forum, car autant je peux apprécier un nanar "pur jus", c'est-à-dire entièrement fait et assumé par un réalisateur, autant la méthode du "deux-en-un", qui consiste en fait, n'ayons pas peur des mots, à voler le travail d'un autre, me répugne. C'était déjà le cas avec certains "films" de Jerry Warren aux Etats-Unis, c'est ici le cas avec Godfrey Ho ou ses imitateurs. L'argument suivant lequel Ho et sa clique auraient utilisé des chutes de pellicule, des films non terminés, ou non distribués, est parfaitement erroné. Non seulement ces films existent bel et bien mais ils sont infiniment supérieurs à des patchworks comme "Crocodile Fury". Et ils ne méritaient en aucun cas le traitement ignominieux qu'on leur a fait subir. En fait le plus rageant, c'est qu'une rareté comme "Krai Throng 2" n'est disponible que dans une édition VCD thaï très médiocre (image recadrée et mal compressée), alors que "Crocodile Fury" a été bidouillé à partir d'une très belle copie 35mm au format scope de ce film.
Basée sur les croyances en la réincarnation d'hommes en crocodiles, la série des "Krai Throng" ("Crocodile Men") a fait l'objet de plusieurs films, d'abord au Cambodge :
- "Kray Thorng neng Krapeu Charavann" (1968) avec Kong Sam Oeun et Dy Saveth.
- "Champa Thorng" (1970) avec Kong Sam Oeun et Dy Saveth.
- "Krapeu lok nén" (1973) avec Chea Yuthorn et Dy Saveth. Il semble s'agir là non pas d'une séquelle mais plutôt d'un remake, où Chea Yuthorn remplace Kong Sam Oeun dans le rôle du héros. Il est sorti en VCD sous le titre "Krai Thong kropeu Charavann" alias "The Crocodile Men".
...puis en Thaïlande :
- "Krai Thong" (198X) avec Sorapong Chatree
- "Krai Thong, Part 2" (198X) avec Sorapong Chatree
Ces films feront plus tard l'objet de remakes bénéficiant de budgets confortables, prouvant la vitalité du cinéma populaire thaïlandais :
- "Legend of the Crocodile" (2001), remake de "Krai Thong"
- "Chalawan" (2005), remake de "Kraithong 2"
Drexl : 4.5
Moyenne : 4.6
