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The Champions of Justice

  • Titre original : Los campeones justicieros
  • Réalisateur : Federico Curiel
  • Année : 1970
  • Pays : Mexique
  • Genre : Sac à nains (Catégorie : Super-héros)
  • Durée : 1h21
  • Acteurs principaux : Blue Demon, Mil Mascaras, El Médico Asesino, Alejandro Cruz (alias Black Shadow), Tinieblas el Gigante, La Sombra Vengadora, David Silva, Elsa Cárdenas, Margarito Alonso
Note :
4
Barracuda
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Chronique



L'équipe de Nanarland n'est pas composée que de gens très fréquentables. Cela transparaît à la lecture du site : aux côtés des vrais passionnés, il y a parmi nous des hommes et des femmes aigris, jaloux, méchants, qui, chaque jour, prennent plaisir à tourner en dérision le travail et les efforts de braves artisans du cinéma bis aux résultats parfois maladroits mais toujours sincères. Bien sûr, nous savons comme il est facile de se moquer de l'indigence du cinéma du Tiers-monde, de railler ses codes culturels différents des nôtres et d'oublier la fraîcheur et la joie de vivre de ces films issus d'un mode de vie différent de celui qu'impose notre société de consommation occidentale. Hélas nous ne pouvons nous en empêcher. C'est pour nous le seul moyen d'oublier un instant notre propre médiocrité besogneuse, de détourner le regard de ce maudit miroir qui nous renvoie l'image d'êtres chafouins et veules, esclaves d'une pensée étroite et réactionnaire. Il nous est même arrivé de dire du mal de Yann Moix, ce que Bernard-Henri Lévy décrit comme « l'ultime étape dans la radicalisation avant le départ pour les camps d'entraînement d'Al Qaida ».



Aussi, après tant d'années pleines de fiel et ponctuées de critiques mesquines, on peut se demander, à l'occasion de cette chronique d'un film étranger issu d'une culture riche et millénaire, si le temps ne serait pas venu de raccrocher les gants et d'adopter un style plus serein, plus apaisé et plus tolérant. De faire la paix avec nos démons.

Et puis quoi encore, Che Guevara ?

Ici vous êtes sur Nanarland, pas chez les Bisounours. Autant vous dire que quand ce Champions of Justice a croisé notre chemin avec ses catcheurs mexicains misogynes qui tabassent des nains, on n'a pas réuni un comité d'éthique pour décider comment nous allions le traiter. Ce serait chronique à la une, relais sur le flux RSS, Facebook et Twitter, la totale. Pour une fois qu'on tombe sur un film encore plus décomplexé que "La Nuit du Risque", nous n'allions pas manquer de le (mal)traiter avec tous les honneurs dus à son rang. Vous vouliez du respect et de la compassion ? Essayez Bide & Musique, il paraît qu'ils se sont réconciliés avec Les Musclés.



Sérieusement, essayez Bide & Musique, ce site est excellent.


Nul besoin d'être un lecteur régulier de Nanarland pour avoir entendu parler des films de catcheurs mexicains. Cette curiosité du pays s'est en effet largement répandue dans la culture populaire internationale au travers de clins d'œil et de parodies diverses. Rappelons-en tout de même brièvement le principe : des stars locales du catch arborant un masque rituel combattent le crime, des monstres fantastiques et souvent les deux à la fois. Ils ne sont guère différents finalement des films de super-héros américains, la seule incongruité étant qu'en plus de porter un masque et leur slip par-dessus leur pantalon, les catcheurs mexicains ont aussi l'habitude de se promener partout torse nu dans une ambiance qui fait parfois un peu sauna gay.



"Et alors ? Tu ne viens plus aux soirées ?"


Dans ses grandes lignes, le scénario de The Champions of Justice respecte ces prémisses. Le serviteur du Mal dont il est question n'est autre que La Mano Negra, qui a apparemment troqué ses bonnets péruviens pour un diplôme de savant fou. La Mano Negra a un Noir Désir : il cherche à monnayer ses inventions avec une puissance étrangère. Pour son malheur, un groupe de vaillants catcheurs va s'opposer à lui et déjouer ses plans…



La Mano Negra, 20 ans après. Sans le bonnet péruvien, il a tout de suite l'air vachement moins sympa.


Le générique est déjà l'occasion de mettre en valeur l'inventivité et l'imagination fertile du catch mexicain, puisqu'au casting nous avons quand même droit à « L'Ombre Vengeresse », « L'Ombre Noire » et « Les Ombres (Le Géant) ». C'est dommage que L'Ombre Chinoise n'ait pas pu se libérer et que L'Ombre Jaune soit restée coincée chez Bob Morane, sinon c'était la victoire assurée au jeu des sept familles du catch. A côté d'eux, nous avons Blue Demon, Mil Mascaras (« Mille Masques ») et El Medico Asesino (« Le Docteur Tueur »). Une recherche rapide confirme qu'on a là la fine fleur du catch mexicain. Pratiquement toutes les stars les plus populaires de la discipline au moment de la réalisation du film sont de la partie. Précisons pour finir que L'Ombre Noire joue le rôle de sbire en chef de La Mano Negra (en quelques sorte le bras droit de La Main Noire) et que tous les autres cités forment le groupe des gentils.







Tout s'explique : le film est en fait un remake de "L'armée des ombres" de Melville ! Avec des nains !



De gauche à droite : El Medico Asesino, Mil Mascaras, Tinieblas (El Gigante), Blue Demon et La Sombra Vengadora.


Chercheur doué, La Mano Negra n'est pas non plus un stratège de seconde zone. L'image ne parlera peut-être pas beaucoup aux lecteurs non-Franciliens, mais si vous voulez vous rendre dans sa zone à lui, prévoyez un coupon de carte orange dans les 300€ mensuels et attendez-vous à devenir à brève échéance un ennemi farouche du droit de grève. Pour commencer, c'est lui qui lance une attaque préventive contre les Champions de la Justice alors que ces derniers catchent dans leur coin sans rien demander à personne. Très vite se pose en plus la question de la méthode adoptée par La Mano Negra dans sa lutte contre nos virils adeptes de la lucha libre, qui consiste à déchaîner contre eux toute la puissance de son armée de nains sanguinaires…

Et pour être tout à fait clair, lorsqu'on évoque ici des nains, on ne parle pas du genre Seigneur des Anneaux mais bien résolument Fort Boyard.



Le nain : un prédateur impitoyable et sans pitié !


The Champions of Justice se présente donc comme une sorte de champ de bataille cinématographique où l'incohérence le dispute à l'indigence sous le regard bienveillant de la crétinerie. Où qu'il tourne son attention, le spectateur est cerné par la nanardise. Ici, un catcheur remet son slip en place en plein milieu d'un combat. Là, c'est un sbire nain de la Mano Negra qui attaque les catcheurs avec un fusil de sniper futuriste bricolé à partir d'un vieux transistor (on voit encore le tuner FM/AM sur le côté de « l'arme »). Là encore, on passe sans aucune transition d'une scène de nuit où des jeunes femmes sont agressées par les nains de La Mano Negra à Mil Mascaras à moto et en plein jour poursuivi par les mêmes nains sur une route de campagne.



Le nain porte quoi ?


C'est ici qu'il convient d'indiquer que, pour sonoriser tout son film, le réalisateur ne disposait apparemment que d'un unique disque de free jazz certainement acheté dans le bac à solde interlope d'une enseigne de seconde zone (on soupçonne la Foir'Fouille de Sarreguemines). On a donc droit à des poursuites, des bagarres et des projections de nains sur une bande originale qui aurait été beaucoup plus à sa place pour ambiancer le bar d'un hôtel à l'élégance fanée. C'est sans doute à porter au crédit du film que dans cette scène en particulier, l'attention du spectateur est plus attirée par la magnifique veste en fourrure tigrée du catcheur born to be wild que par la musique de lounge en complet décalage avec l'action qui s'échappe de ses enceintes.



La veste assortie au masque, c'est la classe galactique !


Conscient qu'il n'a pas vraiment mis tous les atouts de son côté au niveau du choix de ses sbires, La Mano Negra dévoile alors son arme secrète : une machine spéciale qui donne une force herculéenne à celui sur qui on l'utilise. C'est l‘ingrédient qui manquait pour faire basculer définitivement The Champions of Justice dans la folie furieuse et offrir au spectateur médusé des scènes qu'il n'aurait osé imaginer dans ses rêves les plus fous : une escouade de gros malabars masqués qui se font latter par une bande de nains en furie. Ca ne s'arrête toutefois pas là : l'invention du professeur a un défaut de taille, à savoir que ses effets sont limités dans le temps. Ainsi, à plusieurs reprises, en plein milieu des affrontements, l'espoir change de camp, le combat change d'âme, le nanardeur change de slip et ce sont soudain les catcheurs musculeux qui attaquent les nains sans pitié à deux ou trois contre un, les attrapent par le col pour leur flanquer des torgnoles, les lancent en l'air et se les repassent dans tous les sens. Et toujours sur une bande-son échappée du Buena Vista Social Club.



Blue Demon prend cher...



...mais sa vengeance est à la hauteur de l'affront (et de ses ennemis) !


On ne sait même plus s'il faut y voir une couche supplémentaire de nanardise ou une ultime concession désespérée à la dignité humaine lorsque les acteurs sont remplacés par des mannequins en mousse pour être violemment projetés contre les murs ou échangés entre les catcheurs comme des ballons de rugby.



Pour notre part nous privilégions l'hypothèse "couche supplémentaire de nanardise".


A ce stade, nos lecteurs les plus droit-de-l'hommistes sont sans doute déjà en train de rédiger un courrier à leur député pour dénoncer le contenu de ce film et la publicité odieuse qui en est faite sur un certain site peu recommandable que nous ne citerons pas («Vous vous rendez compte ? Ils l'ont mis à la une, avec des relais sur Twitter et Facebook ! »). Ils voudront sans doute réserver un paragraphe de leur vertueuse diatribe pour évoquer le sort réservé aux femmes dans The Champions of Justice. Loin de nous l'idée de diffuser les préjugés les plus imbéciles sur le prétendu machisme des mâles latino-américains... mais bon, un peu quand même.



"Et alors ? Tu ne viens plus aux soirées ?"

Notez que L'Ombre Vengeresse est un personnage plus sombre et tourmenté que ses camarades, qui porte en lui le poids du passé : c'est le seul de la bande qui ne s'épile pas.


En fait c'est surtout un certaine Elsa qui en fait les frais, sorte de sidekick-secrétaire de nos héros et pour laquelle ces derniers semblent avoir autant de considération qu'une chèvre borgne pour la poésie moldave contemporaine. Alors que les catcheurs viennent d'échapper à une tentative d'attentat aussi sournoise que débile de La Mano Negra pendant un gala de catch, la pauvre Elsa vient s'enquérir de leur santé dans les vestiaires. Après l'avoir copieusement engueulée pour avoir raté le match, les catcheurs lui servent le dialogue suivant :

- Elsa : Mil Mascaras, mais tu es blessé !

- Mil Mascaras : Ce n'est rien, Blue Demon va t'expliquer

- Blue Demon :Tu verras demain dans le journal ce qu'il s'est passé

Et ils se tirent, laissant la pauvre Elsa à attendre l'édition du matin de Nanar-Soir.



Il faut dire aussi que les actrices jouent l'abrutissement à la perfection.




L'Ombre Vengeresse a pris de la drogue. Non, sérieusement, à ce moment-là il a été drogué par La Mano Negra.


Pendant que le spectateur est occupé à se frotter les yeux pour se convaincre qu'il ne rêve pas, l'intrigue progresse. La prochaine étape du plan machiavélique de La Mano Negra consiste à kidnapper les candidates au concours de Miss Mexique pour des raisons qui resteront indéterminées. Il parvient aussi à kidnapper L'Ombre Vengeresse en lui envoyant du gaz soporifique par téléphone (là c'est cohérent : il ne pouvait évidemment pas lui envoyer une fléchette empoisonnée par e-mail puisque Internet n'était pas encore inventé !). Enfin, il tend plusieurs pièges aux catcheurs, dont le principal nous vaut ce dialogue mémorable :

- Blue Demon : La lettre de la Mano Negra dit qu'il faut que je me rende seul à l'entrepôt abandonné à minuit !

- Les Ombres : C'est un piège Blue !

- Mil Mascaras : Et des plus dangereux ! Nous irons tous ensemble !

- Blue Demon : C'est exactement ce que cherche La Mano Negra ! Il veut que l'on y aille tous !

- El Medico Asesino : Quel piège nous aura-t-il préparé ?

- Blue Demon : Nouss le saurons si nous y allons !

- Mil Mascaras : En avant !

Avec des gentils pareils, qui a encore besoin d'un méchant et avec un dialoguiste pareil, comment s'étonner que le jazz soit tellement à l'honneur ?



Scène intense : un combat à mort brutal entre L'Ombre Vengeresse et l'un des sbires de La Mano Negra. Manque de chance, à ce moment-là le disque de jazz en était à la piste "détente autour de la piscine".


Leur ami enlevé, leurs copines soumises aux tortures du savant fou, nos héros décident d'aller faire du ski nautique pour se détendre (sérieusement) et tombent à nouveau dans une embuscade, aux prises avec des plongeurs à la solde de la Mano Negra dans un féroce corps-à-corps sous-marin filmé à travers un aquarium.



Le réalisateur a sans doute voulu dissimuler le fait que la scène a été tournée dans une piscine plutôt qu'un lac, sauf que de toutes façons, en l'occurrence, ça ne se voyait pas du tout. Par contre l'aquarium, lui, il se voit.




Ici l'aquarium se voit moins. Par contre on voir beaucoup mieux le slip de Mil Mascaras, très occupé à perdre son futal.


Après avoir beaucoup piétiné (et hélas un peu ramolli le rythme du film), l'enquête de nos héros avance enfin lorsqu'ils finissent par capturer le pilote de l'avion dont se sert La Mano Negra pour ses activités de contrebande, et par ce biais l'adresse de son repaire secret. Ni une ni deux, ils débarquent pour l'affrontement final. C'est un festival. Les nains sont projetés dans tous les sens, les mannequins volent à travers la pièce, fracassant ordinateurs et machines délicates, et le spectateur qui n'a pas encore coupé le son a enfin droit au chant du cygne de cet abominable disque de jazz qui hantera ses nuits pour encore de longues semaines. Nous ne sommes plus dans le nanar, nous sommes au-delà, c'est une apogée, un feu d'artifice, un pinacle stratosphérique. La baston nanarde ultime, définitive.



Tinieblas s'apprête à baptiser l'enfant Jésus. Ou à envoyer valdinguer un nain.







Le chaos est total, la destruction est complète, la nanardise est indépassable !


Hélas; les meilleures choses ont une fin et les nains sont finalement vaincus, La Mano Negra s'échappe de justesse, sans doute pour aller enregistrer un nouveau disque, et un duel un peu plus classique entre Blue Demon et Black Shadow conclut l'affaire. Le film s'achève alors que Miss Chihuahua est élue Miss Mexique sous le regard de nos champions, fiers d'avoir sauvé un concours de beauté, et finalement pas grand-chose d'autre à bien y regarder, surtout pas la réputation de leur pays en tout cas.



En s'attaquant au concours de Miss Mexique, La Mano Negra n'avait pas réalisé qu'il allait s'attirer la fureur de Geneviève de Fontanos, alias "L'Ombre Chapeautée"...


Le spectacle terminé, une question vient bien sûr immédiatement à l'esprit : pourquoi ? Pourquoi ce film ? Quel cerveau malade a décidé qu'après avoir vaincu des momies, Dracula, les Martiens et pas mal d'autres, le seul défi à la hauteur des puissants catcheurs mexicains serait une escouade de nains sans pitié ? Une réponse nous est donnée dans un excellent article de Christophe Bier paru dans le Mad Movies de juin 2009. Outre la folie du réalisateur, deux éléments permettent un début d'explication. D'abord, les nains sont apparemment des figures assez traditionnelles du catch mexicain. Des combats mettant aux prises de vrais lutteurs masqués de petite taille constituent ainsi une attraction populaire et, aujourd'hui encore, relativement commune au Mexique. Ensuite, Champions of Justice a été tourné en 1970, à une époque où les films de lutteurs mexicains traditionnels sont en perte de vitesse, concurrencés par les films américains mais aussi par les films de kung-fu venus de Hong-Kong, plus violents et plus spectaculaires. Pour faire face, le producteur Rogelio Agrasánchez et le réalisateur Federico Curiel choisissent donc la surenchère avec non pas un ou deux mais carrément six catcheurs à l'affiche. On imagine aisément que le scénario et la musique ont dès lors été les premiers postes budgétaires sabrés pour permettre cette extravagance.



La première étape de la thérapie, c'est de reconnaître que l'on a un problème.


Toutefois, la vraie révélation triomphale de l'article de Christophe Bier, c'est que The Champions of Justice a connu deux suites tout aussi riches en nains. Nous avons mis la main dessus, et autant vous dire que nos députés n'ont pas fini de recevoir du courrier…



Barracuda
Barracuda

The Champions of Justice
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Cote de rareté





Le film n'est jamais sorti en France, mais il existe un DVD américain facile à trouver où il figure en compagnie de "Mystère aux Bermudes". Les deux films sont proposés en version originale avec des sous-titres anglais.

Cote de rareté : 4/Exotique Consulter le barème de notation