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Cinéman

  • Titre original : Cinéman
  • Réalisateur : Yann Moix
  • Année : 2009
  • Pays : France
  • Genre : La Rose pourrie du Caire (Catégorie : au-delà du nanar)
  • Durée : 1h30
  • Acteurs principaux : Michel Galabru, Franck Dubosc, Lucy Gordon, Pierre-François Martin-Laval, Pierre Richard, Anne Marivin, Jean-Christophe Bouvet, Olivier Mag, Marisa Berenson
Note :
Navet
Drexl
Drexl

Chronique













Avant-propos



« Professeur de mathématiques, Régis Deloux a un jour le pouvoir de voyager dans les films où il rencontrera enfin la femme de ses rêves ». Avec un pitch pareil, Cinéman ne pouvait manquer d'exciter la curiosité des cinéphages, vidéovores et autres passionnés de cinéma, alléchés par la promesse initiale d'un divertissement qui naviguerait entre la parodie irrésistible et l'hommage intelligent au 7ème art. Poussés à l'optimisme par les récents succès d'un Hazanavicius, nous osions espérer un film qui se jouerait gentiment des codes du cinéma pour en offrir un regard distancié et second degré, quelque chose de "nanarland-compatible" dans l'esprit, fol espoir bêtement étayé par cet extrait citant ouvertement Chuck Norris mettant les pieds où il veut, pourtant ponctué de façon crispante et horriblement balourde. Un film que Nanarland ne pouvait donc manquer d'évoquer, offrant une niche à Cinéman et son interprète cabot qui rejoignent, les oreilles basses et la queue entre les jambes, notre bien nommée rubrique "au-delà du nanar", sise dans l'antichambre du site. Une rubrique qui, rappelons-le, nous permet très occasionnellement de sortir de la pure sphère des mauvais films sympathiques pour aborder aussi des oeuvres qui, réussies ou non, entretiennent à nos yeux des liens avec l'univers du nanar.






Vous le savez, lecteurs attentifs du site, Nanarland n'est pas trop du genre à tirer sur les ambulances en flammes du divertissement cinématographique. Quoi qu'en disent les mauvaises langues, votre site sûrement préféré n'est pas truffé de psychopathes sans vie, passant leur temps et leur budget dans des multiplexes, à l'affût, la bave aux lèvres, du moindre produit susceptible de rentrer dans leurs critères. Mais parfois, le bruit de l'actualité chaude-chaleur arrive jusqu'à nos oreilles impures, titille notre curiosité légendaire, et nous pousse à commettre le culturellement inconcevable.



En l'occurrence, aller vérifier par nous-mêmes l'étendue d'un massacre artistique annoncé (et pour tout dire franchement prévisible, quoi qu'en pensent les critiques germanopratins protégeant l'un des leurs avec un esprit de meute qui leur ferait presque honneur s'il n'était autant biaisé par le maintien désespéré de leur propre pré carré), j'ai nommé Cinéman de Yann Moix. Depuis les premières projos parisiennes, l'écho de son infamie se répand jusque dans les terres froides natales de Nanarland, Grenoble la gueuse nanotechnologique, Grenoble la souillon si lascive. « Le scénar' est d'une prétention aberrante », « La réal' est toujours à côté de la plaque », « Franck Dubosc y est horrible », « Tous les dialogues ont été refaits en post-synchro et c'est une catastrophe »… C'est ce dernier point, excitant de façon souvent décisive l'aiguille du nanaromètre, qui me décidait à sauter le pas et à affronter l'une de mes plus grandes peurs de notre si chère exception culturelle française : Franck Dubosc.



La sobriété selon Franck Dubosc.


Avant de plonger plus avant dans ce gouffre sans fond, revenons un peu en arrière. À la base, un écrivaillon, Yann Moix, tiraillé entre son goût du mot d'auteur et ses aspirations populaires et populistes (le problème du garçon étant sa confusion endémique entre les deux termes), dont le but ultime est de passer derrière la caméra pour toucher le plus grand nombre avec ses récits de losers transcendés. Ce sera chose faite avec Podium, clinquante comédie reposant sur les frêles épaules d'un Benoît Poelvoorde sur le point de passer du côté obscur du vedettariat. Déjà, dans ce succès public et presque critique, Moix fait montre de ses limites : mise en scène putassière empruntant ses rares bons cadres au cinéma américain contemporain, voix-off surlignant toutes les évolutions des personnages et explicitant l'intrigue au spectateur trop neuneu pour la comprendre, placements produits parmi les plus hallucinants vus récemment…



Yann Moix en plein brainstorming.


Box-office plantureux aidant, le jeune réalisateur annonce déjà son prochain projet : un délire fantastique et cinéphile qui projetterait le même Benoît Poelvoorde au beau milieu d'œuvres emblématiques du 7e art. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais l'acteur est sur le point d'entrer en crise personnelle et fait tourner court l'aventure temporairement – Yann Moix, avec la classe du boxeur fracassant son adversaire à terre, s'en va faire le tour des talk-shows pour débiner son ex-future vedette et, probablement, rassurer du même coup ses potentiels investisseurs. D'autant qu'en remplacement, il finira par trouver l'acteur parfait pour le rôle de Régis Deloux en la personne du moyennement bergmanien Franck Dubosc. Pour les historiens qui étudieront ce site en 3050, Dubosc fut un comique français très prisé pour son humour de playboy macho à la complaisance suspecte et aux vannes franchement vaseuses. Il prolongea son personnage de crétin présomptueux dans deux déclinaisons cinématographiques aux titres gentiment programmatiques, Camping et Disco.



Tu vas voir Yann, je vais leur montrer ce que je vaux à tous ces intellos…


Le comique pensait sûrement trouver en Cinéman LE rôle susceptible de montrer l'éventail troué de son acting, de développer moult nuances de jeu à même de lui assurer une reconnaissance de ses pairs. Mais dès la stupéfiante scène d'introduction, le rêve s'estompe. Révélant illico ses carences en matière de direction d'acteurs (voir les scènes franchement gênantes avec les pauvres Marisa Berenson et Michel Galabru, ou la piètre performance de Pierre-François Martin-Laval pour s'en convaincre), Yann Moix choisit délibérément de réduire à néant tous ses enjeux dramatiques en nous présentant le personnage au fait de sa gloire : devenu Cinéman, l'ancien prof de math Régis Deloux nous étale son style de vie VIP ascendant bling-bling à la gueule, sa réussite tant professionnelle (il côtoie tout le gratin, de Robocop à Amélie Poulain en passant par Catherine Deneuve) que personnelle (il a emballé l'héroïne, qui a accouché d'un Cinéboy et s'occupe d'un Cinédog).



Pierre-François Martin-Laval, dont le personnage de bad guy a le triste honneur de bénéficier des pires répliques.


Déjà, la recréation de classiques du cinéma (en préambule, des films comiques muets à la Harold Lloyd) et surtout l'incorporation de l'acteur principal dans ceux-ci fait mal au cœur, pour rester poli. Pour les mimiques outrées habituelles de Dubosc, et pour la propension de Yann Moix à surligner le moindre effet comique par un bruitage rigolo / un contrechamp brutal / un silence pesant de plusieurs secondes (rayez les mentions inutiles, c'est-à-dire toutes) pour que le spectateur ait bien le temps de tout comprendre. Et surtout, dès cette bien peu pétulante mise en bouche, Cinéman dévoile sa plus hallucinante carence : sa post-synchro chaotique.



La déférence au patrimoine cinématographique mondial, toujours selon Franck Dubosc.


Tandis que l'intrigue se met peu à peu en place, une tenace impression (qui demanderait à être vérifiée) nous taraude. Celle d'un objet n'ayant pas obtenu, au sortir d'un premier montage, l'aval de son réalisateur – ou de sa production –, qui n'aurait pas été jugé assez drôle en l'état, et qu'il a fallu reprendre de fond en comble lors de sa post-production. En étant un peu attentif, et même en l'étant très vaguement pour tout dire, les défauts monstrueux de la post-synchronisation (redoubler les voix pour le montage final, en gros) vous sautent à la gueule : on voit clairement les décalages féconds entre le jeu live et les dialogues enregistrés plus tard, et on perçoit encore plus nettement les changements de dialogues ayant été opérés, histoire de changer – ou de rajouter – certaines vannes, pour un résultat comique qu'on qualifiera de mitigé, toujours pour rester poli. Dans ce même ordre d'idées, l'adjonction foireuse de bruitages incessants soulignant avec une crasse redondance les gags visuels finit par horripiler franchement au pire, et au mieux susciter des interrogations théoriques histoire de passer le temps (les rires enregistrés façon sitcom des scènes de classe sont-ils voués à comparer le quotidien de Deloux au prisme télévisuel ? Les gazouillis d'oiseaux dans les scènes d'intérieur créent-ils un débordement vers l'onirisme ?). Mais bon, pour être honnête, ces questions s'effacent bien vite devant la consternante réalité du film.



En plein tournage, un franc éclat de rire pas du tout crispé.


Car ce sens du non-rythme comique évoqué plus haut, ce manque de tempo humoristique littéralement stupéfiant déborde en permanence sur le fond pas facile-facile du film pour phagocyter sa forme. À cet égard, l'exemple le plus criard de ce sentiment lourdement prégnant d'approximation dans l'élaboration réside dans l'un des points forts du film, celui qui lui offre même le visuel de son affiche, le détour du côté des films à la Tarzan. Yann Moix y applique avec obstination son putride cahier des charges : une reproduction sans âme et sans aucun recul artistique de l'univers cinématographique cité, parasitée par quelques gags répétés jusqu'à les vider totalement de leur substance. En l'occurrence ici, une idée adorablement absurde (faire des sauts en liane à reculons) que le metteur en scène choisit de surligner à chacun de ses passages, créant la désagréable impression de faire du remplissage. Impression corroborée par le tour de force à venir, le combat du héros contre une multiplicité de panthères en peluche – la scène sera servie près d'une demi-douzaine de fois d'affilée, assortie de ces incunables bruitages rigolos, des mêmes plans montés de la même façon. Le caractère volontairement cheap des effets traduisant quant à lui le recul autoproclamé de l'auteur, sa défiance de réinterpréter ou de se réapproprier quoi que ce soit, comme son désir de ruer dans le tas de la connivence immédiate avec le spectateur – la dernière partie du film en témoignera de façon éloquente.



Une peluche ne va pas tarder à arriver. Six fois d'affilée.


En somme, il est facile pour ne pas dire salutaire de considérer Cinéman comme un ratage absolu. On peut aussi le voir comme un long-métrage malade, voire en phase terminale, constamment bouffé par l'ambition auteuriste de son auteur, sa volonté de décrypter la puissance d'évocation du 7e art en fonctionnant par références emblématiques et anecdotiques, et son désir hystérique de plaire au plus grand nombre en recourant systématiquement au plus petit dénominateur humoristique commun. Un festival de clins d'œil permanents, de coups de coude dans les côtes assénés avec la délicatesse du phacochère blessé et luttant pour ses ultimes sursauts de vie. L'un des plus frappants exemples d'œuvre pensée comme un produit, et constamment rattrapée par la conscience aiguë de sa légèreté. Un film qui se permet même de citer la fameuse réplique de Braddock (à base de pieds nourrissant leurs propres desseins, rappelons-le), et de la violer dans toute sa pureté virginale dans la bouche odieuse d'un Franck Dubosc nous ressortant, pour la 666e fois, le coup du cabotin m'as-tu-vu. Je vous vois venir : non, cette chronique n'est pas une vendetta ourdie dans le sombre but de restaurer l'honneur de notre patrimoine cinéphile. Mais un constat sournoisement alarmiste sur les conséquences de vouloir péter plus bas que son cul.



Franck Dubosc n'arrive pas à la cheville de Chuck Norris (mais en même temps rien ni personne n'arrive à la cheville de Chuck Norris, sauf son sexe).




Drexl
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Cinéman
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Cote de rareté

Sorti le 28 octobre 2009, Cinéman n'a racolé que 285 391 spectateurs en deux semaines d'exploitation. Le DVD est lui dispo depuis le 10 mars 2010 chez Fox Pathé Europa. Une galette parfois vendue en double-DVD avec Podium, autre film de Moix, dans une édition qui propose en bonus bande-annonce, galerie de photos, scènes inédites, une featurette intitulée "Petite histoire sans parole" et surtout le commentaire audio du réalisateur, qu'il va nous falloir écouter pour éventuellement vous en reparler. Commentaire promo lambda sans intérêt ou retour lucide sur un échec ? On s'attend au premier en espérant le deuxième.
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