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Death Warrior

  • Titre original : Ölüm savasçisi
  • Réalisateur : Cüneyt Arkin, Cetin Inanç
  • Année : 1984
  • Pays : Turquie
  • Genre : No limits ! (Catégorie : Ninjas)
  • Durée : 1h15
  • Acteurs principaux : Cüneyt Arkin, Osman Betin, Funda Firat, Kemal Özkan, Hüseyin Peyda
Note :
5
Nikita
Nikita

Chronique



Pour paraphraser un auteur célèbre, le vrai nanar, ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. La qualité imperceptible et fluctuante que nous appelons ici « nanardise » constitue cet imprévisible glissement où l’absence de talent devient génie, où la transgression des règles du vrai et du beau aboutissent fortuitement à l’établissement d’un nouveau système de valeurs. Ainsi, la découverte, grâce à un sombre trafiquant de contrefaçons orientales, du film turc « Ölüm savasçisi », également connu sous son titre anglophone de « Death Warrior » constitua-t-elle, pour moi et pour quelques intrépides nanardeurs franciliens, un choc de l’envergure d’une révolution copernicienne.





« Death Warrior » est en effet, bien que ce terme soit galvaudé, un véritable OVNI du cinéma. Sorti de nulle part pour y retourner prestement, ce film nous démontre par A+B que l’absence totale de talent, de sens de la mesure, de budget, de cohérence de la narration, peuvent se conjuguer pour fournir, tel un amalgame d’anti-matière dont jaillirait soudain la matière, un miraculeux chef-d’œuvre dadaïste réinventant l’art naïf pour le transcender ! Cüneyt Arkin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, rejoint ici définitivement le sommet du panthéon nanar, qu’il avait déjà largement escaladé avec son célèbre « Turkish Star Wars ».



Plus que la découverte d’un diamant brut de 2000 carats, « Death Warrior » constitue un message d’espoir pour les découvreurs et les aventuriers de la cinéphilie qui désespéreraient de l’aseptisation actuelle du cinéma : le nanar ne mourra jamais, il vit et pulse, tel cet hallucinant chef-d’œuvre qui, depuis plus de vingt ans, attendait d’être redécouvert !



Mais « Death Warrior », qu’est-ce donc, me demanderez-vous ? Vaste question, à laquelle je ne puis espérer répondre succinctement. « Death Warrior », c’est tout d’abord… un film de ninja ! Ouaaaaah l’autre, hé, on en a déjà vu plein, ici, des films de ninja ! Remboursez ! Non, non, attendez, ne partez pas. Car, si vous avez bien suivi, vous vous souviendrez qu’il s’agit d’un film de ninja… turc ! Et ce détail change tout. Car les Turcs, au temps béni de la splendeur de leur cinéma bis, se distinguaient, bien plus que leurs confrères italiens, par une distorsion de codes et de l’imagerie du cinéma de genre pouvant occasionnellement aller jusqu’au surréalisme.

Ainsi, un ninja turc, c’est ça :





Mais que se passe-t-il dans « Death Warrior », me demanderez-vous maintenant, pantelants ? Hé bien… en premier lieu, je tiens à préciser que j’ai vu ce film (après qu’il m’ait été donné, avec des mines de conspirateur, par le louche trafiquant précité) en version originale non sous-titrée. En second lieu, il est utile d’apprendre au lecteur que je ne parle pas un mot de turc. Mais cela n’est pas d’une très grande importance et ajoute même du piment à la chose. Car quoi de plus beau que d’entendre un dialogue turc où reviendrait régulièrement le mot « Ninja » ?



Une belle Américaine.



Des bikers turcs nés pour être sauvages !


Voici cependant les grandes lignes du récit, telles que j’ai pu les reconstituer : l’essentiel de l’action se passe aux Etats-Unis. Le fait que les habitants de ce pays s’expriment tous en turc et semblent en majorité originaires d’un faubourg d’Antalya ne doit pas troubler le spectateur, qui en verra d’autres.



Entraînement ninja.



Le grand méchant.


Or, aux USA, un gang de ninjas sévit ! Dirigés par un louche barbu, les ninjas se livrent à d’effroyables exactions avec leurs sabres en carton !





Ils tuent des bellâtres au bord des piscines !



Ils trucident des moustachus dans des jardins, au cours de nuits noires éclairées avec des projecteurs !



Ouah, il fait vachement clair, la nuit, en Turquie !







Ils utilisent leurs pouvoirs mentaux pour étrangler des sbires avec du lierre !





Que vont donc faire les Américains, face à cette menace intérieure ?

C’est très simple, ils vont faire appel à leurs alliés les plus fiables au sein de l’axe du bien…

LES TURCS !

En effet, les Turcs sont :

1) Super forts (c’est autre chose que ces lopettes de Yankees !)

2) Experts dans l’art de latter la gueule aux ninjas, qui pullulent à Istanbul comme chacun sait.

3) Avantagés par la présence chez eux de l’arme absolue, du guerrier ultime, de l’apollon du Bosphore :

CÜNEYT ARKIN !



Cüneyt Arkin est un super-flic expert en arts martiaux, comme nous le prouve un combat extrêmement long l’opposant à un ninja dans ce qui semble être les collines d’Istanbul.







Dix minutes de sauts en trampoline (la Cüneyt’s touch !) et de duels à coup d'épées en carton bouilli achèvent de plonger le spectateur dans la perplexité la plus totale.













Après enquête, il s'avère que ce combat est intégralement extrait d'un autre film de Cüneyt tourné deux ans plut tôt, « Son Savasçi ».




Nous touchons ici la source du génie de « Death Warrior » : le choc sensoriel se situe en effet au niveau tant visuel (les acrobaties des adversaires sont si absurdes qu’ils semblent livrer moins un duel qu’un concours amical de roulades merdiques) qu’auditif : les effets sonores qui accompagnent la totalité du film atteignent en effet de tels niveaux d’absurdité qu’ils font parfois ressembler le métrage au manifeste d’un collectif de musiciens post-modernes. Feulements à la Bruce Lee pour accompagner les combats de Cüneyt, bruits de ressort des trampolines parfaitement audibles, divers bruits étranges et incongrus : la bande-son de « Death Warrior » est manifestement AUTRE. Vous noterez que je ne parle ici que des effets sonores. L’accompagnement musical du film est, en comparaison, presque rassurant : on retrouve le pillage habituel de musiques connues (dont celle de « Psychose » !) qui à chaque instant semblent fièrement proclamer « Nous, en Turquie, on emmerde la propriété intellectuelle ! ».



Entraînée dans une tournante par un gang de jeunes ninjas…



Heureusement, Cüneyt Arkin est là ! Voilà pour toi, gredin !


Notons que le film semble se positionner comme une sorte de manifeste du cinéma tel que le conçoit Cüneyt Arkin. Notre ami est en effet acteur principal, mais également co-scénariste et co-réalisateur. L’autre responsable du film n’est autre que Cetin Inanç, l’auteur de « Turkish Star Wars ». L’ombre du film précité, chef-d’œuvre universellement connu de Cüneyt, semble en outre planer sur « Death Warrior » : nous retrouvons en effet plusieurs de ses comédiens, tels le vieux chef du village, qui joue ici le chef de la police américaine, et la copine de Cüneyt, qui joue ici la copine de Cüneyt.



C’est l’amour à la plage…



Mais le clin d’œil à « TSW » se situe également à un niveau plus artistique, puisqu’apparaît à plusieurs reprises, et sans que jamais sa présence ne soit réellement explicitée, une momie toute droit sortie du précédent film. Mélange de papier hygiénique et de chewing-gum dégoulinant, la créature ajoute au récit d’autant plus de dynamisme que sa présence y est totalement incongrue !



Sorti en 1984, le film se veut évidemment comme le pendant de la mode du film de ninja. Mais, mis à la sauce turque, mouliné par l’absence totale de moyens du cinéma local, mélangé avec tout et n’importe quoi, le guerrier de l’ombre ne ressemble plus à grand-chose de connu.

Il est vrai que le film ne se limite pas à suivre une seule mode mais semble s’acharner à voler les idées de tout ce qui, ces années-là, bougeait un tant soit peu dans la planète cinéma. On reconnaît ainsi des effets de caméra subjective totalement recopiés sur « Evil Dead » (sans parler de l’attaque des lianes). La comparaison n’est d’ailleurs pas fortuite car le style « amateur » du film de Sam Raimi se trouve ici intégralement reproduit (en pire), sans que cela soit probablement intentionnel.



Mais, loin de se limiter à une simple enfilade de plagiats comme le film d’un vulgaire tâcheron italien, « Death Warrior » fait véritablement œuvre de création, imposant à la face du monde un style filmique totalement inédit. L’amateurisme, l’absence de crédibilité, la démesure d’un montage pratiqué à coups de serpes, l’hystérie d’une mise en scène à la fois parkinsonienne et cocaïnée, sculptent avec brutalité dans le marbre l’identité propre d’un film à nul autre pareil !

Dans « Death Warrior », vous verrez donc :

Cüneyt Arkin en plein duel avec Monsieur Propre, membre d’un gang de bikers américains !





Pas étonnant que Monsieur Propre soit colère, Cüneyt lui a piqué son t-shirt !



Le chef des bikers.


Des images psychédéliques sans aucun sens !





Cüneyt « petit scarabée » Arkin et son maître en arts martiaux.



De l’érotisme torride !



Cüneyt Arkin tuant dix ninjas avec un arc, en envoyant dix flèches à la seconde !





Des cascades en trampoline hallucinantes !











Et le tout, tenez-vous bien, en 1h13 ! Hé oui, car ce film est très court. Je me suis d’ailleurs demandé si la copie que j’ai pu visionner n’avait pas été victime de coupes sauvages, ce qui est fort possible au vu du nombre d’ellipses narratives, d’actions brusquement interrompues et de faux raccords apocalyptiques. Quel qu’ait été le travail exact du monteur, il ne pouvait qu’être un psychopathe ou un intermittent du spectacle sous-payé à 5 turkish lira de l’heure. Si cette version est celle que les spectateurs turcs purent voir en salles en 1984, cela ne laisse pas d’inquiéter…





Le film réussit cependant, dans ce laps de temps très bref, à rester relativement cohérent… heu, non, je retire ce dernier mot : il réussit à avoir un début, un milieu et une fin, tout en concentrant une quantité impressionnante d’action ! Une vraie leçon de cinéma d’une part, et de nanar d’autre part.

Condensé de nanardise à l’état pur, « Death Warrior » s’achève sur une véritable apocalypse, par le combat de Cüneyt Arkin contre toute la bande des ninjas, et son duel avec le méchant maître ninja barbu. Combat totalement hallucinatoire, feu d’artifice de bruitages grotesques, de grimaces nanardes de Cüneyt, de bonds cartoonesques, le duel atteint son apothéose dans ses derniers instants :

ATTENTION, SPOILER !


Mis au tapis par Cüneyt, le maître ninja use de ses pouvoirs télékinésiques pour lancer un rocher vers notre héros. Celui-ci bloque d’un coup de poing le rocher volant, qui rebondit vers le méchant et explose, brûlant vif le vil ninja barbu !

Mais le méchant ne se décide pas à mourir, ce qui nous vaut l’un des plus beaux mannequins en mousse de tous les temps, qui… bah non, je renonce à décrire ça, regardez ce film, vous devez voir cette scène à tout prix. Votre vie ne sera plus jamais la même après ça.





Vestige halluciné d’un cinéma de genre aujourd’hui disparu, « Death Warrior » fracasse avec une puissance inimaginable toutes les limites du bon goût et de l’humainement montrable. Moins exotique et fantaisiste que « Turkish Star Wars », il le surpasse parfois sur le terrain du ridicule, nous amenant à nous interroger sur la santé mentale de Cüneyt Arkin. Le Belmondo de Byzance était-il un extraterrestre, un génie méconnu, ou au contraire un dangereux malade, ignorant toute distinction entre le beau et le laid, le vrai et le faux, le juste et l’injuste ? Autant d’interrogations qui participent du fascinant mystère qu’est « Death Warrior ». Plus qu’un pays méconnu, le nanar est un continent fantastique qui recèle de fabuleux trésors ! Gloire soit rendue à ses découvreurs !!

Un très grand merci à Ghor pour l'iconographie.



Nikita
Nikita

Death Warrior

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Cote de rareté

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Cote de rareté : 4/Exotique



Inédit dans nos contrées (tiens donc !), le film a été importé en Occident dans un petit DVD-R artisanal concocté par les amateurs de bizarreries de "5 minutes to live".

Bonus





Né le 23 décembre 1959 dans la ville turque d'Adana, Osman Betin fut un fidèle du réalisateur Cetin Inanç, avec lequel il a tourné plusieurs films en tant qu'acteur. Son rôle le plus marquant à ce jour reste sans doute celui du méchant chef ninja dans « Death Warrior ». Il aurait semble t-il été le professeur de karaté de Cüneyt Arkin pendant 12 ans. Un individu sympathique, mais un peu louche aussi. Une information publiée dans le journal turc Hürriyet rapportait qu'Osman Betin avait été arrêté et condamné à 8 ans de prison pour avoir volé 110.000 dollars chez un riche homme d'affaires en avril 2000... Contacté par e-mail, avec l'aide du forumeur turcophone Orkhan, il a quoi qu'il en soit gentiment accepté de nous accorder un petit entretien, malheureusement très succinct.





Osman Betin (le barbu en rouge et noir) aux côtés de Cüneyt Arkin (en polo bleu au centre), dans son école de karaté.









J'ai commencé à pratiquer le karaté en 1972, et j'ai rencontré Cüneyt en 1982. J'ai assuré la mise en scène de pas mal de combats de karaté dans ses films. Il m'a ensuite proposé de passer devant la caméra, mon premier film en tant qu'acteur étant « Dort Yanim Cehennem » (littéralement : L'enfer est partout autour de moi), qui fut une sorte de test pour moi. On a ensuite tourné « Vahsi Kan » (littéralement : sang sauvage), une copie de Rambo. Nous avions peu de moyens et avons tourné avec beaucoup de difficultés.









Nous avons eu ensuite l'idée de tourner un film de ninjas. On a commencé à le préparer avec Cüneyt 15 jours avant le tournage. Ce fut donc « Ölüm savasçisi » (alias « Death Warrior »). Tous les karatékas que vous voyez dans le film étaient réellement mes élèves. Je considère ce film comme une réussite, malgré tous les problèmes matériels et financiers. Il a été tourné en 25 jours, avec très peu de moyens, et étant le premier réalisé par la maison de production de Cüneyt, mes élèves et moi avons tourné gratuitement.







J'étais le professeur de karaté de Cüneyt. Après une journée de tournage, on allait chez lui pour que je lui donne des cours. Il s'agissait essentiellement de karaté mais aussi de techniques de kung-fu. Je me suis bien formé à l'art du karaté au cinéma et je savais comment rendre les combats plus amples et gracieux. Pour Cüneyt, j'étais incontournable en ce qui concerne les scènes d'arts martiaux. L'emploi du trampoline dans ses films, par contre, c'est une idée de Cüneyt ! Il maîtrise bien son utilisation, à laquelle il a été formé il y a longtemps (sûrement au cirque).









Aujourd'hui, un film comme « Ölüm savasçisi » / « Death Warrior » est quasiment introuvable, et je m'en inquiète. En Europe, il y a Kalkavan Vidéo qui distribue des films turcs, ils en ont peut-être des exemplaires. Sinon, vous pouvez aussi voir sur le site de Cüneyt.







J'ai joué dans beaucoup de films et gagné pas mal d'argent, mais je boude le cinéma depuis 15 ans. En ce moment, je donne des cours de fitness, boxe thaï et kickboxing, uniquement à des hommes d'affaires triés sur le volet. Il y a beaucoup à dire sur le monde du cinéma, les choses vont et viennent. De nos jours, le cinéma turc est aux mains des gens du théâtre sortant des écoles... et qui ne veulent pas des artistes trop exubérants...