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Le Désirable et le Sublime

  • Titre original : Le Désirable et le Sublime
  • Réalisateur : José Bénazéraf
  • Année : 1970
  • Pays : France
  • Genre : La Prétention et la Cuistrerie (Catégorie : expérimental)
  • Durée : 1h20
  • Acteurs principaux : Henri Piégay, Lara Lane, Robert Audran, Jane Avril
Note :
2,5
Nikita
Nikita

Chronique





Vous est-il déjà arrivé de mourir d'ennui devant un film abscons, censé être une perle de ciné-club et s'avérant un redoutable pensum torché par un émule douteux d'Alain Resnais qui aurait abusé de « L'Année dernière à Marienbad » ? Amis du mauvais cinéma d'auteur, vous allez être vengés. Car voici « Le Désirable et le sublime », de José Bénazéraf, pataquès amphigourique politico-philosophico-érotique que l'on croirait malaxé par les grosses mains d'un ennemi du cinéma "intello" qui entendrait monter un canular pour ridiculiser ce qu'il croit en percevoir. Vague pamphlet aux velléités subversives, ce vestige du cinéma-tract des sixties subit des ans l'irréparable outrage jusqu'à n'apparaître plus que comme une bizarrerie sortie du fond des âges, biscornue et déformée par le temps jusqu'à la monstruosité.





Un film qui nous porte le coup fatal dès la note d'intention de l'auteur.




« Le Désirable et le sublime » est le titre d'un ouvrage philosophique de Albert Caraco paru en 1953. Le film du même nom (mais apparemment sans grand rapport) porte lui la signature de José Bénazéraf, metteur en scène né en 1922 et bénéficiaire alors d'une certaine réputation de spécialiste de l'érotisme "intellectuel", avec des films comme « L'Eternité pour nous ». Qualifié de "Godard du porno" ou d'"Antonioni de Pigalle", Bénazéraf connut de rudes mésaventures avec la censure, contribuant ainsi à entretenir son mythe. « Joe Caligula », avec Gérard Blain, où il quittait son genre de prédilection pour tenter une épure de film noir, avait ainsi subi une interdiction pure et simple – aujourd'hui incompréhensible au vu du film. Son statut d'auteur maudit a-t-il poussé Bénazéraf à se lancer dans le film intellectuel "pur" ? A-t-il voulu prouver son talent ? Lancer un manifeste à la face du monde ? Réaliser un poème filmique ? Plus prosaïquement, que lui est-il passé par la tête ? Autant de questions qui se diluent dans la plus grande perplexité au vu de cet improbable joyau d'art brut, projeté sans préavis au visage d'un spectateur pantois.







« Le Désirable et le sublime » n'a pas de scénario, correspondant à l'idée que se fait d'un film d'auteur le lecteur de la Sélection du Reader's Digest. L'action se passe dans un manoir au bord de la mer. S'y trouvent deux hommes aux allures d'intellectuels, une femme blonde et la bonne. Le dialogue nous apprend que l'un des hommes est médecin et l'autre psychiatre, mais cela s'arrête là.









Ils causent. Mais alors, ils causent ! De quoi ? De la vie, de la mort, du cinéma, de la politique, du communisme. Ils tiennent sur la décadence de la civilisation occidentale à la fin des années 1960 des propos tout aussi subversifs qu'incompréhensibles avec le passage des ans. On nous gratifie de citations de Shakespeare, Baudelaire et Albert Camus. Sont évoqués pêle-mêle Mai 68, le Printemps de Prague et les déboires universitaires de Louis Leprince-Ringuet, tandis que défilent des images de la campagne présidentielle de 1969. Les têtes plus ou moins familières des candidats surgissent et disparaissent comme des pétards de feux d'artifice : ho, Georges Pompidou ! Ho, Gaston Defferre ! On saluera au passage l'excellent caméo de Pierre Mendès-France, qui se révèle le meilleur acteur du film. Un bon point également à Jacques Duclos, qui tient fort bien un second rôle comique bref mais intense.









De temps à autres, José Bénazéraf cède à ses vieux démons et nous gratifie d'une scène vaguement érotique, filmée avec des filtres, jaunes, verts ou rouges. Les deux hommes continuent de discuter d'un air pénétré en échangeant des rires entendus. La blonde regarde dans le vide. Des groupes de théâtreux hippies se livrent à des happenings comme on en faisait de mai à juin 1969, insultent les bourgeois qui aiment Mireille Mathieu, se mettent tous nus et se roulent par terre. C'est pétrifiant d'absurdité hypnotique.











De temps en temps, une scène d'action : les personnages se mettent à s'engueuler. « Vous préférez donc guérir les malades plutôt que de faire l'amour ??? » « Je guéris les malades ! JE GUERIS LES MALADES ! » « Pour vous, faire l'amour, ce n'est qu'un bon moment à passer ??!? » « Je guéris les malades ! Tous les jours ! Le Christ l'a fait !! » « Pourquoi ? Ca ne sert à rien ! ». Perplexité insondable du spectateur béotien, plongé devant ce chef-d'œuvre d'art abstrait, comme une poule devant un couteau ou un hémiplégique devant un module de Tinguely.







Vibrant de toute la passion d'un auteur incompris parce qu'incompréhensible, « Le Désirable et le sublime » réunit en lui toutes les tares du cinéma d'auteur imbitable, tel Jésus payant pour les péchés des hommes. Cuistrerie, snobisme, hermétisme crypto-nul : c'est du Godard déshydraté, du Resnais desséché. Là où David Lynch devait, bien plus tard, réussir une esthétique de l'incompréhensible avec « Mulholland Drive », Bénazéraf erre sur les terres de la pédanterie extrême, assaisonné de gauchisme prétentiard. On en vient à souhaiter que les Marx Brothers – voire même Alvaro Vitali ou, soyons fous, Michaël Youn déguisé en bite géante – arrivent pour entarter ces prétentieux fantoches.





Une fille à poil qui se roule sur le sable, ça ne peut pas faire de mal.







« Le Désirable et le sublime » est-il drôle ? Vaste question. Une certaine résistance à l'ennui contemplatif est sans nul doute requise pour supporter ce qui n'est, pour l'essentiel, qu'une enfilade de blabla sans queue ni tête. Mais pour les authentiques pervers cinéphiles, il n'est pas exclu de prendre un véritable plaisir à la vision de ce « faux chef-d'œuvre » dont la prétention à devenir un jour un classique de cinémathèque est aussi manifeste que le caractère profondément bidon de son audace. Manifeste de l'avant-garde en toc, « Le Désirable et le sublime » - notons que jamais nous ne saurons ce que sont l'un et l'autre – est le point de non-retour d'un cinéaste qui avait sans doute fini par se prendre pour un génie à force de se voir considéré comme un artiste maudit et sulfureux. Avec les années 1970, Bénazéraf s'orienta peu à peu vers les bas-fonds du cinéma, filmant Alphonse Beni dans le polar cochon « Black Love, l'homme qui voulait violer le monde » avant de s'orienter vers le porno hard, avec des titres comme « La Veuve lubrique », « Les Deux gouines » ou « Grimpe-moi dessus par-dessous ». On le vit encore dans les années 1990, gaillard septuagénaire bientôt octo, justifier sa réputation d'intello du X en tournant « Acteurs pornos en analyse ». Vive les vétérans qui ne raccrochent jamais !





Et vive la modestie !






Nikita
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Le Désirable et le Sublime
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Cote de rareté

Pendant longtemps, on a crû ce film ignoré des éditeurs vidéo. On savait juste qu'il était de temps à autre montré dans des festivals, et que des diffusions télévisées dues à des programmateurs inconscients avaient été l'occasion d'enregistrements qui circulaient ici et là. C'est sans doute là l'origine de la copie que nous avons pu visionner (nous n'en sommes même pas sûrs, c'est dire !). Et puis un beau jour, miracle : voilà « Le Désirable et le sublime » qui ressort en DVD dans, carrément, une collection "José Bénazéraf". Ceci dit, il semble que l'éditeur K-Films soit déjà en rupture de stock, alors de deux choses l'une : soit c'était un tirage très limité, soit le public s'est rué dessus en masse !



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