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La Dialectique peut-elle casser des briques ?

  • Titre original : La Dialectique peut-elle casser des briques ?
  • Titres alternatifs : Can Dialectics Break Bricks?
  • Réalisateur : Tu Kuang-chi / René Vienet & Gérard Cohen
  • Année : 1973
  • Pays : HK / France
  • Genre : Everybody was kung-fu thinking (Catégorie : expérimental)
  • Durée : 1h30
  • Acteurs principaux : Li Chai Chung, Ingrid Wu, Jason Pai Piao, Chan Hung Liu
Note :
2
Drexl
Drexl

Chronique



Soit un mouvement de pensée en guerre théorique contre le capitalisme, et par extension contre l’aliénation de l’individu dans les sociétés modernes (pour résumer, hein), l’Internationale Situationniste, créé entre autres par Guy Debord. Ce dernier fut le plus voué à transposer la pensée du groupe sur grand écran, via une poignée d’essais filmiques à l’esthétique radicale : des détournements d’images (surtout des bandes d’actualité et des films publicitaires), et la voix monocorde de Debord comme seule scansion sonore. Le diptyque le plus représentatif de ce parti pris est sans nul doute « La Société du Spectacle » (1973) / « Réfutation des jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été portés sur le film "La Société du Spectacle" » (1975, où Debord insulte copieusement l’intelligentsia critique parisienne).



Aux réfractaires de ces métrages à la puissance soporifique absolue (et ce quel que soit son degré d’accointance personnel avec leur propos), René Vienet apporte en 1973 la solution, plus ou moins synchrone avec la docta situationniste. Notre homme est un grand désenchanté du communisme, a dénoncé ses dérives avant de baisser les bras de dépit et de se lancer dans ce genre d’activité parodico-ultra militante (il réitérera à plusieurs occasions avec son complice Gérard Cohen, notamment avec un vieux pinku-eiga japonais qu’il rebaptisera « Les filles de Kamaré »).





L’héroïne, une prolétaire déçue-déçue par l’avancée de la bureaucratie.


« Qu’on se le dise : tous les films peuvent être détournés, tous les navets, les Varda, les Pasolini, les Caillac, les Godard, les Bergman, mais aussi les bons westerns spaghettis, et tous les films publicitaires ! »

C’est donc sur cette note d’intention fleurie, servie par la narratrice féminine sur un ton réussissant l’exploit de sembler à la fois amorphe et engagé, que l’équipe entame son détournement. Les fourbes ont récupéré un film de kung-fu au simili rabais (il semblerait s'agir d'une production hongkongaise originellement titrée « Tang shou tai quan dao » a.k.a. « The Crush » a.k.a. « Crush Karaté » et réalisée un an plus tôt par un certain Doo Kwang Gee alias Tu Kuang-chi), et s’emploient donc à transformer cette banale bataille entre un petit village et de vils salopards en pamphlet sur la lutte des classes et ses limites idéologiques.



Bon allez, on se motive et on résume. Un petit village de prolétaires, dans « un pays où l’idéologie est encore bien froide », est sous la coupe des bureaucrates. Lorsqu’un jeune premier (pratiquant épisodiquement le saut sur trampoline pour se rendre où il le désire) débarque en ville, les débats dialectiques reprennent de plus belle. D’autant que notre héros se laisserait bien tenter par les charmes du capitalisme travesti en Léninisme obtus…







Autant le préciser derechef, malgré les apparences, on n’est pas vraiment devant « Le Grand Détournement ». Les dialogues se réfèrent incessamment aux grandes lignes de la pensée situationniste, en insistant sur la dénonciation lapidaire des dérives constatées à l’endroit des « pays dits socialistes », pour citer Debord. Tout cela est enrobé dans une distance moqueuse vis-à-vis du film détourné, comme nous le prouve finement la présentation du héros ci-dessus. C’est vrai que la matière première semble particulièrement anodine, ne s’autorisant que quelques rares écarts par rapport au tout venant de la production de l’époque (les trampolines précités, mais aussi un enfant bagarreur du meilleur effet).



Weng Weng peut aller se coucher.


Pour faire passer la sauce, Vienet et Cohen n’oublient pas la « gaudriole ». Passons rapidement sur la romance développée entre le gamin et l’ensemble du casting, running gag qu’on qualifiera poliment de « daté » (en imaginant que les blagues pédophiles aient eu leur heure de gloire), et focalisons-nous sur l’humour politique de cet opus, puisque le réel enjeu se situe ici. Les doubleurs (parmi lesquels on relève un featuring du génial Patrick Dewaere) nous embringuent dans un méli-mélo dialectique forcené, où de grosses touches d’absurde pointent généralement le bout de leur nez pour entériner le ton désabusé de l’ensemble. Bon, concrètement, ça donne des échanges du genre (attention, ne criez pas à la duperie, c’est du 100% texto) :

- Encore un de perdu…

- Qu’est-ce que c’est ?

- Il est devenu responsable syndical, il a aussitôt réprimé une grève sauvage avant de s’acheter une télévision à crédit.

- Oh que c’est triste, quels salauds… Et si on leur grillait les poils sous les bras ?


Voilà, vous l’aurez compris, on oscille entre la dénonciation ultra pointue, les références extrêmement précises aux échecs de récentes tentatives de révolution sociale ayant tourné court, et un comique occasionnellement troupier. Pour être franc, le caractère jubilatoire du détournement ne dure qu’un temps. On est bien vite assommés sous un fatras d’assertions doctes et orientées, destinées à proclamer le refus des modèles sociaux proposés par les gouvernements félons et leur bureaucratie aliénatrice.



Aaaaaaaaaah, l’humour situationniste…


Pour tout dire, le potentiel nanar d’une telle œuvre porte à confusion. On pourrait le déceler dans cette virulence disproportionnée d’un propos politique brandi avec une outrance quasi suicidaire, l’inintérêt profond suscité par le film originel en dépit de sa poignée de séquences lourdement téléphonées, ou dans son comique tutoyant le ras des pâquerettes passée la première demi-heure. Mais pour être franc, le seul enjeu suivant la vision de ce film est de pouvoir se vanter ultérieurement de l’avoir vuJ’ai maté un détournement de film de kung-fu par des situationnistes qui s’appelle "La Dialectique peut-elle casser des briques ?", c’était pas terrible », et hop, vous emballez aussi sec n’importe quel(le) cinéphile).




Addendum :


- Les images qui illustrent cette chronique sont en noir et blanc, mais le film existe en couleur (pas seulement le film de kung-fu original mais bien la version détournée dont il est question ici). Il aurait existé d'abord dans une version conservant les dialogues originaux en chinois avec des sous-titres français (version perdue), avant d'être doublé en français.

- Le film originel devait en réalité développer une dimension quelque peu nationaliste et somme toute classique dans ce genre de production, puisque les méchants semblent être des Japonais, comme en attesteraient leurs sabres et leurs kimonos.

- Parmi les doubleurs, outre Patrick Dewaere, on trouve Raoul Cure, Jean-Pierre Leroux, Michèle Grellier, Jacques Thébault, Dominique Morin mais également le nom de Roland Giraud, alors inconnu !

- Il semble que ce film ait été à l'origine des films de kung-fu "sérieux", avec des doublages "normaux" mais distribués en France avec des titres ouvertement grotesques (« Ca branle dans les bambous », « Au karaté takarataké », « Nous y'en a riz le bol », « Il faut battre le Chinois tant qu’il est chaud » etc.)

- L'affiche vend le film comme « le premier film entièrement détourné de l'histoire du cinéma », ce qui est faux puisque Woody Allen avait fait « What's up Tiger Lily? » sept ans plus tôt.

- A la lecture de cette chronique, un forumer aux abois s’interrogeait : « la volonté des auteurs était-elle de détourner un film dans le but de faire rire ou bien de faire passer un message plus sérieux ? Car s’il s’agit de la deuxième possibilité, à savoir que l’aspect comique du film ne relève pas de la volonté des auteurs, cela reviendrait à dire que ces derniers ont en quelque sorte réussi à créer un nanar volontaire dans la forme, mais involontaire dans le fond (et à ce moment là, je dis respect). »

Ce à quoi Drexl répond : « Justement, je tentais de répondre à ces questions en fin de chronique, en galérant un tantinet certes, mais pour résumer, le double but du film est le message politique (considérablement daté et bourrin, à un autre niveau que « La Nuit du Risque » par exemple) et la déconne basse de plafond. La nanardise de la chose relève donc à la fois de l'aspect complètement à côté de la plaque de ce discours (qui semble aujourd’hui effarant et à l'extrême limite... de l'extrémisme fat et patenté) et de cet humour... d'un autre monde, mais aussi du maigre potentiel ringard de l'oeuvre originelle. Voilà, je ne sais pas si ça répond à tes doutes, mais en tout cas, ça rejoint effectivement ton hypothèse de nanar volontaire dans la forme devenu en partie involontaire dans le fond. »

En effet, le discours pompeux de Sorbonnard germanopratin date, truffé de références bien franco-françaises (Themroc, Le Nouvel Observateur, Il est cinq heures, Paris s'éveille...) et n'arrive pas à faire oublier la pédanterie ronge-tête du sujet traité, ce qui, paradoxalement, peut le rendre drôle au second degré. Disons "drôle", pour le spectateur contemporain, comme un mélange entre Thierry Le Luron imitant Chaban-Delmas et un tome de 800 pages intitulé "Théories sur la pratique du collectivisme oligarchique dans les sociétés féodales pré-industrielles d'Extrême-Orient". Qu’il suscite le rire ou non, le film demeure néanmoins une curiosité qui mérite largement le coup d’oeil, ne serait-ce qu’à titre historique...



Drexl
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La Dialectique peut-elle casser des briques ?
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Cote de rareté

Plus de copies disponibles pour ce pamphlet situationniste, mais étant libre de droit vous pourrez le trouver sur youtube ou en streaming un peu partout. Des versions malheureusement en noir et blanc, alors que la Cinémathèque Française en possède une copie en couleur.
Cote de rareté : 7/Jamais Sorti Consulter le barème de notation