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Fatal Frames

  • Titre original : Fotogrammi mortali
  • Réalisateur : Al Festa
  • Année : 1996
  • Pays : Italie
  • Genre : Giallo tombé à l’eau (Catégorie : Slasher)
  • Durée : 2h10
  • Acteurs principaux : Donald Pleasence, Stefania Stella, Rick Gianasi, David Warbeck, Ugo Pagliai
Note :
3
Nikita
Nikita

Chronique

Un choc esthétique, une richesse conceptuelle peu commune : « Fatal frames », c’est du costaud, du nanar de luxe. Mais c’est pourtant un effort artistique courageux, de la part d’un réalisateur sincère : un casting trois étoiles, un scénario ambitieux, des efforts techniques considérables, pour aboutir à une authentique apothéose de mauvais goût. Autant dire que malgré l’intense plaisir kitsch que l’on peut prendre à la vision de ce film, un petit remord étreint le chroniqueur nanar au moment d’attaquer la dissection de ce chef-d’œuvre naufragé.







Car si un film mérita le qualificatif de film maudit, c’est bien ce « Fatal Frames » qui ambitionnait de relancer le thriller italien de la grande époque. Al Festa, compositeur et réalisateur de clips, avait pour but de se positionner en nouveau Dario Argento, avec ce giallo à grand spectacle bénéficiant d’un casting international : parmi les comédiens, on comptait quelques pointures comme Donald Pleasence, dans le rôle d’un profiler du FBI, et Rossano Brazzi, vétéran du cinéma italien. Le film devait en outre mettre sur orbite la carrière de Stefania Stella, la femme d’Al Festa, chanteuse et comédienne de son état. Mais nous reparlerons d’elle plus loin… Le tournage commença en 1993, mais s’interrompit au bout de quelques semaines, deux coproducteurs ayant pris le maquis : le film resta au point mort pendant deux ans, jusqu’à ce que Mediaset (Silvio Berlusconi) apporte une manne financière providentielle. Mais entre-temps, catastrophe : Pleasence et Brazzi avaient tous deux cassé leur pipe ! Pour ne rien arranger, Ugo Pagliai, interprète du commissaire de police, refusait de reprendre son rôle. Qu’à cela ne tienne, scénario et montage sont rafistolés pour intégrer vaille que vaille les scènes déjà tournées, on appelle David Warbeck (vu dans « L’Au-delà » de Lucio Fulci, et plein de bis italiens) pour interpréter un autre flic greffé au scénario, on colle les morceaux et on prie pour que les rustines tiennent ! C’est parti pour ressusciter le film d’horreur italien, les gars !





Fatal plan touristique !







Hélas… après un passage dans divers festivals de films fantastiques, le grand œuvre d’Al Festa ne connut qu’une exploitation très limitée dans les salles italiennes. Il devait se rattraper plus tard sur le marché vidéo international, où il a gagné une sorte de statut de culte. Enfin… culte, c’est beaucoup dire, car il est réservé aux amateurs de bizarreries jusqu’au-boutistes. « Fatal frames » a en effet tout de l’opération-suicide, tant le cinéma d’horreur italien en sort totalement meurtri, passé à la moulinette par un Al Festa qui n’en a retenu que les poncifs. Mise en scène tape-à-l’œil et couleurs plus flashy que dans un téléfilm érotique aboutissent à une véritable hystérie visuelle qui laisse le spectateur complètement pantelant.











La genèse difficile du film a pour résultat un scénario assez alambiqué : le rythme de narration est le premier à en souffrir, les personnages apparaissant et disparaissant au gré de la disponibilité des acteurs (morts, en grève ou en fuite).





Fatale casquette !




L’action commence à New York : Alex Ritt, un réalisateur de vidéo-clips, a du mal à se remettre de la mort de son épouse, assassinée par un serial killer connu sous le surnom de « Video Killer », car il filme le corps de ses victimes avant d’en envoyer une cassette à la police.







Tellement marqué qu’il n’a même pas nettoyé la moquette de l’appartement (véridique), Alex se laisse pourtant convaincre par un ami italien de se rendre à Rome pour réaliser le clip de Stefania Stella, la nouvelle chanteuse pop à la mode en Italie. Alex accepte le job pour se changer les idées et rencontre l’idole à Rome.



Et là, c’est le drame.







Car Stefania Stella (qui joue donc son propre rôle, à ceci près qu’elle n’a jamais eu de vraie notoriété comme chanteuse)… hé ben, c’est pas n’importe qui !







Fatal décolleté !




Rappelons qu’outre la femme du réalisateur, elle est également la productrice du film (sous son vrai nom, la coquine !).







Ceci explique cela car le physique tout simplement unique de la dame laisse perplexe quant à ses qualifications pour tenir le rôle principal d’un film où sa beauté devrait faire l’unanimité. Dotée à la base d’une sorte de charme vulgaire pas forcément déplaisant, Stefania Stella est sans doute l’actrice la moins distinguée à avoir jamais orné de sa présence un film bis italien. Les lèvres hypertrophiées, les seins enflés comme des outres et rigides comme des pastèques, arborant des coiffures parfaitement inqualifiables, Stefania devait être l’attraction principale du film : elle l’est, mais dans le mauvais sens du terme !







Fatale pouffe !





Fatal silicone !









Fatal collagène !




Pour ne rien gâcher, ajoutons qu’elle joue comme une savate et qu’elle nous inflige trois fois au cours du film une chanson indigne des pires soupes disco, interprétée dans un anglais yaourt tout à fait criminel pour les tympans (« There’s a magic in the air » devient ainsi, par la magie de l’accent de Stefania, « There’s a magic in the hair » !) On me souffle que le réalisateur, Al Festa, est aussi le compositeur de la musique du film. Et en plus, il a l’air d’en être fier, le bougre ! (Il faut dire qu’il avait également composé celles de « Robowar » et de « Zombie 4 : after death »)







La vision de Stefania Stella, exposée en long, en large et en travers sur toute la durée du film (et dont le physique semble évoluer d’une scène à l’autre, sans doute au gré des interruptions de tournage), finit par avoir un effet totalement perturbant, au point que l’on ne sait plus si notre héroïne est un poisson des profondeurs déguisé en femme ou la plus belle bombe sexuelle de la création ! Al Festa a dû rajouter des ondes hypnotiques dans la bande-son du film…









Sortez couverts : gardez vos strings pour faire l’amour !




Pour revenir à l’action du film, disons simplement que le « Video Killer » se met soudain à frapper à Rome. Témoin de l’un de ses crimes, Alex se trouve sur la liste des suspects, sa profession de réalisateur vidéo mettant la puce à l’oreille de la police. Notre héros parviendra-t-il à démasquer le vrai tueur ? La police italienne se montrera-t-elle pour une fois efficace ? Stefania Stella va-t-elle arrêter de chanter ? Al Festa va-t-il arrêter de croire qu’il réalise un clip des années 80 ?







Comme il a été dit plus haut, l’interruption du tournage et l’indisponibilité de plusieurs comédiens ont rendu la narration quelque peu hachée. Le spectateur a ainsi l’impression que deux équipes de la police travaillent sur la même affaire, comme dans un 2 en 1 de Godfrey Ho : d’un côté le premier commissaire (Ugo Pagliai), un scientifique de la police italienne (Rossano Brazzi) et un expert américain dépêché par le FBI (Donald Pleasence) ; de l’autre, le deuxième commissaire (David Warbeck).





Fatal cacheton !





Rossano Brazzi, vieux routier du cinéma et habitué des panouilles (on frappe fort avec « La Comtesse aux pieds nus », on continue avec « Le Château de l’Horreur »).





Ugo Pagliai.





David Warbeck.







Fort heureusement, c’est le même acteur qui joue l’inspecteur assistant les deux commissaires, ce qui permet de donner un peu de cohérence à tout ça. David Warbeck recolle parfois les bouts en donnant des coups de téléphone à droite et à gauche.





Le commissaire est dans le bleu...




Quant à Donald Pleasence, Al Festa fait des efforts héroïques pour utiliser le plus possible de scènes tournées avec lui et les coller ici et là dans le scénario. Son personnage est finalement évacué du récit au moyen d’un gag référentiel qui pèse son poids : un figurant, maquillé pour ressembler à Pleasence et caché derrière la vitre fumée d’une cabine téléphonique, annonce que sa présence est requise aux USA car « un vieux dossier vient d’être rouvert ». Suit la musique de « Halloween». Mouaff, ouaff !





Fatale doublure !




Pleasence n’étant pas disponible pour le final, un nouveau personnage, joué par Geoffrey Copleston (un anglais vétéran du cinéma italien, qu'on voit entre autres dans « Superargo Contre Diabolikus » et « L'Homme Puma »), est introduit vaille que vaille pour interpréter les scènes manquantes à sa place.







Mais dites donc, allez-vous me dire ? C’est méchant de se moquer d’un film uniquement parce qu’il a eu un tournage difficile ! Oui, certes, mais il faut voir le résultat final. Vous avez vu les films de Mario Bava, Dario Argento, Brian De Palma ? Ca tombe bien, Al Festa aussi les a vus. Et il essaie de faire pareil, mais sans aucune mesure. La caméra fait des tours à 360° au point qu’on en attrape mal au ventre, les couleurs flashent dans tous les sens, Rome est noyée sous les filtres ! « Fatal Frames», le film qui tue les yeux !











Fatals filtres !




Pour ne rien gâcher, la direction d’acteurs est totalement inexistante, Festa laissant ses comédiens en faire des tonnes selon leur bon vouloir. Si Pleasence garde sa classe naturelle, David Warbeck se laisse aller plus d’une fois à des outrances dignes d’une parodie de polar par les Inconnus !











Fatal cabotinage !




Pas grand-chose à dire sur l’interprète d’Alex, Rick Gianasi, surtout connu pour avoir été le « Sergent Kabukiman » du film de la Troma : il n’est ni très bon ni très mauvais, malgré une allure de surfeur sur le retour et une petite tendance à surjouer.









Mais les acteurs de second rôle ont une fâcheuse habitude, soit de faire n’importe quoi comme des comédiens mal payés qui se vengent en sabotant leur scène (ce qu’ils sont peut-être), soit de ressembler à des mannequins débutants échappés des pages de « Playgirl ».







A noter que le film nous offre une fabuleuse galerie de guest-stars :





Ciccio Ingrassia, survivant du duo comique Franco et Ciccio (voir la chronique de « Deux Bidasses et le Général »).





Linnea Quigley, vedette de nombreux films d’horreur américains de série B et Z.





Angus Scrimm, connu pour son rôle dans les « Phantasm ».





Alida Valli, grande dame du cinéma, qui joua dans « Le Troisième homme », mais aussi dans « Suspiria ».




Bref, des hommages en pagaille à tout et à n’importe quoi, au cinéma d’horreur sous toutes ses coutures (Dario Argento, John Carpenter…) mais aussi au comique troupier italien. On en attrape le tournis devant une telle cascade de cameos plus ou moins utiles.







Film monstrueux, aussi démesuré que le physique hors normes de son actrice principale, « Fatal frames » croule sous le référentiel, mais aussi sous un mauvais goût visuel totalement hypnotisant, mais au final parfaitement jouissif. La réalisation est digne de ce que l’audiovisuel italien peut nous offrir de plus kitsch, mais finit par être complètement fascinante par son côté assumé.











Fatal raccord ! Dans cette scène de dialogue, Stefania met dix minutes à découper une pizza.




Le film souffre malheureusement d’un petit problème de rythme : le scénario ayant été rafistolé pour les besoins du tournage, les 2h10 du film finissent par être un peu indigestes ; une bonne vingtaine de minutes aurait pu sauter sans problème. Tiens, on aurait pu commencer par enlever les chansons de Stefania, mais on me signale que la productrice n’aurait pas été d’accord.







Précisons que ce film ne fut pas le dernier de Donald Pleasence, qui eût le temps de tourner « Halloween VI » juste après. Le film de Festa sortit néanmoins par la suite. Par contre, ce fut le dernier film de Ciccio Ingrassia, et David Warbeck mourut l’année suivante. De là à dire que ce film porte la poisse à tout le monde…





Fatale fin de carrière !




Film porté par un amour que l’on devine sincère pour le cinéma de genre, « Fatal frames » est si chargé en mauvais goût et en n’importe quoi qu’il finit par donner autant le vertige qu’un Ed Wood friqué, doté de surcroît d’une tendance typiquement italienne au kitsch hallucinatoire. Quoi que l’on pense des ambitions d’Al Festa, son œuvre est complètement hors normes, une sorte de météore unique dans le cinéma italien des années 1990. Si l’on aurait bien voulu voir son entreprise de résurrection du giallo couronnée de succès, l’échec artistique de « Fatal frames » nous aura valu une vraie hallucination, comme le cinéma en offre assez peu ! Depuis, Al Festa (avec Stefania comme productrice) a tourné un film documentaire… sur la vie de Padre Pio ! Espérons que le moine aux stigmates n’y coupait pas les têtes à la machette !



Addendum de Mr Klaus :




Le film a parfois été présenté à certains festivals dans un premier montage de 140 minutes qui en a traumatisé plus d'un. Le métrage a finalement été ramené à 125 minutes, ce qui en fait quand même le "giallo" le plus long de toute l'histoire du cinéma.



Concernant Al Festa, il est aussi le responsable de l'incroyable « Gipsy Angel », une invraisemblable comédie musicale avec l'ex-star américaine Carroll Baker.





Nikita
Nikita

Fatal Frames
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Cote de rareté

Jamais sorti en France, uniquement disponible en VHS en Italie, le film a fait l’objet d’une bonne distribution DVD dans d’autres pays : Etats-Unis ("Synapse Film"), Japon ("Pioneer")… On peut même acheter en ligne une édition collector avec making-of et commentaire audio du réalisateur et de sa star. La classe !





La VHS italienne : ils n'ont pas encore osé le ressortir en DVD.
Cote de rareté : 4/Exotique Consulter le barème de notation