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Leviathan

  • Titre original : Razortooth
  • Titres alternatifs : Face au prédateur
  • Réalisateur : Patricia Harrington
  • Année : 2009
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Escavèche à l'américaine (Catégorie : Animalier)
  • Durée : 1h27
  • Acteurs principaux : Kathleen LaGue, Doug Swander, Simon Page
Note :
2.5
Chombinch
Chombinch

Chronique



Après des années de films d'animaux tueurs, qui tremble encore devant les éternels requins, crocodiles, dinosaures et autres saloperies génétiquement modifiées et toutes plus géantes les unes que les autres ? Heureusement, Sci-Fi/ SyFy Channel continue de commander des films et, entre deux Anacondas, s'est rendu compte de la vanité de son entreprise de remise au goût du jour du nanar de monstre. Le bestiaire classique ne suffit plus.

Place à la folie, à la création, à la prise de risque : Leviathan alias Razortooth est un joyau innovant, un précurseur visionnaire du film de monstre de demain. Ainsi les indispensables forces de l'ordre, les sempiternels étudiants stagiaires d'un scientifique brillant mais fêlé, et les toutes aussi indispensables figures pittoresques de toute paisible bourgade lacustre de Floride digne de ce nom, vont se retrouver confrontés à une redoutable... anguille tueuse. Mais c'est qu'ils nous la couperaient avec leurs idées de plus en plus révolutionnaires !



De très crédibles autochtones d'une paisible bourgade américaine.


Est-ce bien utile que je m'attarde à faire un point sur le pitch qui, mis à part le pas en avant que représente l'anguille sanguinaire, est une véritable tentative de théorisation du concept de stéréotype ? Tentative qui dépasse d'ailleurs le pitch pour très vite s'appliquer à tous les aspects du film : personnages, situations, dialogues, "humour" et bien entendu mise en scène.

Seule petite originalité : l'adjonction d'une histoire d'évasion et donc d'évadés, comprenez deux paumés tout de orange vêtus qui n'auront absolument aucune incidence sur l'histoire en elle-même, sauf qu'ils mettront les enquêteurs sur une fausse piste en se voyant attribués malgré eux la mort des autochtones victimes de la redoutable anguille tueuse. Ils finiront bien sûr eux-mêmes dans l'estomac de la bête en n'ayant croisé – et encore – qu'un seul et unique autre protagoniste. L'absence de réel impact des deux lascars sur le reste du film est d'autant plus flagrante que l'on suit leur progression en parallèle à l'histoire principale pendant presque deux tiers du film : c'est quasiment un 2-en-1 volontaire ; ce qui confirmerait presque la thèse de conceptualisation extrême des poncifs du film plus fauché que les blés.



Ces hommes sont de dangereux détenus en cavale.


Outre cette consternante, mais hilarante, tendance à faire exactement tout ce que le spectateur, même mal réveillé, s'attend à voir à l'écran, le film a le mérite d'être vraiment très drôle. Les gags ont ici la légèreté du plomb, la verve de l'alcoolique proche du coma et l'écho philosophique d'une chanson de Delerm. Même constat : consternation mais constante hilarité, d'autant que le casting castagne pour la consécration en tant que plus exécrable acteur (cette ridicule allitération n'étant là que pour mieux souligner la redondance éternelle de la nullité dans le film).

Un des autres exploits de Razortooth est de réussir à ne pas employer la plupart des éléments pourtant indispensables à tout petit film de troisième partie de soirée. Par exemple, le film cultive bizarrement un syndrome du "non-plan nichon" : il y a bien une scène de sexe – ou disons, de pré-sexe et de post-sexe –, une scène de douche et une blonde poumonée, mais bizarrement personne ne montre l'objet du délit complètement, même aux moments où l'on s'attend le plus à le voir surgir hors de sa douillette cachette.



De même, il est toujours de bon ton d'essayer de conférer un peu d'épaisseur à des personnages types extrêmement caricaturaux. Comme de bien entendu, ces éléments ne feront que dresser un portrait encore plus grotesque d'un personnage de toute façon dénué de toute personnalité réelle. Ici, dès les premières minutes, nous apprenons que Delmar, notre héros, un beau spécimen mâle d'environ une trentaine d'années travaillant pour la fourrière d'animaux locale, est divorcé et, à voir sa façon de contempler son alliance et la photo de son ex-couple d'un air désolé, qu'il vit très mal cette situation. Mon coeur saigne en repensant à ce poignant moment, heureusement bien vite balayé par les guillerettes notes d'harmonica que notre beau trentenaire en uniforme fait résonner en quittant de bon matin son domicile pour s'en aller accomplir son beau travail. Cette scène légère est un moment idéal pour placer un gag : ça ne loupe pas, sa voisine lui tombe dessus avec son chien qui est victime de flatulences à répétitions, rions de bon coeur, c'est un excellent gag. Si, si.



Un sémillant ami des bêtes... « Hé les gars, c'est bon, j'ai le dîner pour ce soir ! »


Notre beau divorcé fait ensuite le tour de la ville et semble, en plus d'être un joyeux histrion à l'humour ravageur, être l'une des personnalités les plus utiles du coin : tout le monde semble en effet avoir besoin de ses services pour résoudre divers cas de disparitions de chiens ou de serpents géants rodants sous les cabanes délabrées qui parsèment le bayou. C'est très malin : tous les autochtones nous sont ainsi présentés bien vivants avant qu'ils n'aillent grossir le bodycount du monstre. Parmi ces autochtones : Ruth, le shérif et l'ex-femme de Delmar qu'il aimerait bien récupérer. Voilà de quoi ajouter un peu de moite tension sexuelle dans cette aventure au terme de laquelle le spectateur s'attend à ce que les deux individus retombent dans les bras l'un de l'autre, fous d'amour... Il n'en sera rien, c'est un détail dont ils se débarrasseront très vite en copulant immédiatement après leurs retrouvailles pendant que dans la maison en face, le chien pétomane et sa maîtresse voient leur existence brutalement interrompue par l'intrusion de la chose.



Delmar et sa belle dans un plan expressionniste.


Si le beau trentenaire et sa donzelle sont des éléments indispensables, les jeunes étudiants le sont tout autant. Histoire de grossir le trait du stéréotype outrancier, les scénaristes nous gratifient du traditionnel intello gentil et rondouillard, amoureux de l'inévitable blonde aux gros seins, et les deux potes inséparables dont un fâcheux plouc et un beau gosse. Dans le présent cas, le rôle du beau gosse est simplement tenu par un acteur moins "non-charismatique" que les deux autres, qui sont, il faut le dire, extrêmement gratinés. Ces jeunes étudiants sont sous la responsabilité du Professeur Soren Abramson, le savant allumé qui cache mal son lourd secret : il est à l'origine de la créature.

Avec ce glorieux quintette, nous tenons les acteurs les plus lamentables du film, à l'exception peut-être des deux taulards en cavale. Servis, il est vrai, par des dialogues fumeux et un script qui ne leur laisse aucune occasion d'agir de manière cohérente, leur performance est semblable à la qualité du film, c'est-à-dire absolument inverse à ce qu'évoquent les mots "qualité" et "performance". Certains ont l'air d'y croire un peu, mais se révèlent être tout simplement des acteurs exécrables, les autres s'en foutent totalement et ne cherchent pas une seule seconde à le cacher. Simon Page, qui interprète le Professeur Abramson, semble parfois se croire dans une pièce italienne en costume, essaye de se racheter en cabotinant par salves et termine en beauté avec la scène de sa mort – stupide soit dit en passant – en surjouant sans complexe aucun.



Dans le désordre : un beau gosse, un plouc vulgaire et un intello gentil... Sauras-tu les retrouver dans cette image ? Des acteurs dont le naturel explose à l'écran en tout cas.




Du suspense... Mais qu'il y a-t-il donc sous ce chapeau dernière mode ?




Mais puisque je vous dis que c'est une anguille tueuse !


Mais les acteurs ne sont pas les seuls à mériter d'être salués. Bien qu'ayant placé la barre très, très, très bas, leur contre-performance est littéralement pulvérisée – ou magnifiée, c'est selon – par celle des doubleurs français qui eux cumulent le manque de talent et d'intérêt – et on les comprend – et font tout simplement n'importe quoi. Etant de plus en équipe réduite, ils sont obligés de prêter leur voix à plusieurs personnages à la fois : outre le fait que ça perturbe un peu plus le spectateur, ça peut devenir très drôle dans les scènes rassemblant plus de comédiens à l'écran que de doubleurs dans le studio. L'exemple le plus marquant est la scène ahurissante où le groupe de canoë local part en excursion. Les parents sur la berge regardent leurs enfants partir et leur souhaitent bon voyage : à voir pour le croire car en plus d'être incroyablement mal jouée, la scène prend du cachet nanar avec certains doubleurs, qui ne savent visiblement pas quoi dire, énonçant ce qui leur passe par la tête ou répétant carrément la même phrase sur tous les tons pour simuler une foule ; d'autres voix sont mixées par dessus, dans un bordel général et un flot constant de stérilités. Assurément, cette version française rehausse le film d'une bonne couche de stupidité, surpassant franchement la version originale pourtant elle aussi pas mal grotesque.

Il faut d'ailleurs souligner que la traduction/adaptation souffre de la même absence de soin que le doublage avec des blagues déjà nulles qui confinent au non-sens absolu. Un des lascars explique notamment que le travail du professeur Abramson est de trouver un point faible chez la population d'anguilles qui croît beaucoup trop rapidement et menace l'écosystème local ; et son collègue de lui répondre hilare : « Ouais, c'est l'anguille d'Achille ! » Ou encore la Shérif expliquant les raisons de leur divorce devant Delmar : « Pour attirer ton attention, j'en étais réduite à me déguiser en ours polaire. » Les traducteurs n'ont visiblement pas cherché à surmonter le moindre wordplay : la traduction littérale, il n'y a que ça de vrai !



En même temps, allez doubler sérieusement un personnage de ce genre...




Ou ce type de second-rôle inspiré...


Vu l'avalanche de nullité, Patricia Harrington – vous ne connaissez pas ? Moi non plus... – assure au présent métrage une cohérence artistique solide en filmant sans talent, mais avec un entrain certain, couplé à un montage assez serré qui rend le film plutôt rythmé et vraiment facile à suivre. Comme pour ajouter de la valeur nanarde, ici pas question d'essayer de masquer la maigreur du budget grâce à un quelconque artifice cinématographique : au contraire, c'est revendiqué, c'est un parti pris, c'est assumé au-delà de ce que suppose le mot "assumé", on peut dire que c'est même un pamphlet anti-blockbusters qui apparaîtra comme tel à l'oeil expert des dialecticiens de tous poils. Ainsi, le gadget électrique servant à repérer le monstre n'est qu'une petite lampe torche réglée sur le mode clignotant à laquelle on a ajouté un bip-bip en post-production, les armes cachent à peine leur nature factice ou antique – ce qui est particulièrement drôle quand elles sont entre les mains des policiers à la poursuite des évadés, et il me semble même avoir repéré des fusils à air-comprimé pas spécialement redoutables. Les rares coups de feu ont été, quant-à eux, ajoutés en post-production grâce à un effet numérique particulièrement dégueulasse et l'impact des balles dans l'eau, filmé pendant de longues secondes, est à s'étrangler de rire.



Un DVD allemand daltonien.


Dans la même veine, les costumes valent leur pesant d'or plombé : dans Razortooth, tout le monde a sa fonction inscrite sur son T-shirt ou sa chemise. La shérif, par exemple, porte un gros cartouche bleu avec un « Shérif » brodé, les flics de choc à la poursuite des évadés portent des T-shirt noirs avec le mot « Police » écrit devant et derrière – on y croit à mort –, le gros dur de service a un T-shirt « Marines » et même les évadés ont leur matricule épinglé en énorme sur le coeur de leurs très crédibles costumes orange beaucoup trop grands pour eux.

Toujours dans un évident souci de cohérence esthétique revendicatif, les personnages de Razortooth semblent refuser tout comportement sensé : ainsi un gamin poursuivit sur la terre ferme ne trouvera rien de mieux à faire que de couper par le lac, pensant sans doute qu'il sèmera plus aisément la bestiole dans son élément naturel. Dans le même ordre d'idée, à chaque signe de faiblesse de la bête, les vaillant chasseurs rengaineront prestement leurs armes sans songer une seule fois à l'achever, ce qui donnera lieu à un nombre impressionnant de résurrections de la dite-bête. Dois-je citer le brave chasseur qui s'accroche à sa tasse de café tout du long d'une interminable poursuite, ou encore la ribambelle de personnages pourtant armés qui, sans doute victimes d'un bug, restent pétrifiés de longues secondes avant de se faire engloutir ? Une scène très drôle montre un chasseur se faire boulotter en hurlant à quelques mètres de deux autres qui ne remarquent rien et continuent de lui parler en lui tournant le dos bien longtemps après que l'absence de réponse de ce dernier ne soit devenue inquiétante. Je pourrais très bien continuer pendant quelques centaines de lignes, mais je pense que la leçon est apprise : être confronté à une anguille rend très con.



Un plan savamment composé et des comédiens qui y croient à fond.




Red is Dead : « Oh mon Dieu, derrière toi, c'est affreux ! »


Cette transition de haut-vol m'amène au plat de résistance : la redoutable, la terrible, la terrifiante... anguille tueuse mutante géante ! Outre le fait qu'elle soit un monstre atypique et pas particulièrement effrayant, elle se révèle particulièrement laide et presque exclusivement réalisée en CGI lamentables. La seule petite exception à cette règle est le rendu plutôt convaincant de la bête sous l'eau, où l'opacité relative en masque la confection grossière – même si l'eau en elle même change de couleur et apparaît infiniment plus profonde que l'espèce de lac ne semble l'être, mais passons. Dans presque tous les autres cas, c'est un festival d'effets spéciaux ridicules où le côté effrayant de la bête, si tant est qu'il y en ait jamais eu un, disparaît sous la sidération perplexe de tout spectateur sain d'esprit.

La bestiole est censée être une sorte d'anguille géante, mais sa gueule tient plus du piranha avec de grands yeux de biche, ce qui, concernant les piranhas, n'est pas si improbable car le titre Razortooth est calqué sans vergogne sur Razorteeth, film presque aussi navrant, mais qui met en scène... des piranhas – un des autres titres, Leviathan, est par ailleurs celui d'un film de 1989 qui met aussi en scène une créature aquatique. Toujours est-il que la tronche globale de la créature n'est pas un modèle d'effroi. Pour parer à toute éventualité contraire, la réalisatrice, tient à nous la montrer sous toutes les coutures dès les tous premiers plans et ensuite tout au long du film.





Une bonne tête de winner.


L'ami nanardeur se réjouira de pouvoir admirer ces effets spéciaux à la limite de l'amateurisme à des doses généreuses et de surtout d'assister à un nombre très conséquent d'exécutions loufoques. Ces dernières sont complètement délirantes – la scène dans la douche décrochera plus d'une mâchoire – et ajoutent une touche de burlesque pas totalement involontaire, mais complètement hors contrôle, qui est loin d'être désagréable. Précisons aussi que la taille de l'anguille semble varier en fonction du décor dans lequel elle évolue, qu'elle se déplace sur la terre ferme, et qu'elle est le plus souvent très mal incrustée dans le décor. Mais je gage qu'elle vous fera bien rire : sans vouloir spoiler, le corps à corps final avec notre beau héros trentenaire devrait vous achever définitivement.



Allez les filles, plus haut les gambettes !



"Euh… faisez pas les cons, j'suis d'la police, c'est écrit sur mon T-shirt !"



Deux victimes atrocement massacrées par un infographiste bourré.



Razortooth n'est sans doute pas le nanar du siècle, mais certainement l'une des plus réjouissantes productions commandées par Sci-Fi Channel : plus dynamique qu'un Lake Placid 2, plus fauché qu'un Pterodactyles et assurément aussi stupide qu'un Sharkman : le tiercé gagnant en somme. C'est tellement mauvais qu'on ne sait plus si le film revendique, assume, ignore ou se moque de sa médiocrité ; toujours est-il que cette histoire d'anguille tueuse est franchement drôle et le petit vent de folie qui la traverse est un doux euphorisant. Un bon moment !



Chombinch
Chombinch

Leviathan
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Les notes des membres

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Cote de rareté

Le DVD édité par "Opening" (visuel en en-tête de la chronique) se trouve encore facilement sur n'importe quel site de vente en ligne, parfois même en coffret avec d'autres films de monstres du même acabit.



 Le film de streum en images de synthèse : un business qui ne connait pas la crise.


Attention de ne pas le confondre avec un autre "Leviathan" sorti dans les années 80, et qui lui marchait directement sur les traces d'"Alien" et "Abyss" qui vaut plus par son casting (Peter Weller, Richard Crenna... ) et son affiche que par ses qualités réelles de film d'horreur aquatique.



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