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Lui et l'autre

  • Titre original : El E.T.E y el Oto
  • Réalisateur : Manuel Esteba
  • Année : 1983
  • Pays : Espagne
  • Genre : Nanar, collection E.T./Ibère (Catégorie : enfants)
  • Durée : 1h10
  • Acteurs principaux : Francisco Calatrava, Manuel Calatrava, Curro García, Óscar García, Diana Conca, Manolo Royo...
Note :
4
Kobal
Kobal

Chronique



John Nada s'interrogeait récemment quant à la présence grandissante sur Nanarland de la créature de Frankenstein. Mais à 193 ans, la sénescence peut tout de même expliquer bien des choix de casting douteux. Non, ce qui est plus surprenant, c'est la multiplication des chroniques sur un petit être sans défense âgé d'à peine 28 ans. Car nous voici au 4ème texte concernant le brave Mr ET (5ème si on considère le remake officieux de "Be Somebody... or Be Somebody's Fool"). Après les USA ("Mac et moi") l'Afrique du Sud ("Nukie et Miko") et la Turquie ("Badi" alias "Turkish E.T."), c'est au tour de l'Espagne de nous livrer sa version de cet incunable, une relecture passée à la moulinette de l'humour décapant d'un duo de comique connu outre-Pyrénées sous le nom de "Los Hermanos Calatrava".



Merci à Juliette pour ce fake.


Le générique démarre en fanfare d'impertinence et pose d'emblée le ton : ici, on se rit des conventions, oubliez les Monty Pythons et leur "Sacré Graal", l'humour espagnol va vous montrer de quel bois il se chauffe. Seul élément qui ne soit pas un gag, l'interdiction du film aux moins de 14 ans, un handicap certain pour toucher le jeune public. Au terme du visionnage, on s'interrogera toujours sur le sens d'une telle restriction, alors qu'il aurait été, de toute évidence, beaucoup plus honnête de l'interdire à tout public.





"Le film aux 3 Oscars"... Gag !


Nul besoin de s'étendre sur le scénario, car cette parodie est assez respectueuse de l'original, comprenez que repomper toutes les grandes séquences d'ET, c'est toujours ça de gagné dans le remplissage.

L'autre est ainsi largué sur Terre et se retrouve en errance du côté d'une famille monoparentale. De sa rencontre avec un jeune garçon naîtra une amitié intergalactique indéfectible... Heu, mais qu'est-ce que je raconte, moi ? Tout bien réfléchi, oubliez la tendre naïveté du chef-d'œuvre de Spielberg, et préparez vous à faire souffrir comme rarement vos pauvres neurones innocents.



Une fratrie ordinaire.



Un père aimant, passionné par l'art et les allumettes.



Le vaisseau extra-terrestre. Si vous avez l'impression d'être au Macumba de votre quartier, c'est normal. La scène a en effet été tournée dans le discothèque Joy Eslava à Madrid. Si vous cherchiez un lieu de pèlerinage...


Parce que dans le genre what the fuck from outer space, "Lui et l'autre" se pose là, pas loin d'en redéfinir le mètre-étalon. Et pour cela, ses arguments sont multiples.

Le poids lourd du métrage, c'est indubitablement l'autre, à savoir ETE. En effet, l'alien ibérique renvoie à la cour de récré les Jim Carrey, Paul Préboist et autres Michel Leeb, et réussit l'impensable : synthétiser en une seule et même personne le jeu d'acteur de l'ensemble de la troupe des Brutos. Chacune de ses apparitions à l'écran est prétexte à un défilé de grimaces abominaffreuses qui s'illustrent par la répulsion fascinante qu'elles engendrent chez le spectateur. Un show facial d'autant plus hypnotique que les défigurations inhumaines de ETE constituent souvent le seul ressort comique évident de ses apparitions. Et comme l'horreur est aussi protéiforme que son visage, ETE ponctue ses exploits indescriptibles de clins d'œil qu'on jurerait concupiscents, une pensée qu'il vaut mieux rapidement refouler sous peine que notre imagination ne s'en empare et peuple nos nuits de songes plus insupportables que l'infâme "ET Porn" germanique.

Par choix éthique, j'ai décidé de ne sous-titrer aucune capture d'écran de ETE.















Mais ETE est un effrayant puriste pour qui la pantomime ne se limite pas au visage. Moulé dans son lycra extraterrestre qui ne cache malheureusement rien de sa chétive anatomie, il se désarticule de manière tout aussi obscène qu'il manie ses longs doigts. Car, bien entendu, l'attirail traditionnel du ET cloné ne serait pas complet sans la présence indispensable de ses incontournables index hypertrophiés dont la phallicité n'aura jamais semblé si douloureusement intrusive. C'est d'ailleurs par eux que l'improbable ETE s'introduit dans le métrage, via des tortillements tremblotants tout-à-fait indécents. ETE, c'est une réflexion à l'insu de son plein gré sur le grand Autre lacanien, dans sa dimension la plus mongoloïde, qui nous confronte à une altérité totalement inaccessible et hermétique, générant un puissant désir d'eugénisme salvateur.











Emporté dans un maelström d'émotions contradictoires, déchiré entre le dégoût et la pitié pour un homme qui fait fi de tout amour propre en se sacrifiant corps et âme à son rôle, le spectateur peut ne plus savoir s'il doit rire, pleurer, éructer sa cervelle, partir en pèlerinage à Saint-Thayer-les-pneus ou voter pour le Parti de la Loi Naturelle. Ce qui est sûr, c'est que ETE est sans contestation possible le point névralgique (au sens premier du terme) de l'horreur nanar du métrage, et dont la performance aurait de quoi alimenter un culte cthulhien.















Mais attention : dans "Lui et l'autre", il y a également lui. Car si la description de ETE n'a pas suffit à vous dissuader de proposer ce film à votre progéniture, sachez tout de même que le modèle d'identification proposé aux douces têtes blondes est fort intrigant. En effet, le guest chiard de service est un affreux jojo au patronyme tout trouvé de... Jojo. Sorte d'incarnation juvénile de Méphistophélès, Jojo est un fervent partisan d'un humour singulier qui trouve essentiellement satisfaction dans la souffrance d'autrui. Quand il ne détruit pas les jouets de sa fratrie, il prend un plaisir malin à scier les freins de la voiture de son père, histoire qu'on rigole un peu le matin. Ses relations initiales avec ETE sont du même registre : dès qu'il l'aperçoit, il se jette dessus pour le molester, puis il lui apprendra notre langue avec une adorable malfaisance, lui désignant les objets environnants sous des noms erronés. Quand il ne l'instruit pas de quelques mots grossiers ou de gestes déplacés (effet garanti par ses gros doigts).



Le malfaisant Jojo.



Un gâteau à la crème sur les fesses, si ça, c'est pas un bon gag...













On savait les jeunes enfants pervers polymorphes, mais lui, il en a fait un art de vivre à même de renvoyer Damien dans les jupes de sa mère, la belle Zébute. Une véritable petite ordure psychopathique à la jouissance sadique (à qui ETE promettra d'ailleurs l'Enfer), totalement incontrôlable et jamais freinée dans son escalade hétéro-destructrice par une autorité paternelle transparente qui se résume à crier après chaque catastrophe un pathétique mais drolatique "Jojoooooooo !". Attention donc à l'effet Dora.



"Jojoooooooooooo !"



Sacré Jojo (alors que non, c'est ETE, haha !).



Un des rares gags réussis (si, si, j'vous jure) : le pouvoir de guérison de ETE passe par l'utilisation d'une trousse de premiers secours.



Jojo, ironiquement grimé en angelot.


Il est par ailleurs intéressant de noter que dans la proximité fusionnelle qui naît de cette aberrante amitié trans-galactique, c'est principalement ETE qui se fait corrompre par la noirceur d'âme de Jojo ; défoncé au tabasco, notre alien s'en va ainsi ruiner 8 ans de travail artistique du bon père de famille. Heureusement pour nous, cette simili connexion entre l'espace et l'humanité ne nous concerne pas. Non, le traducteur français a bien perçu la nécessité de tenir à distance cette dyade infernale avec des 3èmes personnes. Pas de "Mac et moi", mais bien un "Lui et l'autre", histoire de clairement stigmatiser le rejet de ces deux êtres voués aux mêmes gémonies par leurs peuples respectifs. Dans un furtif éclair de lucidité probablement douloureux pour lui, ETE s'en rendra d'ailleurs compte en disant à Jojo : "Moi être comme toi. Toi, méchant".























C'est sûr qu'à côté d'un tel couple, le reste de la famille tend à se faire oublier. Et pourtant, la grande sœur est assez fascinante avec ses tenues et sa coupe de cheveux 10 ans trop jeunes pour elle. Quant au père déjà évoqué, il semble déphasé tout au long du film. Un film qui donne par ailleurs le sentiment que les Hermanos Calatrava ont déjà épuisé au bout de 20 minutes leur stock d'idées comiques, et qu'il va leur falloir désormais meubler pour atteindre un pénible 70 minutes. Préparez-vous donc à déguster une véritable soupe à la grimace, contenant toutefois quelques belles envolées OFNIesques (le numéro musical lors de la réanimation d'ETE !).



Le papier-peint fait partie de la famille.



Manuel García Lozano, dit le beau.



Les grandes oreilles du gouvernement.



Une comédie musicale foutraque.



Une petite attention pour ce figurant qui cabotine comme un fou furieux (faut dire que le niveau du film est assez haut perché).



Et y'a même un sosie d'Alvaro Vitali qui fait des blagues pétomanes. On s'y croirait !


Au diapason de cette déficience mentale généralisée, le doublage français nous offre une nouvelle fois de grands moments de perplexité. Toutefois, ne soyons pas trop cruels et reconnaissons aux doubleurs de "Jaguar Force" qu'ils ont bien progressé (ah, c'est pas eux ? Tiens, j'aurais cru...). Les dialogues, très souvent abscons (la conversation à table, constellée de blagues incompréhensibles, ou le discours foncièrement non-sensique du professeur de physique), servent à merveille des séquences psychotroniques, telle cette scène où la sœur répète des mots devant la télévision en regardant de manière languissante le débile de l'espace qui grimace à tous vent à ses côtés.











Bien entendu, les deux frangins semblent conscients d'avoir livré un délire vite baclé (selon certaines sources non-vérifiées, le film aurait été tourné en 5 jours afin de sortir en salles en même temps que l'original !), plaçant régulièrement çà et là des références au E.T. canal historique. En fait, ils n'avaient probablement pas d'autres prétentions que d'amuser leur public. Une ambition qui peut tout de même laisser pantois au vu du résultat. Mais si l'existence de telles œuvres contre-nature n'est plus une découverte en soi, on restera toujours stupéfait de constater qu'elles ont réussi à convaincre des distributeurs qu'ils pourraient générer de l'argent avec. Quel concours de circonstances a bien pu permettre à un truc comme "Lui et l'autre" d'émigrer hors de son pays, voilà un mystère qui demeure insondable.











Quoiqu'il en soit, maintenant qu'il y est arrivé, il est de notre devoir d'honorer sa mémoire et de promouvoir son visionnage. Que ceux qui n'ont pas déjà fui en cours de chronique se préparent donc à s'infliger ce nanar hors-norme, véritable manifeste pour l'auto-mutilation mentale à visée jouissive. Et si après ça, la nanarophilie n'est toujours pas reconnue comme maladie mentale, je mange mon chapeau.









Cette chronique est dédié au réalisateur Manuel Esteba qui nous a quittés le 4 Février 2010, à l'âge de 68 ans. Il avait débuté sa carrière dans le western ibérique ("Saranda", "A Cry of Death") avant de se partager entre réalisation de films érotico-horrifiques aux titres fleuris ("Sexo Sangriento", "Porno Situacion Límite") et pantalonnades avec les Calatrava (voir plus bas).





Deux de ses films sortis en France.



En hommage à Esteba, voici un Mr ET by Le Rôdeur.


Addendum sur les Hermanos Calatrava :


Les Hermanos Calatrava est un duo comique qui joue sur la complémentarité du laid (Francisco) et du beau (Manuel), renommé secondairement "le moins laid". Transposition ibérique des Charlots, ils se sont fait connaître dans les années 60 en reprenant des titres internationaux assaisonnés par leurs soins de blagues scato (180 chansons tout de même) et en participant à des émissions de télé. Leur génie cinématographique doit attendre les 80's pour accoucher du film ci-chroniqué. Il va sans dire que l'on demeure particulièrement intrigué par les autres productions des deux messieurs, telles que "Los Calatrava contra el imperio del karate", "Makarras Connexion", "Horror Story" ou "Los hijos de Scaramouche". A noter que ce dernier a été réalisé par Georges Martin, superman bondissant dans "Les 3 Supermen de l'Ouest" et "Les 3 Supermen dans la jungle".















Les pitres retraités.




Kobal
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Lui et l'autre
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Cote de rareté





Le film a été distribué chez "Caroline Vidéo", minuscule éditeur qui a en stock d'autres films du même réalisateur. Un possible achat groupé pourrait peut-être expliquer la présence de "Lui et l'autre" sur le sol français.
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