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Les Massacreurs

Note :
2,5
LeRôdeur
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Chronique



Une jaquette québécoise.


C'est sur une musique orchestrale tonitruante, quelque peu en décalage avec le pauvre spectacle s'étalant à l'écran, que s'ouvre le film « Les Massacreurs ».

A l'orée de la jungle, une poignée de figurants – disons trois, mais tout à fait crédibles : regardez leurs chapeaux ! – nous plante le décor au fond duquel va éclore la sombre fleur du drame :



Chapi Chapo patapo, Chapo Chapi patapi, Piripipi rabada dada.



Pouf !



Les populations civiles fuient les massacres en prenant bien soin de n'éviter aucun trou d'eau car ce sont des professionnels.


Nous voilà plongés au plus fort de la guerre du Vietnam, conflit historique qui, rappelons-le aux plus jeunes, éclata vers le milieu des années 80, opposant les Gentils aux Méchants au cœur de la forêt de bambous dans une escarmouche sans merci ponctuée de nombreuses explosions de huttes. Ce sont Chuck et Sly (et un peu Ron Marchini aussi, soyons honnêtes), qui, entre 1985 et 1987, mirent un terme aux combats en l'emportant d'une manière écrasante, au nez et à la barbe du régime soviétique qui ne se remit jamais vraiment de sa défaite et s'écroula bientôt, laissant le champ libre à la mafia russe que combat aujourd'hui Jean-Claude Van Damme, mais c'est une autre histoire. Voilà pour le contexte géopolitique, un peu fastidieux à rappeler, certes, mais qu'il était nécessaire de se remémorer pour bien saisir les enjeux qui sous-tendent les ressorts dramatiques – pour le coup très nettement sous-tendus, voire élastiques – d'un film que les différents titres d'exploitation en vidéo (Les Massacreurs / Vietnam Massacre), ainsi que les splendides affiches l'illustrant, désignent à coup sûr comme l'un des plus purs fleurons que l'Amérique ait jamais produit dans le genre de la Vietnamsploitation.

Bref, pour une fois, un film sérieux.

Mais… attendez ! La régie me fait signe que non, en fait…

C'est pas un film américain sur le Vietnam ? Mais les titres, les affiches, tout ça, alors… Comment ?! Des jaquettes volantes piquées à Godfrey Ho ?! Des titres à la noix inventés par des escrocs à la petite semaine pour tromper le fan de « Rambo II » ?!



Mais les chapeaux chinois au début du film et tout, c'est bien le signe qu'on est au Vietnam quand même, non ? Hein ?! Aux Philippines, vous dites ?! Et le soldat avec son bob, au début alors... Etant donné sa classe, c'est bien le héros qui va sauver l'Amérique, tout de même ?



"Attends-moi, Ginette !"



"T'en fais pas Maurice, Bob nous protège !"


Comment ça, non ?! Quoi ? C'est un gars qu'on ne reverra plus du film et qui était là simplement pour le quota de scènes "Vietnam" du début mais qui n'ont rien à voir avec le reste, même que c'est toujours comme ça dans les nanars philippins de Teddy Page où il y a toujours des scènes d'action sans aucune utilité dont le but est de compiler au petit bonheur tous les clichés des films américains pour faire comme si on était à Hollywood ?! Ah bon ?! Mais ils sont fous ces Philippins ! Et c'est quoi l'histoire alors ? Hein ?! C'est l'histoire d'un pirate avec un sombrero qui capture un petit vieux et qui menace un moustachu en lui demandant une rançon, mais celui-ci lui envoie à la place Bruce Baron en bermuda et marcel taille 12 ans qui s'en va lui péter la gueule sur une moto bionique ?! Mais, mais… c'est complètement con cette histoire ! C'est pas ça que je voulais faire comme chronique, moi !

C'est pas juste ! Encore un nanar ! Pourquoi chez Télérama, ils chroniquent sans arrêt des films sérieux (et même parfois, des films croates) consistant en des dilemmes psychologiques évoluant dans le non-dit, alors que nous c'est toujours des histoires de moustachus et de motos tunées ? Pff !..

Bon, pas grave, allons-y...

« Les Massacreurs », film philippin de Teddy Page produit par Silver Star / Kinavesa, avec Bruce Baron, Don Gordon, Richard Harrison, David Light, Jim Gaines, enfin bon, avec les mêmes que d'habitude sauf Mike Monty qui, ce jour là, avait raté son bus et fut remplacé par un acteur local du nom de Philip Gamboa.

En dépit des promesses de guerre du Vietnam, le film se déroule donc sur le principe archi usé de la forteresse à prendre avec otage à libérer en option. Il aurait pu tout aussi bien, à dire vrai, se dérouler sur fond de guerre avec un soldat porté disparu qu'un commando se serait chargé de tirer des griffes communistes, ça n'aurait pas changé grand chose. A ceci près que cela avait déjà été fait dans d'autres films de la compagnie Kinavesa et avec les mêmes acteurs (dans « Ultime Mission », par exemple). "Sachons ne pas trop abuser des mêmes recettes, sinon ça va finir par se voir et, cette fois, mettons plutôt un milliardaire enlevé par des pirates que devra libérer un commando à l'arsenal hi-tech, ça montrera au public que nous sommes capables de nous renouveler…" dit K. Y. Lim, le big boss de Kinavesa, à ses assistants sous-payés. Puis d'enchaîner à l'adresse du costumier (non payé, lui, et c'est encore trop cher) : "…et pour ce qui est de porter ces vêtements ridicules, je ne vois guère que Bruce Baron ! Appelez-moi Hong Kong !". Bruce Baron accepta avec d'autant plus d'enthousiasme qu'il avait prévu d'aller faire du tourisme sexuel au bord de la piscine du club Playboy de Manille.



Bruce Baron est... Lara Croft.


Le casting fut ainsi complété par Richard Harrison, histoire qu'il y ait quand même un nom connu, et par les éternels seconds couteaux du bis philippin mentionnés plus haut, membres éminents de ce que certains n'hésitent pas à appeler "la dream team des Philippines". Quant au budget nécessaire aux frais de production, on fit appel, comme à l'habitude, à un mendiant qui confia à Mr Lim le fruit de sa manche.



Richard Harrison, la force tranquille.


Bon, alors… Une bande de pirates sur des bateaux à rames aborde un chalutier lancé à pleine vitesse transportant des boat-people. Ils se saisissent d'un vieillard lequel, nous apprend-on, est un notable américain richissime en dépit de son look typiquement "pochtron à la ramasse". Il est accompagné de sa fille, censée nous soulager d'un minimum de scènes de "violence à l'encontre d'une faible femme en milieu confiné par des soudards philippins décalqués à la vinasse".



"Droit devant !"



"A l'attaque ! (Hé, Pedro, attention d'tomber !)"




"Malédiction ! Ginette, je crois que nous sommes faits !"


Comme on peut le voir, un effort particulier a été consenti dans le domaine des costumes, puisqu'une nouvelle fois, tout le monde est habillé n'importe comment, qui avec des t-shirts crades et des bandanas crasseux, qui avec des polos tiers-mondistes et des lunettes fumées ressemblant à s'y méprendre à des imitations de sous-marques.



"Carnaval toi-même !"


Le rôle du chef des pirates est tenu par un habitué des productions philippines du trente-sixième sous-sol. Il s'agit du sémillant David Light, déjà rencontré ici ou là, par exemple dans « Eliminator » (dans le rôle ingrat de l'homme à la tête dans les WC) ou dans les moins nanars « Vengeance Squad » (en dignitaire ricain assassiné) et « Last Platoon » (en mercenaire goguenard). Un "comédien" sur la biographie duquel il ne semble pas trop utile de s'étendre tant les informations recueillies à son sujet laissent penser qu'il fut l'un de ces losers caucasiens au lourd passif que Bruce Baron nous décrivait avec toute la verve dont il est capable dans sa gouleyante interview.



David Light, tout en digne sobriété.


Les pirates contactent ensuite le fils du milliardaire kidnappé, nous offrant l'occasion d'admirer un Richard Harrison au sommet de sa période philippine, pour ne pas dire au plus fort de sa période de flottement.

Je ne reviendrai pas ici sur les circonstances qui ont amené le sympathique Richard Harrison dans l'archipel, celui-ci nous en ayant largement fait part dans son interview sur le site. On notera toutefois que son rôle dans le film est loin d'être à la mesure de sa notoriété. Une notoriété certes relative auprès du grand public mais beaucoup plus importante que celle de n'importe quel autre interprète du film. Pour la compagnie Kinavesa, il était un "nom" à mettre en haut de l'affiche et l'on s'explique mal, par conséquent, la faible importance de son rôle dans « Les Massacreurs ». D'autant que, selon Bruce Baron, Richard Harrison était davantage rémunéré que quiconque sur les films, eu égard à son rang d'acteur vedette ("Chaque fois qu'il jouait dans un de leurs films, il mangeait la moitié du budget"). Aussi, sans doute cette simple apparition dans deux scènes de bureau, où il se contente de téléphoner et de glandouiller sur une chaise pivotante, est-elle le fruit d'une sorte d'accord entre lui et la production que notre moustachu accepta de dépanner de quelques scènes pour cette entreprise en souffrance de vedette internationale. Il était par ailleurs engagé sur d'autres productions Kinavesa telles que « Ultime Mission », « Eliminator », « Opération Cambodge » ou « Fireback » où, cette fois, il tenait bien le rôle principal. Quoiqu'il en soit, ici, son absence de motivation transparaît d'autant plus à l'écran qu'il est affublé d'un rôle totalement inutile.



Richard Harrison, payé à rien foutre.



Revenons maintenant au film. En l'échange de la libération de son vieux père (joué par un acteur qui a plus ou moins le même âge que lui, mais on n'est plus à ça près), les pirates exigent de notre moustachu une rançon conséquente : 4.5 milliards de dollars, soit, après un bref calcul, l'équivalent de trois semi-remorques en billets. Eh bien, mon p'tit Richard, t'as intérêt à te trouver une grande valoche !

Mais RH, vous connaissez notre ami, ne va pas s'en laisser compter. RH va nous la jouer fine.

A la place du grisbi attendu, il envoie aux gredins un commando de mercenaires malpolis et durs sur l'homme qui auront pour mission de s'en aller libérer le pauvre hère de sa geôle philippino-vietnamienne à coups d'armes ultra sophistiquées. Vu le salaire de Bruce Baron et vu la gueule des armes, il est certain que cela lui coûtera beaucoup moins cher.



"Bonne chance, Bruce ! Et n'oublie pas que seul un ninja peut battre un ninja ! (Mais pourquoi j'ai dit ça, moi ?!) "



Bruce Baron, Don Gordon, Philip Gamboa, Jim Gaines.


A partir de ce moment, « Les Massacreurs » se déroule selon le mode convenu de l'actioner viandard avec ses grandes scènes obligées : recrutement des mercenaires, bastons dans un bar à hôtesses, entraînement façon « Douze Salopards » (qui en l'occurrence ici, ne sont que quatre ; on soupçonne une sombre histoire de coupe dans la masse salariale), mission commando, morts à la pelle, destruction de paillotes au bazooka futuriste, etc.



Le tout est minablement plagié sur les standards en vogue par le réalisateur Teddy Page, tâcheron comme pas deux. Le spectacle se trouve toutefois rehaussé par une nanardise de bon aloi, qui fait en définitive tout l'intérêt du film. Je pense notamment aux scènes d'utilisation des divers gadgets et armes bricolo-cheap par nos héros.



"Vous voyez cette maquette ? Elle est faite de 13698 cure-dents !"

"Mmmmh… C'est très intéressant !"




La moto tunée de Bruce Baron.



The massacreur touch : la vitre électrique pare-balles derrière la selle.



La bruce-mobile avec triple pot William Saurin. Jacky veut la même.



Les armes futuristes de Jim Gaines.


S'ajouteront à ce côté bricol' boys en goguette quelques scènes d'action rendues follement grotesques par l'accoutrement ridicule du massacreur Bruce Baron, ou encore la séquence terrible de la mort de Jim Gaines, sans doute la plus célèbre du film, qui voit l'afro-philippin, encagoulé à la mode ninja, se sacrifier en sautant à plat ventre sur une grenade pour sauver son copain. C'est beau, l'amitié !





Jim Gaines dans "Il faut sauver le soldat Baron". Un sacrifice d'autant plus héroïque qu'il était furieusement inutile, l'ami Bruce se trouvant à cet instant du film à plus de 40 mètres de la scène, bien caché derrière des fûts d'essence.




"Vengeance ! "


Signalons à certains qui pourraient m'en vouloir d'avoir dévoilé la mort d'un des protagonistes principaux du métrage que, parmi le nombre considérable de films de mercenaires le mettant en vedette, il n'en existe à ce jour aucun de répertorié où l'on puisse voir Jim Gaines s'en sortir vivant ! On se demande bien pourquoi…

Et bien sûr, un film Kinavesa n'en serait pas un sans ces fameuses scènes surajoutées n'ayant strictement rien à voir avec l'intrigue. Pour mémoire, « Ninja Mission » voyait le ninja Ron Kristoff partir à la pêche, « Eliminator » passait son temps libre à piéger des balles de golf tandis que dans « Laser force », Nick Nicholson faisait caca dans l'herbe et marchait en canard. Ici, au grand bonheur des fanatiques que nous sommes, c'est à Bruce Baron que sont dévolues la majorité des scènes de meublage : Bruce baise sous la douche, Bruce court dans un hôtel, Bruce commet un hold-up sans raison ou bien encore, Bruce s'attaque à des sbires qui ne lui ont rien fait, toujours vêtu de cet infâme débardeur trop court, ces lunettes "branchées" et ce bermuda ridicule qui lui donnent l'air d'un touriste. Un beau massacre.



En conclusion, « Les Massacreurs » se signale comme l'un des nanars les plus agréables à suivre du multi-récidiviste Teddy Page. S'il ne change pas la face de la nanarosphère, il ne contient pas trop non plus, hormis une séquence éprouvante et illisible en nuit américaine, de ces scènes léthargiques hélas si caractéristiques du Z philippin, tout en faisant montre d'une bêtise relativement constante. On se retrouve certes en terrain familier, accompagné de la même bande de vieux potes philippins, plongé dans une histoire déjà connue et des décors aux couleurs sales déjà visités, mais on s'y amuse bien. Pourquoi donc s'en priver ?



Chamaillerie entre baroudeurs : admirons la fluidité du combat.




LeRôdeur
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Les Massacreurs
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Les notes des membres

Moyenne : 2.3
avatar de Kobal Kobal : 2.5
avatar de LeRôdeur LeRôdeur : 2,5
avatar de MrKlaus MrKlaus : 2
avatar de Nikita Nikita : 2.5
avatar de Rico Rico : 2

Cote de rareté

« Les Massacreurs » a pour titre original « Hunter's Crossing » (et non « Blood Debts », comme on le lit parfois sur quelques sites reproduisant des infos inexactes d'une ancienne fiche d'IMDB – « Blood Debts » est le titre original d'« Eliminator »). C'est sous ce nom de « Hunter's Crossing » qu'on le retrouve au catalogue du distributeur américain Cine Excel, firme par ailleurs parfaitement nanarde se piquant de posséder les droits des films Kinavesa et dont le producteur K. Y. Lim est l'un des actionnaires.



Le DVD semble toutefois n'être vendu dans aucun commerce digne de ce nom, sauf dans quelques coins reculés de la Russie où les marsouins s'en servent pour jouer au frisbee. Ah, on me signale que tout dernièrement un DVD chinois aurait été apperçu en boutique. Ouais, le nom de l'éditeur est en idéogramme donc pour ce qui est de la légalité du produit nous resterons circonspect comme devant la plupart des DVD du pays.



Il vous faudra donc aller récupérer l'antique magnéto Hitachi dont vous aviez fait don au Musée des objets d'autrefois afin de jouir du visionnage de l'une de ces éditions VHS de bas étage qui ont poussé tant d'esthètes au suicide.

Une première édition voit le jour chez le micro éditeur Vidéo Reflex :



Avant que les éditeurs les plus louches du marché ne se jettent comme des morts de faim sur l'objet et ne le dupliquent à qui mieux-mieux. En premier lieu Initial dans au moins trois de ses sous-labels :







Mais aussi "Colombus", qui n'hésite pas à repomper l'affiche de "Top Mission", film de Godfrey Ho avec Alphonse Beni, à retitrer la bête et à donner la vedette à Don Gordon, celui qui, des quatre massacreurs, a le rôle le plus inconséquent, mais c'est pas grave.



Ah et puis il semblerait qu'on l'ai aussi trouvé chez "Initial" dans la collection "Full Contact" camouflé sous le visuel de "Ninja Invasion II". D'autres témoignages font état du fait que sous la même jaquette peut parfois se cacher un très anonyme kung-fu flick chinois 70's de base (mais bon, avec "Initial" on ne s'étonne plus de rien).

Cote de rareté : 3/Rare Consulter le barème de notation

Affiches en plus

VHS néerlandaise.
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DVD chinois.
DVD chinois.
VHS japonaise
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