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Tendre Dracula

  • Titre original : Tendre Dracula
  • Titres alternatifs : La Grande Trouille, Vampire
  • Réalisateur : Pierre Grunstein
  • Année : 1974
  • Pays : France
  • Genre : Happening improvisé (Catégorie : expérimental)
  • Durée : 1h28
  • Acteurs principaux : Bernard Menez, Peter Cushing, Miou-Miou, Nathalie Courval, Alida Valli, Stéphane Shandor, Julien Guiomar, Brigitte Borghese
Note :
2
Nikita
Nikita

Chronique



Il faut se méfier des historiens du cinéma ; ces gens ne sont pas tout à fait humains. C’est en effet dans le très touffu ouvrage de Christian Oddos, « Le Cinéma fantastique » (Guy Authier éditeur, 1977) que l’auteur de ces lignes tomba un jour sur une critique dithyrambique de cette œuvre de Pierre Grunstein : « très beau film, mi-comique, mi-fantastique », « merveilleux livre d’images de l’irréel de notre esprit », « Tendre Dracula » se voyait hissé au même rang que « Le Bal des vampires », en qualité d’admirable synthèse entre le rire et l’effroi. Autant dire que le visionnage d’une antique copie de cette œuvre plus qu’oubliée allait nous plonger dans des abîmes d’affliction que la mauvaise qualité de l’image ne suffisait certainement pas à justifier. Loin de toute analyse verbeuse rescapée de l’âge obscur des années 1970, on peut aujourd’hui affirmer sans crainte de passer pour un muscadin que « Tendre Dracula » est l’une des anomalies les plus mal-formées de l’histoire de la pellicule couleur. On en arrive parfois à se demander si le véritable surnaturel n’avait pas lieu derrière la caméra, à en juger par l’étrange comportement de toute l’équipe du film, dont on ne comprend guère comment ils ont pu croire une minute à la cohérence de ce qu’ils tournaient.



Le titre vidéo, qui essaie mollement de nous faire croire à un vrai film d'horreur.





En tout cas, une seule certitude émanera de ce film : le surnaturel existe. La preuve en est l’étrange malédiction qui frappa les acteurs de la Hammer Films, alors que le fameux studio de production britannique entamait son déclin : les vedettes anglaises de l’horreur gothique se trouvèrent frappées d’un sort funeste les condamnant à s’expatrier en France et à y tourner des films avec Bernard Menez. L’exemple de Christopher Lee se commettant dans « Dracula père et fils » d’Edouard Molinaro (un succès au box-office des années 1970) est le plus connu, mais on a trop tendance à oublier cet étrange objet filmique, dans lequel Peter Cushing s’ébattit en compagnie de quelques têtes connues de la comédie française, sans jamais se départir d’un air légèrement rêveur, comme s’il se demandait ce qu’il fait là au milieu d’une avalanche de n’importe quoi.





A noter qu’il s’agit d’un léger contre-sens, puisque Peter Cushing n’a jamais interprété de vampire, étant plutôt habitué aux rôles de chasseurs de vampires ; mais on n’en est pas à ça près.



Ouéééé, Bernaaaaaaaaard !


Car c’est dans d’étranges et fumeuses régions, où la raison n’a plus cours, que nous entraîne « Tendre Dracula », dont le nébuleux univers rejoint la panade esthétique. Le producteur d’une série télé d’horreur est désemparé car sa vedette, le comédien McGregor, a décidé d’arrêter l’épouvante et ne veut plus tourner que dans des films romantiques. Il charge deux scénaristes gaffeurs (Bernard Menez et Stéphane Shandor), d’appâter McGregor en le faisant devenir acteur principal d’une série romantique qui se transformera en cours de route en série d’horreur.



Le producteur (Julien Guiomar)



Nos héros (Stéphane Shandor et Bernard Menez).



A noter que la secrétaire du producteur est jouée par Brigitte Borghese. Comment ça, on s’en fout ? Mais voyons, Brigitte Borghese, la star de « Opération Las Vegas » !


Accompagnés de deux actrices (Miou-Miou et Nathalie Courval), les deux scénaristes se rendent au manoir de McGregor. Mais le comédien, que son amour pour son épouse Héloïse a décidé à ne plus jouer que dans le registre sentimental, semble par ailleurs prendre son rôle habituel de vampire un peu trop au sérieux, ce qui amène à se demander s’il a jamais vraiment joué la comédie dans ses films d’horreur. Les deux scénaristes et les comédiennes censées aider à convaincre McGregor n’ont pas fini de rencontrer des situations toutes plus déconcertantes les unes que les autres. Traduction : il se passe n’importe quoi. Mais vraiment.





Miou-Miou, Nathalie Courval et leurs coiffures de la terreur.



McGregor, son épouse Héloïse (Alida Valli) et leur majordome Abélard (mouahaha !).



Stéphane Shandor meurt, sans que ça apporte grand-chose à l’intrigue. De toute façon, c'est pas grave, personne ne meurt longtemps.


Apparemment grisé par un casting de poids, ou trop confiant dans ses beaux décors, Pierre Grunstein nous livre un film prenant un peu de chaque genre qu’il prétend aborder (épouvante, humour, comédie musicale, et même érotisme) sans relever d’aucun, ressemblant au final à une vague et grumeleuse tambouille qui reste sur l’estomac d’un spectateur mystifié par tant d’absurde mal maîtrisé.









Tchac l’orteil !


Abélard, le domestique muet de McGregor, erre dans le manoir avec une hache. Nathalie Courval se met à chanter. La femme de McGregor se met en tête de torturer Bernard Menez et lui grave son nom sur la jambe. Peter Cushing meurt, ressuscite et donne une fessée à Miou-Miou. Abélard se coupe des orteils et tue Nathalie Courval, qui ressuscite ensuite. Miou-Miou et Bernard Menez font l’amour pendant que Monsieur et Madame McGregor dansent la valse. Le producteur arrive sur les lieux avec son équipe et, comme dans toute bonne ânerie française, l’action dégénère en partouze. On se croirait dans une vieille BD « Elvifrance » scénarisée par un tâcheron travaillant dans un état d’improvisation alcoolisée. Personnages et situations ne quittent pas le domaine du flou et du brumeux, jusqu’à faire sombrer le récit dans une purée de pois inextricable, où il s’enfonce comme dans des sables mouvants, pour ne plus en ressortir.









Alida Valli torture Bernard Menez.







Un concours de costumes grotesques.


Ni drôle, ni effrayant, ni fascinant (en tout cas pas pour de bonnes raisons), « Tendre Dracula », à force de vouloir toucher à tous les genres, erre dans un néant cinématographique déconcertant. Ce n’est pas une comédie, ni un film d’horreur, ni quoi que ce soit. Nous sommes en présence d’une sorte d’essai cinématographique aussi atypique que raté, comme les années 1970 en ont produit à l’occasion. Film de recherche, d’expérimentation visant à transcender les barrières narratives ? Certainement, dans la mesure où le propre de nombreux chercheurs consiste justement à ne rien trouver.



Peter Cushing et sa boisson saignante.





Cushing donne une fessée à Miou-Miou.



Nathalie Courval improvise un numéro de comédie musicale.


L’interprétation est à la mesure chaotique de l’œuvre : Peter Cushing, doublé en français, conserve sa dignité tout en ayant l’air un peu chagriné de se trouver là tandis que Bernard Menez se montre assez sobre au-delà de ses airs ahuris habituels. Par contre, Alida Valli, dans le rôle d’Héloïse McGregor, fait littéralement n’importe quoi, cabotinant comme si elle jouait dans une mauvaise imitation de tragédie grecque mise en scène par un piètre émule cocaïnomane de Patrice Chéreau. Julien Guimoar charge gentiment, comme s’il se trouvait dans « L’Aile ou la cuisse 2 : la vengeance de Tricatel », Nathalie Courval nous rejoue « Mado la tigresse du bitume » et Miou-Miou tente vaillamment mais sans succès de résister au ridicule que lui inflige sa perruque pseudo-afro. Citons également les numéros des moins connus Stéphane Shandor (le compère de Menez) et Percival Russell (Abélard), lesquels jouent respectivement comme dans un vaudeville russe et un film d’horreur expérimental new-yorkais. Tout le monde semble avoir plus ou moins la bride sur le cou mais ne va nulle part, comme un ensemble de chevaux de courses qui partiraient dans tous les sens en se cognant les uns les autres.







On regarde « Tendre Dracula », malgré ses moments de mollesse cotonneuse, avec une sorte d’abattement morbide, constamment déconcerté devant le défilé de crétineries vaguement malsaines s’étalant à l’écran. Pas vraiment hilarant, le film suscite plutôt des réactions sur le registre « Pfff, non mais c’est n’importe quoi. Qu’est-ce qu’ils vont encore inventer comme connerie ? » ; c’est comparable au sentiment de voyeurisme accablé que suscitent certaines catastrophes spectaculaires dues à l’incompétence humaine.









Aucune série Z française ne serait complète sans un peu de cul (avec Julien Guiomar en voyeur, c’est encore plus chic).


Probablement né d’une intense séance de fumette, « Tendre Dracula » mérite sans aucun doute sa redécouverte, pour figurer au musée des aberrations cinématographiques. Guère compris par le public à l’époque de sa sortie, le film connut une seconde exploitation qui tentait de le vendre comme une grosse comédie sous le titre de « La Grande Trouille ». Sans plus de succès. Qui sait, dans un siècle, un critique avant-gardiste viendra peut-être nous contredire en rendant justice à ce chef-d’œuvre méconnu : Pierre Grunstein sera enfin reconnu comme un génie incompris et notre mémoire conspuée comme les sycophantes que nous sommes. En attendant ce moment, profitons-en pour savourer ce grand monument d’avant-gardisme raté.









- Et pour la fin du film, qu’est-ce qu’on fait, chef ?

- Heu… j’ai une idée ! On va dire que le château s’envole ?

- Mais pourquoi, chef ?

- Parce que, heu… ça symbolise le surréalisme de l’histoire et la fuite devant le réel.

- Génial, chef ! Vous voulez une aut' taffe ?


Merci à Walter G. Alton, Peter Wonkley et Ghor.



Nikita
Nikita

Tendre Dracula
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Cote de rareté

Passé depuis, avec succès, à la production (on le retrouve producteur exécutif sur des films financés par Claude Berri ou Luc Besson), Pierre Grunstein ne semble pas s’être beaucoup soucié de ressusciter son film, qui n’a toujours pas connu les honneurs du DVD. Trois éditions VHS ont vu le jour, sous trois titres différents : les deux titres d’exploitation en salles (« Tendre Dracula » et « La Grande Trouille »), et un troisième titre, « Vampire », qui tentait de miser sur le côté « grand-guignol ».





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