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Turkish Superman

  • Titre original : Supermen Dönüyor
  • Réalisateur : Kunt Tulgar
  • Année : 1979
  • Pays : Turquie
  • Genre : Le protecteur de Metropolistanbul (Catégorie : Super-héros)
  • Durée : 1h07
  • Acteurs principaux : Tayfun Demir, Güngör Bayrak, Esref Kolçak, Yildirim Gencer
Note :
2.5
Rico
Rico

Chronique





Il faut le savoir : quand il n'est pas en train d'écrire des livres ou de courir les boîtes branchées, Frédéric Beigbeider s'habille en Superman et va combattre le crime en Turquie .















C'est du moins ce qu'essaie de nous faire croire "Süpermen Dönüyur" ("Le retour de Superman"), cette nouvelle pépite du cinoche populaire ottoman, qui poursuit ici sa noble tâche de démolition des figures mythiques du patrimoine mondial à grands coups de remakes approximatifs.



Si vous êtes un habitué du site, vous connaissez la formule. En Turquie jusqu'aux années 80, on plagie allégrement les grands succès américains avec mille fois moins de moyens et une absence totale de scrupules, de complexes et d'esprit critique. Figurants moustachus, manichéisme revendiqué, effets spéciaux en carton, ça gesticule, ça hurle, ça fracasse et le spectateur des petites salles de quartiers d'Izmir ou d'Ankara en a pour son argent.



En 78, le triomphe mondial du Superman de Richard Donner (kebab… désolé) ne pouvait laisser aucun producteur turc indifférent. Tous les héros ayant subi ce genre de relecture au marteau pilon, il était inévitable que le protecteur de Metropolis ait droit, lui aussi, à son avatar stambouliote. C'est chose faite dès l'année suivante avec ce "Süperman Dönüyor" tout à fait délectable.







Dans la grande famille des Turkish machins trucs, celui-ci est loin d'être le pire, même s'il n'est pas le meilleur non plus, soyons honnêtes. Fauché et risible certes, avec de vrais gros morceaux de nanardise dedans, d'accord, mais au moins, un peu mieux construit et compréhensible que la plupart des autres productions populaires du coin. Déjà, on nous évite le montage épileptique si cher au cinéma local. Le rythme est posé, voire même un peu lent (ce qui pour un film de super héros d'1h07 est aux limites de l'exploit) et nous offre un spectacle plutôt plaisant et lisible, ce qui n'est pas toujours le cas dans la production turque. De plus, la transposition du mythe de Superman est raisonnablement fidèle, le réalisateur évitant prudemment toute extravagance scénaristique. On retrouve simplement tous les éléments du comic book transposés tels quels en Turquie. Bref on pourrait quasiment parler d'un bon film. Ouais... sauf qu'on est en Turquie les gars, et la Istanbul'touch est belle et bien là. C'est résolument dans son absence de moyens et dans son touchant amateurisme que le film part complètement en vrille.







L'Homme d'acier est donc turc. Bon en fait, comme l'original, il vient bien de l'espace et plus particulièrement de la planète Krypton. Et là premier choc, car pour nous emmener à l'autre bout de l'univers, on nous montre des boules de Noël scintillantes filmées sur fond noir...









L'espace intersidérant...




Ca calme d'entrée de jeu !



Comme de juste, Clark Kent, rebaptisé ici Tayfun, vit modestement dans son Smallville capadoccien, avant que ses parents ne lui révèlent sa véritable origine extraterrestre en lui offrant un morceau de kryptonite verte renfermant les secrets de sa venue sur Terre.





Cristal qui songe...




Ni une, ni deux, il part affronter le monde. Réfugié dans une grotte, il lance le mystérieux cristal qui explose telle une bombinette à fumée ninja. Et là apparaît Jor-El Superman (c'est son nom de famille !) : le turkish Marlon Brando. Imaginez un vieux beau édenté, au visage bouffi, et qui annone son texte d'un air absent. Oui, je sais, on dirait le vrai, alors pour se différencier les Turcs ont décidé de le filmer avec une lumière verte…









Visiblement c'est le scorbut qui a détruit Krypton.




Ayant découvert qui il est vraiment, voici Tayfun qui part pour Istanbul et qui se fait engager comme journaliste dans le Daily Planet local, où travaillent déjà Alev, une pseudo Loïs Lane et un quasi Jimmy Olsen. Or justement, le père d'Alev, savant de son état, revient d'une expédition avec un morceau de kryptonite. Pierre qui intéresse fortement un chef de gang local qui cherche à fabriquer une machine qui transformerait les objets en or…





Loïs et (tête à) Clark.




Pas de Cüneyt Arkin ici, ce qui est bien dommage tant le rôle semblait taillé pour lui. Non, Superman, c'est Tayfun Demir, de son vrai nom Haçim Demircioglu. Il est grand, il est raisonnablement costaud, il a le regard clair. Raide comme un piquet, pas trop expressif, affichant perpétuellement un air absent du plus bel effet, il ne fait absolument pas illusion.









A la force des bras, Superman arrête deux trains sur le point d'entrer en collision.




Tayfun incarne l'un des Superman les moins charismatiques de l'Histoire. Là où Christopher Reeves jouait son personnage avec une sérénité imperturbable, Tayfun Demir traverse le film comme un somnambule. Ca passe encore pas trop mal pour jouer un pseudo Clark Kent timide et maladroit, ça le fait nettement moins quand il faut incarner les super héros indestructibles. Il faut aussi avouer que lorsqu'il joue les journalistes benêts, il est affublé d'une improbable paire de lunettes qui lui mange la moitié du visage et achève de lui donner un air perpétuellement stupide.





Attends que je le retrouve et tu vas voir ce qu'il va prendre Alain Afflelou !




Cela étant, il n'empêche qu'avec ses faux airs de Beigbeder constipé, ce grand dadais emprunté apparaît instantanément sympathique (ou alors c'est moi qui devient dangereusement indulgent avec l'âge). Le bougre n'a malheureusement pas fait carrière puisqu'en dehors d'une apparition dans En Büyük Yumruk, ce rôle est sa seule contribution à la grande histoire du cinéma turc. Il est à noter enfin que ce surnom de Tayfun, que porte aussi le personnage interprété par l'acteur, est une sorte de double jeu de mot autour de Superman, puisqu'il signifie à la fois Typhon et Acier.









Indestructible, même des guillotines en bois ne peuvent rien contre lui.




Le responsable du projet, Kunt Tulgar, est une figure connue du côté d'Istanbul, presque un nabab dans le petit monde du cinéma turc. Fils d'un producteur célèbre, distributeur de films étrangers, propriétaire d'un petit studio, Kunt se pique d'être réalisateur à ses heures et a déjà offert au monde incrédule un Tarzan tout à fait réjouissant. Tulgar avoue avoir découvert le film de Richard Donner au ciné à Paris en 1978 et s'être précipité pour faire sa version avant que quelqu'un d'autre n'ait la même idée dans son pays.



Etonnamment, le film fait particulièrement fauché, même au regard des standards particulièrement tiers-mondiste du cinéma turc. Nous avons déjà évoqué les décorations de Noël pour figurer l'espace intersidéral, mais ce n'est qu'un amuse-bouche au vu de ce que le film déploie comme artifices cache-misère. Comme on est dans Superman, il faut quand même bien reproduire ce qui avait fait le succès du modèle américain : les scènes où notre super héros s'envole ! Et là, si on croyait objectivement avoir tout vu depuis L'Homme Puma ou Captain Barbell, les Turcs nous plongent encore d'un cran dans le miséreux. Conscient du manque de moyens de sa production, le réalisateur utilise une poupée Ken habillée en Superman, la suspend à un fil en nylon, l'installe devant un blue screen délavé absolument atroce et anime enfin le tout avec un sèche cheveux qui fait claquer la cape au vent !

















C'est du vol !




Probablement conscient des limites de ce que les effets spéciaux peuvent lui offrir, Superman se la joue relativement modeste avec ses superpouvoirs. Il vole, attrape les balles de revolver à la main et est bien entendu indestructible, au grand dam des malfaisants qui tentent sans succès de l'assommer, de le poignarder ou de le flinguer. Rien n'y fait. Seules excentricités : il tape à la machine par la pensée et possède une super vision qui lui permet de mater les filles en sous-vêtements. C'est du propre !





















Superman découvre ses pouvoirs et ça lui fait tourner la tête...




On pourra regretter que les méchants ne délirent pas davantage. Pas de génies du mal diaboliques, mégalos et pittoresques, de robots en fer blanc ou de monstres en mousse. On doit se contenter d'un savant maléfique et de ses hommes de main que notre Superman dérouille à tour de bras. Heureusement, production turque oblige, le film regorge de sbires moustachus qui feraient chaud au cœur de notre Barracuda.







Le méchant et son fidèle lieutenant préparent leur machine infernale.

















Pas facile tous les jours, le métier de sbire ! Alors les gars, on garde le sourire !




Et que dire de la bande-son concoctée sur une table de mixage saturée. La musique grésille comme dans une fête foraine et les bruitages se retrouvent sur-amplifiés, parasitant totalement l'action. Quant à la bande originale, elle compile joyeusement tout un tas de musiques piquées à droite à gauche. On le sait, l'idée même de copyright et de droits d'auteur reste toujours très approximative en Turquie, alors l'amateur de compilations surprenantes et de samples vintage peut se régaler. Bien sûr, la B.O. du Superman américain signée John Williams sert de base au pillage, mais le mélomane pourra aussi reconnaître, dans la bouillie sonore qui sert de musique, des extraits de Bons Baisers de Russie, de Goldfinger, de Midnight Express, des Looney Toons et de la série Cosmos 1999 ! Entre autres, car il y a encore tout un tas d'extraits musicaux que je n'ai pas totalement identifiés, mais que je suis sûr d'avoir déjà entendu ailleurs. Et quand je parle de bouillie sonore, c'est que ces extraits, parfois réduits à quelques secondes, sont mélangés de façon totalement anarchique selon l'action à l'écran. Les emprunts s'enchaînent selon les besoins, sans penser une seule seconde à la continuité mélodique, une ligne musicale pouvant s'arrêter brusquement sans prévenir au détour d'un plan.







Ce Turkish Superman apparaît donc comme une friandise bien inoffensive, illustrant la roublardise et la totale décontraction du cinéma populaire turc. Passé l'émerveillement et l'hilarité devant les trucages artisanaux et l'air ahuri de notre homme d'acier, il faut bien avouer que l'attention faiblit un peu, la faute à une histoire qui tire en longueur et devient même par moments un peu répétitive. Mais ne boudons pas notre plaisir, et la prochaine fois que dans le ciel nous verrons passer un Big Jim bleu et rouge, nous saluerons bien fort Tayfun Superman, protecteur de la Terre, toujours là pour nous protéger contre les moustachus malfaisants !



En tout cas, je me suis moins fait chier devant ce film que devant le "Superman Returns" de Bryan Singer…





Rico
Rico

Turkish Superman
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Cote de rareté

Le petit éditeur grec "Onar Films" s'est fait la spécialité de ressortir quelques perles du cinéma populaire dans des éditions particulièrement soignées. C'est ainsi qu'il a sorti "Supermen Dönüyur" dans une édition limitée à 1200 exemplaires, agrémentée d'une affiche cadeau, de sous-titres anglais et grecs et de quelques bonus sympas dont une interview de Kunt Tulgar, elle-même sous-titrée en anglais, qui revient sur la genèse de ce petit chef-d'œuvre et révèle sans fausse pudeur tous les trucs utilisés par le réalisateur pour filmer son Superman à l'économie... Un bonus d'ailleurs dédié à la mémoire de Tayfun Demir, malheureusement décédé en 2003.







Gâterie supplémentaire, un deuxième film de super héros turc accompagne le film, "Demir Yumruk : Devler Geliyor" alias "Iron Fist : The Giant are Coming" (non Peter Wonkley, il ne s'agit pas de la suite de "Poing de Force"), un truc improbable avec un pseudo Batman maniant le fouet et un méchant nommé Fu manchu qui a piqué le look de Fantômas…



Miracle d'Internet, le film est aussi visible (en 8 parties) avec des sous-titres anglais sur Youtube. Vous n'avez donc aucune excuse pour rater ce film.
Cote de rareté : 4/Exotique Consulter le barème de notation