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Vahsi Kan

  • Titre original : Vahsi Kan
  • Titres alternatifs : Turkish First Blood
  • Réalisateur : Cetin Inanç
  • Année : 1983
  • Pays : Turquie
  • Genre : Rambo des bois (Catégorie : Pur et dur)
  • Durée : 1h10
  • Acteurs principaux : Cüneyt Arkin, Hüseyin Peyda, Emel Tümer, Osman Betin, Arzu Aytun, Oktar Durukan, Baykal Kent, Turgut Özatay, Ali Pehlivan, Sinasi Ercan, Baki Tamer, Necip Tekce, Süheyl Egriboz, Cetin Basaran, Kemal Ustura
Note :
3.5
John Nada
John Nada

Chronique

On dit souvent que les Américains sont de grands enfants, mais que dire des Turcs ! Tels des bambins jouant à reproduire le film vu la veille dans la cour de récré, les Cetin Inanç, Cüneyt Arkin et consorts nous ont livré en nombre leurs versions des grands succès hollywoodiens, revus et corrigés à la sauce kebab. Ainsi ce « Vahsi Kan » (« sang sauvage ») n'est ni plus ni moins qu’un décalque intégral du premier Rambo, « First Blood », enfanté avec ce mépris tranquille du copyright qui caractérisait encore le cinéma du Bosphore dans les années 80 (ils n’étaient certes pas les seuls : voir les chroniques de ces autres Rambo du pauvre que sont l’italo-philippin « Strike Commando » ou l’indonésien « The Intruder » pour s’en convaincre).



Ce qui frappe à la vision de « Vahsi Kan », c’est de constater à quel point le film est à la fois complètement semblable et complètement différent de son modèle d’origine. C'est évidemment aussi ce qui lui donne toute sa saveur. Adapté du roman éponyme de David Morrell, « First Blood » racontait le retour en Amérique de John Rambo, un vétéran de la Guerre du Viêt-nam sans avenir ni repères illustrant à lui seul les affres d'une génération sacrifiée. Dans un pays où il n'a plus sa place, Rambo se voyait confronté au shérif réac' d'un petit bled hostile aux rebuts sociaux auxquels il se voyait apparenté malgré lui. A la fois drame psychologique et pur film d'action, mélangeant assez adroitement glorification des Bérets Verts et discours culpabilisants sur la guerre et ses traumatismes, le film de Ted Kotcheff posait magistralement les bases d'une des franchises les plus populaires du cinéma.



Sauf que voilà : les Turcs, eux, la Guerre du Viêt-Nam et ses ravages sur la société américaine, ça leur en touche une sans faire bouger l'autre. Du coup, du Rambo original ils vont surtout retenir ce qui les intéresse : le héros avec un bandeau, la castagne et les roulades dans les bois ! Oubliez donc John Rambo, vétéran du 'Nam aux prises avec un shérif lui interdisant de faire halte dans son bled, et compatissez plutôt au sort de Can Rambo (prononcez « Djan Rambo »), ex-taulard aux prises avec un gang de bikers lui interdisant l'accès à son village. Oubliez Sylvester Stallone, sa tignasse en bataille et ses pecs luisants et substituez-lui l'immuable Cüneyt Arkin, monument de charisme stambouli beau comme une gravure de mode au charme suranné. Conservez en revanche telle quelle la musique originale de Jerry Goldsmith (plus un petit bout de la BO de « Flash Gordon », on n'est plus à ça près), transposez le tout dans des paysages d'Anatolie avec une photo surexposée et un budget d'une maigreur extrême et vous commencerez à avoir une petite idée du résultat.



On se délectera ainsi de pouvoir retrouver quasiment toutes les scènes phares de l'oeuvre de Ted Kotcheff, reproduites ici avec une absence de scrupules qui n'a d'égal que le manque de moyens, pour ne pas parler du talent : la scène de torture de Rambo et son pétage de plombs, sa fuite dans les bois, la cautérisation de ses blessures avec son super couteau, les pièges bricolés pour neutraliser ses poursuivants, les tentatives de médiation d'un Colonel Trautmann version ottomane etc. On imagine sans mal le producteur Mehmet Karahafiz biffant ces scènes une à une du cahier des charges comme le ferait une ménagère avec sa liste de courses au supermarché, tant leur enchaînement paraît artificiel et mécanique. Si le recours au plagiat demeure une technique tout ce qu'il y a de plus vénale, cet emploi décomplexé du copié-collé s'avère ici si maladroit et raboteux qu'il en devient presque touchant, donnant à « Vahsi Kan » les allures d'un film de copains tourné dans les bois un dimanche après-midi pour faire comme les vrais films à la télé.







Y a pas à dire, comme méchants des bikers turcs ça a quand même plus de gueule que des flics bouseux ou des Viêt-congs.







« Fais pas chier ou je vais t’faire une putain de guerre comme t’en n'as encore jamais vu ! »



Un pseudo Colonel Trautmann, personnage dont l'interprète semble percevoir la parfaite inutilité scénaristique.


Pour ce qui est du casting, l'amateur éclairé de turkisheries reconnaîtra dans le rôle du grand méchant Hüseyin Peyda (l'inoubliable parrain de « En Büyük Yumruck », également vu dans « Turkish Star Wars », « Çöl », « Son Savasçi » ou encore « Death Warrior »), dans celui de la poulette de service Emel Tümer (« Olum Son Adim », « Çöl ») ou encore Osman Betin en meneur du gang de bikers (fantabuleux chef ninja dans « Death Warrior »).



Hüseyin Peyda, un des bad guys les plus récurrents du cinéma turc des années 70/80.





Le même, en compagnie de sa biatch...



...et ici en mode « cabotinage intensif ».







Emel Tümer en Rambette à qui Rambo confectionne une discrète tenue rouge pétant.





Osman Betin (et son casque capillaire) en redoutable biker karatéka (cliquez sur l'onglet bonus de cette chronique pour lire notre mini entretien avec cet acteur).


Mais celui qui balaye littéralement le casting de ses hululements vengeurs, c'est évidemment Cüneyt Arkin, l'homme au brushing magnétique. Certes, l'auteur de ces lignes ne saurait remettre en question le charisme naturel de l'acteur turc le plus populaire de tous les temps. Arborant son expression de séducteur sombre et romantique invariablement filmée de trois-quarts, enfermé dans un mutisme censé l'entourer de cette aura de mystère propre à tout héros ténébreux, Cüneyt figure un Can Rambo bien kitsch pour le public d'aujourd'hui, mais cette physionomie qui lui a valu le surnom d'Alain Delon du Bosphore et son regard bleu acier pénétrant font encore quelques merveilles.





Le domaine dans lequel Cüneyt n'aura de cesse de nous époustoufler, c'est en fait et surtout celui des scènes d'action. Car là où Sylvester Stallone campait un Rambo crédible et forçant l'empathie, encore loin du personnage caricatural qu'il allait devenir par la suite, Cüneyt Arkin se montre comparativement excessif comme jamais. Les fans de l'acteur le savent : qu’il incarne un pistolero de western, un corsaire écumant les océans, un justicier urbain, un prince de l’espace ou un guerrier médiéval, Cüneyt ne modifie pas d’un iota son style de combat. Ce style unique, fortement marqué par le passé d’acrobate circassien de son interprète, est un mélange détonnant de sauts en trampoline, de moulinets frénétiques des bras et de rictus grimaçants censés illustrer la redoutable fureur vengeresse du héros poussé à bout.



Cüneyt a beau y mettre toute l'énergie du monde, il n'y gagne pas pour autant en crédibilité…







Un style tout à lui dont on ne se lasse pas, ici magnifié par la mise en scène reconnaissable entre toutes de Cetin Inanç (« Turkish Star Wars », « Son Savasçi », « Death Warrior » ou « Çöl » pour n'en citer que quelques-uns). Sans être aussi ronge-cerveau que son très extrême « En Büyük Yumruck », on retrouve en effet dans « Vahsi Kan » la patte très particulière du réalisateur : une déferlante de zooms et de gros plans plus outrés que dans le plus baroque des westerns spaghetti, un art de l'ellipse et de la coupe sauvage qui confinent au hiatus narratif, des bruitages assommants (la fameuse explosion de vaisseaux spatiaux de « Turkish Star Wars » - autrement dit de « Star Wars » tout court - est ici reprise à tort et à travers), un goût prononcé pour les effets gore craspecs et plus globalement un don certain pour faire naître chez le spectateur un sentiment d'anarchie visuelle déstabilisant qu'on ne retrouve guère que dans les productions pakistanaises les plus miteuses, et qui à ce titre mériterait de voir Cetin Inanç exposé dans les plus grands musées d'art contemporain de la planète.





Quelques effets gore grumeleux…





Une fascination certaine du metteur en scène pour l’organe nasal de ses protagonistes.



Mention spéciale pour ce plan d’Emel Tümer au volant de sa voiture, filmé en contre-plongée entre les jambes de l’actrice.


S'il n'est pas le plus renversant des nanars made in Turkey, « Vahsi Kan » n'en demeure pas moins un savoureux rip-off de gros succès hollywoodien comme les industries de cinéma d'exploitation du monde entier ont pu en produire à la pelle dans les années 70 et 80. Comme pour chaque film en copiant un autre, on ne saurait trop conseiller une solide connaissance de l'original pour apprécier au mieux toutes les scories de l'ersatz.







Un petit tronchoscope made in Turkey.


En 1986, Cetin Inanç versera à nouveau dans la ramboploitation avec « Korkusuz », inspiré par le succès de « Rambo 2 : la Mission », mais cette fois sans Cüneyt Arkin. Celui-ci sera remplacé par un acteur plus jeune et plus musculeux dénommé Serdar, un brun chevelu qui bâtira une petite carrière sur sa vague ressemblance avec Sylvester Stallone, s’illustrant également dans l’alléchant « Kara Simsek » alias « Black Thunder » alias « Turkish Rocky », réalisé par l’omniprésent Cetin Inanç…



« It’s a looong roooad… when you’re on your ooown… »




John Nada
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Vahsi Kan

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Cote de rareté

Bien évidemment demeuré inédit en France et probablement un peu partout ailleurs, il faudra se rabattre sur des éditions DVD-R semi artisanales, comme celle que propose le britannique Rezarected moyennant 5 livres. Ça reste raisonnable pour du DVD-R en turc non sous-titré, vraisemblablement rippé à partir d'une édition VHS turque non sous-titrée comme celle de Kalkavan Vidéo ou d'une diffusion télé.



Un DVD-R américain désormais introuvable de chez les défunts Trash Online


Heureusement Youtube vient aussi à la rescousse puisqu'on peut aussi découvrir le film ici

Cote de rareté : 4/Exotique Consulter le barème de notation

Bonus





Né le 23 décembre 1959 dans la ville turque d'Adana, Osman Betin fut un fidèle du réalisateur Cetin Inanç, avec lequel il a tourné plusieurs films en tant qu'acteur. Son rôle le plus marquant à ce jour reste sans doute celui du méchant chef ninja dans « Death Warrior ». Il aurait semble t-il été le professeur de karaté de Cüneyt Arkin pendant 12 ans. Un individu sympathique, mais un peu louche aussi. Une information publiée dans le journal turc Hürriyet rapportait qu'Osman Betin avait été arrêté et condamné à 8 ans de prison pour avoir volé 110.000 dollars chez un riche homme d'affaires en avril 2000... Contacté par e-mail, avec l'aide du forumeur turcophone Orkhan, il a quoi qu'il en soit gentiment accepté de nous accorder un petit entretien, malheureusement très succinct.





Osman Betin (le barbu en rouge et noir) aux côtés de Cüneyt Arkin (en polo bleu au centre), dans son école de karaté.










Nous avons eu ensuite l'idée de tourner un film de ninjas. On a commencé à le préparer avec Cüneyt 15 jours avant le tournage. Ce fut donc « Ölüm savasçisi » (alias « Death Warrior »). Tous les karatékas que vous voyez dans le film étaient réellement mes élèves. Je considère ce film comme une réussite, malgré tous les problèmes matériels et financiers. Il a été tourné en 25 jours, avec très peu de moyens, et étant le premier réalisé par la maison de production de Cüneyt, mes élèves et moi avons tourné gratuitement.







J'étais le professeur de karaté de Cüneyt. Après une journée de tournage, on allait chez lui pour que je lui donne des cours. Il s'agissait essentiellement de karaté mais aussi de techniques de kung-fu. Je me suis bien formé à l'art du karaté au cinéma et je savais comment rendre les combats plus amples et gracieux. Pour Cüneyt, j'étais incontournable en ce qui concerne les scènes d'arts martiaux. L'emploi du trampoline dans ses films, par contre, c'est une idée de Cüneyt ! Il maîtrise bien son utilisation, à laquelle il a été formé il y a longtemps (sûrement au cirque).









Aujourd'hui, un film comme « Ölüm savasçisi » / « Death Warrior » est quasiment introuvable, et je m'en inquiète. En Europe, il y a Kalkavan Vidéo qui distribue des films turcs, ils en ont peut-être des exemplaires. Sinon, vous pouvez aussi voir sur le site de Cüneyt.







J'ai joué dans beaucoup de films et gagné pas mal d'argent, mais je boude le cinéma depuis 15 ans. En ce moment, je donne des cours de fitness, boxe thaï et kickboxing, uniquement à des hommes d'affaires triés sur le volet. Il y a beaucoup à dire sur le monde du cinéma, les choses vont et viennent. De nos jours, le cinéma turc est aux mains des gens du théâtre sortant des écoles... et qui ne veulent pas des artistes trop exubérants...