DARRY COWL
Au firmament des vedettes comiques ayant connu les heurs et malheurs du nanar, l’étoile de Darry Cowl brille d’un éclat particulier. Rarement aura-t-on vu talent si singulier être si dramatiquement sous-employé, pour connaître sur le tard une réhabilitation que pourraient lui envier des collègues à la carrière plus régulière.
André Darricau naît le 27 août 1925 à Vittel, sous le signe d’une ténébreuse affaire de famille : son père, médecin, engrosse une de ses maîtresses et élève ensuite l’enfant avec son épouse légitime. André n’apprendra le fin mot de l’histoire qu’à l’âge de 16 ans et ne connaîtra jamais sa mère biologique. Un incident, à l’âge de 7 ans, suscitera chez lui le bégaiement qui fera plus tard sa renommée : suite à une mauvaise plaisanterie qu’il avait faite à sa grand-mère, « la bonne m’a attrapé par le pantalon et m’a maintenu dans le vide du haut du troisième étage. C’est à ce moment que je suis devenu bègue et sujet au vertige. »
Le futur Darry Cowl se destine tout d’abord à une carrière musicale : il fait le conservatoire de Paris (où il est lauréat des Prix d'harmonie et de composition) et en ressort nanti de la profession de pianiste. Ses premiers pas dans le monde du spectacle, André Darricau les fait en qualité d’accompagnateur de numéros comiques dans divers music-halls. Un soir, par pur hasard, le destin frappe à sa porte : Robert Lamoureux étant en retard pour faire son numéro aux « Trois Baudets », le patron de la salle demande au pianiste d’improviser pour faire patienter le public. Darry fait tant rire les spectateurs que Lamoureux, enfin arrivé, fera ensuite un véritable bide. La carrière de comédien de Darry Cowl (pseudonyme à la mode anglo-saxonne des années 50) est désormais lancée : il va vite être contacté par le cinéma et tenir un grand nombre de seconds rôles, qui se feront rapidement de plus en plus importants. Charmé par son personnage d’ahuri lunaire et bafouilleur, Sacha Guitry l’engage dans ses deux derniers films, « Assassins et voleurs » et « Les Trois font la paire » : dans le premier, Darry Cowl ne fait qu’une apparition mais stupéfie littéralement par ses improvisations. Le second (co-réalisé avec Clément Duhour par un Guitry très malade) n’est pas un grand film, mais Darry Cowl y tient l’un des rôles principaux et frôle le génie, en compagnie de Michel Simon et Sophie Desmarets.
Darry Cowl multiplie les films, et sa popularité va grandissant : on le voit aux côtés de Pierre Mondy, Louis de Funès, Fernand Gravey, Toto, Jean Gabin (« Archimède le clochard »), Armand Bernard… En 1957, c’est la consécration avec « Le Triporteur », triomphe public où il tient le premier rôle, et qui connaîtra une suite, « Robinson et le triporteur ». « Le Temps des œufs durs », « L’Abominable homme des douanes », « Un Martien à Paris », « Les Fortiches », « Le Petit prof », Darry Cowl est partout à la fois. Il se mettra même en scène dans « Jaloux comme un tigre », mais le succès ne sera pas au rendez-vous.
Il est vrai que Darry Cowl ne prend pas sa carrière très au sérieux : artiste plus que comédien (il ne cessera jamais de pratiquer le piano, et composera des chansons pour Brigitte Bardot, Eddy Mitchell, Annie Cordy…), l’homme est un oiseau de nuit qui fait volontiers la java, abuse occasionnellement de la boisson et, surtout, pratique intensément le jeu. Au fil des années, il perdra des sommes folles, ce qui le conduira à tourner comme un dératé sans aucun souci de la qualité de ses films, tandis que d’autres acteurs comiques comme Louis de Funès prennent la tête du box-office à sa place. « J’allais en studio juste avant la prise, ne sachant même pas quel film je tournais ! Tout ça à cause du casino : à 2, 3 h du mat’, j’appelais Bernet [mon agent de l’époque] à qui je demandais de signer d’urgence un nouveau contrat vu que j’avais encore perdu. Et c’est comme ça qu'on se retrouve avec une filmographie de 163 films ! » Darry Cowl tourne dans des bons films, comme « Des pissenlits par la racine » ou « Les Tribulations d’un Chinois en Chine », mais multiplie également les films aujourd’hui oubliés comme « Les Malabars sont au parfum » ou « Poussez pas grand-père dans les cactus ».
Concernant la boisson, Jean-Pierre Desagnat (réalisateur de "Pas de roses pour OSS 117", "Flics de choc" ou encore "Les Charlots contre Dracula", et par ailleurs père du comédien Vincent Desagnat) se souvient : « Il buvait 2 à 3 bouteilles de pastis pur la nuit... il ne dormait jamais la nuit, seulement le jour, du moins quand il ne tournait pas. Pour rassurer ceux qui s'en inquiétaient, il déclarait "oh mais quand je joue à la pelote basque j'élimine tout !". »
Au fil des années, le personnage de Darry Cowl, à la fois suremployé et mal employé, lasse à la fois le public et lui-même. Dans les années 1970 et 80, malgré quelques apparitions dans des films plus ambitieux comme « Touche pas à la femme blanche » de Marco Ferreri, Darry Cowl se vautre largement dans le nanar français le plus bas, où il s’auto-parodie sans vergogne : « Y’a un os dans la moulinette », « Arrête ton char bidasse », « On s’en fout nous on s’aime », « Mon Curé Chez les Thaïlandaises »… Darry Cowl tourne parfois une scène pour un film le matin avant de se rendre sur un autre tournage l’après-midi, sans même savoir ce que racontent les films ni quel est son rôle. Il se produit également sur scène et, pour joindre les deux bouts, toujours ruiné par sa manie du jeu, fait même des animations de supermarché. On retiendra tout de même ses apparitions dans des films comme « Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ » ou « Le Téléphone sonne toujours deux fois ». Darry finira par demander à être interdit de casino pour remonter la pente.
Darry Cowl dans « Mon Curé Chez les Thaïlandaises ».
En 1988, Jean-Pierre Mocky l’emploie pour « Les Saisons du plaisir » et le très mauvais « Une Nuit à l’assemblée nationale », qui ont au moins le mérite de rappeler au métier et au public que Darry Cowl est toujours vivant. Mocky l’emploiera à nouveau dans « Ville à vendre ». Le cinéma le redécouvre et commence de lui confier à nouveau des apparitions à la hauteur de son talent : Claude Lelouch, Anne Fontaine, Didier Tronchet, l’emploient dans leurs films.
Se produisant avec succès au théâtre comme au cinéma, Darry Cowl empoche en 1994 un Molière et en 2001 un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Incurablement modeste, il prend ce retour en grâce avec légèreté et fait mine de commencer tout juste à s’intéresser à sa profession : « Je prends [aujourd'hui] ce métier au sérieux et découvre des choses en fouillant mes rôles. Déjà, je fais l’effort de ne plus bafouiller. Par politesse. » En 2004, il remporte un César pour le rôle de la concierge, qu’il joue en travesti dans « Pas sur la bouche » d’Alain Resnais.
Mais Darry Cowl est fatigué et ses habitudes de gros fumeur commencent à le rattraper : en septembre 2005, il doit renoncer à se produire au théâtre, étant atteint d’un cancer du poumon. C’est de cette vilaine maladie qu’il nous quitte, le 14 février 2006, laissant derrière lui une filmographie kilométrique, ayant accumulé autant de prestations géniales que de nanars stratosphériques. Bon vent, petit canaillou !

Nikita
André Darricau naît le 27 août 1925 à Vittel, sous le signe d’une ténébreuse affaire de famille : son père, médecin, engrosse une de ses maîtresses et élève ensuite l’enfant avec son épouse légitime. André n’apprendra le fin mot de l’histoire qu’à l’âge de 16 ans et ne connaîtra jamais sa mère biologique. Un incident, à l’âge de 7 ans, suscitera chez lui le bégaiement qui fera plus tard sa renommée : suite à une mauvaise plaisanterie qu’il avait faite à sa grand-mère, « la bonne m’a attrapé par le pantalon et m’a maintenu dans le vide du haut du troisième étage. C’est à ce moment que je suis devenu bègue et sujet au vertige. »
Le futur Darry Cowl se destine tout d’abord à une carrière musicale : il fait le conservatoire de Paris (où il est lauréat des Prix d'harmonie et de composition) et en ressort nanti de la profession de pianiste. Ses premiers pas dans le monde du spectacle, André Darricau les fait en qualité d’accompagnateur de numéros comiques dans divers music-halls. Un soir, par pur hasard, le destin frappe à sa porte : Robert Lamoureux étant en retard pour faire son numéro aux « Trois Baudets », le patron de la salle demande au pianiste d’improviser pour faire patienter le public. Darry fait tant rire les spectateurs que Lamoureux, enfin arrivé, fera ensuite un véritable bide. La carrière de comédien de Darry Cowl (pseudonyme à la mode anglo-saxonne des années 50) est désormais lancée : il va vite être contacté par le cinéma et tenir un grand nombre de seconds rôles, qui se feront rapidement de plus en plus importants. Charmé par son personnage d’ahuri lunaire et bafouilleur, Sacha Guitry l’engage dans ses deux derniers films, « Assassins et voleurs » et « Les Trois font la paire » : dans le premier, Darry Cowl ne fait qu’une apparition mais stupéfie littéralement par ses improvisations. Le second (co-réalisé avec Clément Duhour par un Guitry très malade) n’est pas un grand film, mais Darry Cowl y tient l’un des rôles principaux et frôle le génie, en compagnie de Michel Simon et Sophie Desmarets.
Darry Cowl multiplie les films, et sa popularité va grandissant : on le voit aux côtés de Pierre Mondy, Louis de Funès, Fernand Gravey, Toto, Jean Gabin (« Archimède le clochard »), Armand Bernard… En 1957, c’est la consécration avec « Le Triporteur », triomphe public où il tient le premier rôle, et qui connaîtra une suite, « Robinson et le triporteur ». « Le Temps des œufs durs », « L’Abominable homme des douanes », « Un Martien à Paris », « Les Fortiches », « Le Petit prof », Darry Cowl est partout à la fois. Il se mettra même en scène dans « Jaloux comme un tigre », mais le succès ne sera pas au rendez-vous.
Il est vrai que Darry Cowl ne prend pas sa carrière très au sérieux : artiste plus que comédien (il ne cessera jamais de pratiquer le piano, et composera des chansons pour Brigitte Bardot, Eddy Mitchell, Annie Cordy…), l’homme est un oiseau de nuit qui fait volontiers la java, abuse occasionnellement de la boisson et, surtout, pratique intensément le jeu. Au fil des années, il perdra des sommes folles, ce qui le conduira à tourner comme un dératé sans aucun souci de la qualité de ses films, tandis que d’autres acteurs comiques comme Louis de Funès prennent la tête du box-office à sa place. « J’allais en studio juste avant la prise, ne sachant même pas quel film je tournais ! Tout ça à cause du casino : à 2, 3 h du mat’, j’appelais Bernet [mon agent de l’époque] à qui je demandais de signer d’urgence un nouveau contrat vu que j’avais encore perdu. Et c’est comme ça qu'on se retrouve avec une filmographie de 163 films ! » Darry Cowl tourne dans des bons films, comme « Des pissenlits par la racine » ou « Les Tribulations d’un Chinois en Chine », mais multiplie également les films aujourd’hui oubliés comme « Les Malabars sont au parfum » ou « Poussez pas grand-père dans les cactus ».
Concernant la boisson, Jean-Pierre Desagnat (réalisateur de "Pas de roses pour OSS 117", "Flics de choc" ou encore "Les Charlots contre Dracula", et par ailleurs père du comédien Vincent Desagnat) se souvient : « Il buvait 2 à 3 bouteilles de pastis pur la nuit... il ne dormait jamais la nuit, seulement le jour, du moins quand il ne tournait pas. Pour rassurer ceux qui s'en inquiétaient, il déclarait "oh mais quand je joue à la pelote basque j'élimine tout !". »
Au fil des années, le personnage de Darry Cowl, à la fois suremployé et mal employé, lasse à la fois le public et lui-même. Dans les années 1970 et 80, malgré quelques apparitions dans des films plus ambitieux comme « Touche pas à la femme blanche » de Marco Ferreri, Darry Cowl se vautre largement dans le nanar français le plus bas, où il s’auto-parodie sans vergogne : « Y’a un os dans la moulinette », « Arrête ton char bidasse », « On s’en fout nous on s’aime », « Mon Curé Chez les Thaïlandaises »… Darry Cowl tourne parfois une scène pour un film le matin avant de se rendre sur un autre tournage l’après-midi, sans même savoir ce que racontent les films ni quel est son rôle. Il se produit également sur scène et, pour joindre les deux bouts, toujours ruiné par sa manie du jeu, fait même des animations de supermarché. On retiendra tout de même ses apparitions dans des films comme « Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ » ou « Le Téléphone sonne toujours deux fois ». Darry finira par demander à être interdit de casino pour remonter la pente.
Darry Cowl dans « Mon Curé Chez les Thaïlandaises ».
En 1988, Jean-Pierre Mocky l’emploie pour « Les Saisons du plaisir » et le très mauvais « Une Nuit à l’assemblée nationale », qui ont au moins le mérite de rappeler au métier et au public que Darry Cowl est toujours vivant. Mocky l’emploiera à nouveau dans « Ville à vendre ». Le cinéma le redécouvre et commence de lui confier à nouveau des apparitions à la hauteur de son talent : Claude Lelouch, Anne Fontaine, Didier Tronchet, l’emploient dans leurs films.
Se produisant avec succès au théâtre comme au cinéma, Darry Cowl empoche en 1994 un Molière et en 2001 un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Incurablement modeste, il prend ce retour en grâce avec légèreté et fait mine de commencer tout juste à s’intéresser à sa profession : « Je prends [aujourd'hui] ce métier au sérieux et découvre des choses en fouillant mes rôles. Déjà, je fais l’effort de ne plus bafouiller. Par politesse. » En 2004, il remporte un César pour le rôle de la concierge, qu’il joue en travesti dans « Pas sur la bouche » d’Alain Resnais.
Mais Darry Cowl est fatigué et ses habitudes de gros fumeur commencent à le rattraper : en septembre 2005, il doit renoncer à se produire au théâtre, étant atteint d’un cancer du poumon. C’est de cette vilaine maladie qu’il nous quitte, le 14 février 2006, laissant derrière lui une filmographie kilométrique, ayant accumulé autant de prestations géniales que de nanars stratosphériques. Bon vent, petit canaillou !
Nikita
