DAVID CARRADINE
davidcarradine/davidcarradine12.jpg


Il a fallu attendre que Tarantino le remette sur le devant de la scène dans son "Kill Bill" pour qu’on se souvienne enfin que David Carradine était un excellent acteur. Parce qu’il faut bien avouer que le héros de "Kung Fu" a enquillé un nombre tellement incommensurable de nanars flamboyants et de bouses honteuses qu’on avait fini par oublier à quel point ce type pouvait être (bien dirigé) une véritable boule de charisme.



Né à Los Angeles le 8 décembre 1936, David est le fils de la star du cinéma d'horreur John Carradine (251 films au compteur des années 30 à 90). Il en a hérité la haute taille, le profil effilé et surtout le prénom puisque David s’appelle en réalité John Author (ou Arthur) Carradine. Il prendra le prénom de David pour la scène. La famille forme une véritable fratrie avec son demi-frère Michael Bowen et ses deux petits frères Keith et Robert. Vivant à Hollywood, ils se tourneront naturellement vers la scène à la première occasion.



David est d’abord intéressé par la musique, mais ses résultats scolaires sont médiocres et ses espoirs de conservatoire s’envolent. Etudiant turbulent, il fréquente quelque temps les communautés hippies de Californie puis, après son service militaire, se tourne vers le théâtre et le cinéma tout en travaillant dans une brasserie pour gagner sa croûte. C’est aussi l’époque où il commence à expérimenter le LSD et les arts martiaux. Il joue un temps à Broadway puis obtient quelques participations dans des séries télés (surtout des westerns, où son physique longiligne fait merveille pour les rôles de tueurs inquiétants). Son premier grand rôle arrive avec "Boxcar Bertha", le premier film que Martin Scorcese tourne pour Roger Corman. Il y incarne un jeune vagabond qui va porter assistance aux pensionnaires d’un cirque itinérant martyrisé par un directeur incarné par son père, John Carradine. Le premier rôle féminin est tenu par sa petite amie du moment, Barbara Hershey.



Il va vivre quelque temps avec Barbara Hershey dans une atmosphère gentiment baba cool. C’est ainsi qu’ils appelleront leur premier enfant « Free » (bon, ils le renommeront Tom par la suite), de même Barbara prendra le nom de scène de Barbara Seagull après avoir tué accidentellement un goéland… Toute une époque.

Le succès va venir par la télévision lorsqu’il obtient, grâce à sa connaissance des arts martiaux, le rôle de Caine dans la série "Kung Fu". Il est préféré à Bruce Lee qui est pourtant à l’initiative de la série. En effet, les producteurs, frileux à l’idée de lancer une série mettant en avant un Chinois, veulent minimiser les risques en prenant un acteur blanc pour le rôle principal. Le rôle du « Petit scarabée » (Grasshopper = "sauterelle" en VO) sera à jamais sa carte de visite, même s’il ne tourne que deux saisons.



La fin de la série en 74 laisse Carradine avec une véritable notoriété qu’il emploie en s’investissant dans les séries B de ses amis Paul Bartel et Roger Corman, papes du petit budget pour drive-in, mais aussi dans des projets plus difficiles. Il fait une apparition dans "Le Privé" d’Altman, ou avec son frère Keith dans "Mean Street" de Scorcese. Encore sélectif, il choisit des rôles peu évidents et tourne ainsi auprès d’Ingmar Bergman, dans "L’œuf du serpent", ou incarne le chanteur folk Woodie Guthrie pendant la grande dépression, dans "En route pour la gloire" (rôle qui lui vaut une nomination aux Golden Globes). Malgré de bonnes critiques, ces films ne rencontrent pas le succès public.



"Kung Fu" lui a apporté une rapide notoriété, mais l’a marqué tant spirituellement que professionnellement. C’est ainsi qu’à la mort de Bruce Lee en 78, il se sent émotionnellement investi par l’esprit du Petit Dragon et produit un scénario que celui-ci a écrit avec James Coburn et Stirling Stilliphant (scénariste renommé, auteur entre autre du script de "La Tour Infernale"). C’est le délirant "Le Cercle de fer" où David incarne pas moins de 4 rôles et tente au travers d’un conte initiatique mâtiné d’héroïc fantasy de convoquer l’âme des arts martiaux et la philosophie de Bruce Lee. Ce film assez fou (qui possède encore quelques fans) où il entraîne Christopher Lee et Roddy Macdowell est un four financier.



Il est encore à son top lorsqu’il tourne le western "Le gang des frères James" pour Walter Hill sur l’épopée de Jessie James. Détail amusant dans cette histoire de gangs familiaux : les deux frères James sont joués par James et Stacy Keach, les trois frères Carradine incarnant eux les trois frangins Miller. Puis c’est le grand projet "Americana" que David réalise, monte, interprète et met en musique. Il retrouve Barbara Hershey pour ce film très personnel autour d’un thème qui lui tient à cœur : un vétéran du Viêt-nam, vagabond taciturne au grand cœur, tente de s’intégrer dans une petite communauté rurale qui le regarde avec méfiance.



La fin des années 70 est aussi l’époque où Carradine s’enfonce de plus en plus dans la dépendance aux drogues et à l’alcool. Ses nombreuses histoires amoureuses n’améliorent ni sa stabilité, ni ses finances. Il tourne de plus en plus pour subvenir à ses besoins.



Il commence par des séries B totalement jouissives signées Paul Bartel ou Larry Cohen. Il devient ainsi l’un des spécialistes (avec Burt Reynolds) du film de courses automobiles avec "Les Seigneurs de la route" aux côtés de Sylvester Stallone, "Cannonball", "Un Cocktail explosif" avec Kate Jackson sur une intrigue à la "Shériff fait moi peur" ou encore "Safari 3000" dans lequel il traverse l’Afrique en affrontant Christopher Lee.


"Cannonball" version DVD...


...et version VHS française, avec un visuel qu'on croirait gribouillé à la va vite avec des Crayolas.





David incarne l'énigmatique pilote Frankenstein dans l'excellent " Les Seigneurs de la route / La Course à la mort de l'an 2000 "


Il aligne quelques bonnes séries B d’action, comme le film de sous-marin "Sauvez le Neptune" avec Charlton Heston et un Christopher Reeve débutant. Il traque un monstre ailé terrorisant New York aux côtés de Richard Roundtree dans "Epouvante sur New York" de l’énergique Larry Cohen. On le voit encore affronter un Chuck Norris déjà statufié dans son rôle de justicier monolithique dans "Œil pour oeil". Il fait dans le même temps pas mal d’apparitions dans des séries télé, comme "Nord et Sud" ou un téléfilm issu de "Kung Fu" dans lequel il forme son fils incarné par… Brandon Lee ! On le verra même invité sur "Largo Winch" ou "Sauf votre respect", une série française adaptant des romans de James Hadley Chase autour du personnage de Tom Lepski, incarné par Michael Brandon. Il y côtoie des pointures comme Arielle Dombasle et Guy Marchand sur un scénario de Sergio Gobbi ! Excusez du peu !






David Carradine en femme dans le très étrange "Sonny Boy", qui jouit d'une réputation de film culte et déviant.


A partir du milieu des années 80, on le voit s’encanailler dans des productions de plus en plus bas de gamme, sa participation se réduisant souvent à un simple caméo, le temps de garnir de son nom encore vendeur la jaquette de productions foireuses. C’est Roger Corman qui lui fournit de plus en plus ses rôles. Il va ainsi jouer les Conan du pauvre pour "Kaine le mercenaire"...





...mais c'est surtout aux Philippines qu'on va le retrouver, pays où le patron de New Concorde délocalise ses productions auprès de Cirio H. Santiago pour des naseries du style "Dune Warriors", post nuke minable où on le sent guère concerné par ce qui se passe ou encore "Kill Zone" et "Field of Fire", via lesquels il nous refait "Portés disparus" à lui tout seul. Etablir la liste de tous ces films où cachetonne David revient à dresser un gigantesque catalogue des actionners ricains fauchés pour vidéo clubs, qui pullulaient à cette époque... Des titres comme "Crime Zone", "Future Force", "Crime of Crimes" sont suffisamment évocateurs pour qu’il n'y ait guère besoin d’insister.


Les jaquettes québécoises de Future Force (C.O.P.S. en France) et Future Zone





Dans le post-nuke philippin "Dune Warriors", David attend que ça se passe


En parallèle, David cultive d’autres activités. Il chante et enregistre plusieurs disques de folk, lance des cassettes de taï-chi et d’arts martiaux. Mais le visage creusé, bouffi par l’abus de drogues et d’alcool, il aborde les années 90 avec difficulté. Il est même condamné à des travaux d’intérêt généraux en 89 pour conduite en état d’ivresse. Neuf films tournés en 91, huit en 92 : David cachetonne. Il s'agit la plupart du temps d'apparitions dans des téléfilms ou des direct-to-video, rarement bons. Il obtient encore le rôle d’un tueur impitoyable dans "Comme un oiseau sur la branche" de John Badham avec Mel Gibson et Goldie Hawn, une des rares grosses productions de sa carrière, à cette époque. La télévision ne l’a pas oublié, loin s’en faut, puisqu’il retourne une nouvelle série "Kung Fu" dans les années 90 et qu’il continue à jouer les vedettes invitées au détour d’une série ou d’un sitcom.



Pendant toutes les années 90, il continue à tourner frénétiquement à peu près n’importe quoi. Western, épouvante, action… Très souvent il sert de caution à des films de kickboxing et croise ainsi Ron Marchini dans "Dragon Cop" (alias "Karate Cop"), Gary Daniels ("Capital Punishment"), Cynthia Rothrock ou Chad (fils de Steve) Mc Queen ("La Loi des arts martiaux"). Il accumule les cameos et fait par exemple un petit coucou à Jackie Chan sur "Thunderbolt". Il aligne les films, généralement minables, pour moult stakhanovistes de la série B : le tâcheron Fred Olen Ray dans "Armés pour répondre" avec un Lee Van Cleef encore plus fatigué que lui ou "Qui à peur du diable ?", où il affronte des personnages de dessins-animés pour profiter du succès de "Roger Rabbit".




Egalement le Suédois fou Mats Helge, qui tourne habituellement des westerns et des films de ninja du côté de Stockholm et semble bénéficier d’un statut quasiment culte dans son pays ("Animal Protector" et "Fatal Secret"). Il joue encore les seconds rôles invités dans les polars cochons de Gregory Dark qui deviendra par la suite un des pornographes les plus renommé de la scène californienne ("Animal Instinct"). On le retrouve même en 2000 devant la caméra de Jean-Marie Pallardy pour son "Femmes ou Maîtresses" et celle de Fred Williamson pour "Down and Dirty" (avec Fredo, Gary Busey, Sam Jones, Charles Napier, bref une belle volée de has been).


David dans "Femmes ou maîtresses" (The Donor, 2000)


Il faut dire aussi que David a d’autres sujets de préoccupation que la qualité de ses films. D’abord sortir de la dépendance à la drogue et à l’alcool, ce qu’il fait non sans difficulté. Puis la musique (il chante et sort plusieurs disques de country-folk) ainsi que la peinture et la sculpture, ses nouvelles passions. Il écrit des livres de philosophie chinoise et rédige son autobiographie, "Endless Highway", où il fait le point sur ses addictions. Il fait aussi du doublage pour des dessins-animés et continue ses cassettes de taï chi.




Autant dire qu'il est presque oublié de tous lorsque Quentin Tarantino en fait l’ignoble Bill, le charmeur de serpents de son "Kill Bill". Sa prestation impeccable rappelle à tous l’acteur de talent qu’il peut être quand il est employé à sa juste valeur.



Cela signifie t-il un retour au premier plan pour l'acteur ? Ma foi, David s’investit dans des petits films indépendants comme "American Reel" sur un chanteur de folk… mais également sur "Max Havoc and the Curse of the dragon" de l’ineffable Albert Pyun ("Cyborg", "Nemesis"), film nous narrant les aventures d’un photographe kickboxer face aux yakuzas ! En fait, il continue à apparaître dans un nombre hallucinant de projets: 8 films en 2008, 14 films pour la plupart en tournage ou pas encore sortis en 2009 ! La plupart du temps des apparitions qui relévent du clin d'oeil comme ce vieillard chinois, libidineux et quasi momifié qui dirige la triade qu'affronte Jason Statham dans l'hallucinant HyperTension 2.


David jouant et réalisant des épisodes de la sitcom pour ados Lizzie McGuire


C'est pourquoi nous avions presque fini par le croire immortel. C'est donc avec surprise et tristesse que nous avons appris sa mort le 4 juin 2009 dans un hôtel de Bangkok alors qu'il tournait Stretch du français Charles de Meaux dans des circonstances nébuleuses mais semble t-il accidentelles.

Adieu donc à celui qui restera pour toujours Caine "le petit scarabée" dans la mémoire collective des téléspectateurs et pour nous cette silhouette longiligne qui illuminait de son sourire entendu, même dans les pires désastres, tant de séries Z qu'il traversait avec classe et nonchalance...





avatar de Rico
Rico