JESUS FRANCO
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(alias Jess Franco)


Nanarland pouvait-il se passer d’un hommage à Jess Franco ? D’aucuns dans la team n’étaient pas d’accord, arguant d’une personnalité originale chez le cinéaste. Il ne s’agit pas de nier le caractère singulier de Franco, mais son talent insolite et le caractère particulièrement foisonnant de sa filmographie font de son œuvre un véritable grenier à merveilles : de bons films bis, des navets insondables, des nanars désopilants, des films expérimentaux inclassables, Franco a littéralement tout fait, et la folie qui parcourt souvent sa filmographie fait de lui un réalisateur emblématique.


Jess Franco acteur dans « La Comtesse aux seins nus ».


Jesús Franco Manera est né le 12 mai 1930 à Madrid. Enfant précocement doué pour la musique, il étudie le piano au Real Conservatorio. Une fois bachelier, il tente une carrière littéraire, écrivant un roman de gare sous le pseudonyme de David Khume, avant de faire deux ans d’études de cinéma, se formant comme réalisateur et comme acteur. Il complète ses études à l’IDHEC (future FEMIS) de Paris, puis retourne en Espagne, où il travaille dans le cinéma comme compositeur de musiques de films, puis assistant réalisateur. Le petit Jesus n’a que 24 ans et déjà de nombreuses cordes à son arc.


"Tenemos 18 años", le premier long métrage de Franco : une comédie inoffensive (tournée en plein régime franquiste) sur la jeunesse espagnole en vacances.




Jesus Franco se fait la main en tournant des documentaires et des courts-métrages, avant de tourner son premier long en 1959. Mais rapidement, le contexte culturel étriqué de l’Espagne franquiste lui pèse : amateur de romans et de films d’épouvante, il souhaite faire autre chose que les mélodrames à l’eau de rose que ses collègues ibériques moulinent à la chaîne. Sa liberté artistique, il la trouvera très rapidement par le biais des coproductions, et notamment grâce à son travail avec la compagnie française Eurociné, dirigée par Marius Lesoeur. Grâce au patronage d’Eurociné, Franco peut réaliser « L’Horrible Docteur Orlof » et « Le Sadique Baron Von Klaus », deux succès des salles de quartier qui lui permettent d’imposer un style de réalisation fort efficace dans la création des ambiances glauques et malsaines.




Jess Franco et son compositeur Daniel J. White en inspecteurs dans « Le Diabolique Docteur Z ».



C’est le début d’une filmographie pléthorique qui va voir Franco devenir l’un des artisans les plus prolifiques et les plus polyvalents du cinéma bis européen : épouvante, espionnage, polar, aventures, notre ami gère tous les genres. Réalisateur, scénariste, compositeur de musique, acteur occasionnel, Franco est un véritable homme-orchestre et multiplie les pseudonymes, composant parfois à lui tout seul la moitié du générique du film. Sa débrouillardise devient rapidement légendaire, ce qui pousse Orson Welles à l’engager comme assistant-réalisateur sur « Falstaff », qu’il tourne en Espagne. C’est d’ailleurs Franco qui sauvera le film en trouvant in extremis un nouveau financier alors que le tournage risquait de s’interrompre. Mais il avait négligé d’avertir Welles avant d’agir : fâché, le réalisateur enlèvera du générique le nom de son assistant. Ils se réconcilieront plus tard et Franco présentera même en 1993 un montage (diversement apprécié) des scènes tournées par Welles pour son « Don Quichotte » inachevé.



Franco tourne comme un dératé, signant plusieurs films par an sans toujours se soucier de ses scénarios. Employé alternativement par tous les producteurs de bis d’Europe, il se montre capable de signer aussi bien des histoires horrifiques étranges et inspirées (« La Vénus en fourrure ») où l’ambiance pallie aux déficiences budgétaires, que des séries B purement affreuses comme les « Fu Manchu » avec Christopher Lee. Sa réputation grandit, et sa tendance à ajouter des scènes dénudées dans ses films conduira l’Eglise catholique espagnole à le considérer comme le réalisateur le plus nocif pour la morale publique, avec Luis Buñuel !



Jesus Franco commence dès lors à réunir autour de lui une troupe à géométrie variable de collaborateurs, qui reviendront tous travailler pour lui à de nombreuses reprises au fil des années : outre Howard Vernon, l’un de ses acteurs fétiches, et le compositeur anglais Daniel White (l’un des rares techniciens récurrents à ne pas être Franco lui-même sous un pseudonyme), on retrouvera dans ses films des comédiens comme Klaus Kinski, Paul Muller, Christopher Lee, Avalia Ivars, Britt Nichols, Jack Taylor, Olivier Mathot (généralement amené par la production Eurociné), Dennis Price, Tania Busselier… Outre les Lesoeur père et fils, Franco travaille également régulièrement avec de multiples producteurs : le français Robert de Nesle, l’anglais Harry Alan Towers, le suisse Erwin C.Dietrich…

Les méthodes du bon Jésus, contraint de tourner à la vitesse grand V, sont assez originales : selon son confrère Bruno Mattei, qui l'a connu lors d'un séjour à Rome à la fin des années 1960, Franco avait coutume d'acheter des BD de gare où il allait piocher les sujets de projets de films d'horreur.



Les craignos monsters de « Dracula prisonnier de Frankenstein ».


« Vampyros lesbos », avec Soledad Miranda.


La muse de Jess Franco est au début des années 1970 la jeune première espagnole Soledad Miranda, sa compagne. Mais cette divine vedette de la série B ibérique mourra prématurément dans un accident de voiture. Franco mettra du temps à s’en remettre, mais trouvera un regain d’inspiration grâce à sa nouvelle compagne, Lina Romay. Moins distinguée que Soledad, Lina montrera cependant une remarquable fidélité à Jess Franco, travaillant comme actrice, mais aussi co-scénariste et réalisatrice de seconde équipe, donnant également de sa personne dans les versions hard de certains films.


Lina Romay dans le rôle-titre de « La Comtesse aux seins nus / La Comtesse noire ».


Car la libération sexuelle des années 1970 a donné des ailes à Franco qui, loin de céder simplement à la mode, donne enfin libre cours à ses instincts, réalise des scènes hot de plus en plus poussées, tourne des films érotiques soft, puis du porno hard (bien que les scènes pornographiques des versions hard de ses films érotiques ne soient pas toujours réalisées par lui), utilisant souvent une myriade de pseudonymes.



Parallèlement, les films de Franco se font de plus en plus « expérimentaux », le classicisme ne lui réussissant pas toujours. A mesure que son principal commanditaire, la compagnie Eurociné, sombre de plus en plus dans la démence, Jess en arrive à tourner de pures insanités comme « Midnight party – La Partouze de minuit », quand il ne mouline pas à la chaîne « La Suceuse », « Les Avaleuses » ou « Les Ebranlées ».



Ses films d’épouvante sont de plus en plus étranges, semblant parfois tournés sous l’emprise de quelque substance hallucinogène. Franco abuse des zooms (un zoom avant, un zoom arrière, et on recommence !) et du flou artistique tandis que ses scénarios se font de plus en plus nébuleux : « Les Expériences Erotiques de Frankenstein », « Mondo Cannibale »… L’ancien prodige de la série B est devenu le roi du n’importe quoi tourné avec trois sous. Mais Franco s’en moque, et tourne dans l’enthousiasme le plus total, ravi d’avoir une caméra entre les mains.



Cependant, les relations avec Eurociné se tendent dès le début des années 1980 : Jess Franco laisse en plan « Le Lac des Morts-Vivants » la veille du tournage, et livre plus tard des produits véritablement abominables comme « Les Amazones du Temple d’Or », « Les Diamants du Kilimandjaro » (dont il ne réalise qu’une partie) ou « L’Abîme des morts-vivants ». Ses films sont de plus en plus obscurs, et ne connaissent plus qu’une diffusion confidentielle : la simple vision de « Sale jeu à Casablanca », polar incompréhensible écrit et tourné avec la gueule de bois, laisse pantois devant la déchéance et le jemenfoutisme du cinéaste.



Franco a l’occasion de renouer avec des budgets plus importants grâce à René Château, qui produit son film « Les Prédateurs de la Nuit ». Château raconte ainsi leur rencontre : « Une amie m'a invité sur un tournage en Espagne avec Christopher Lee (NDLA : vraisemblablement Brigitte Lahaie, compagne de René Château à l'époque sur « Dark Mission, les Fleurs du Mal »). J'ai sauté sur l'occasion. En débarquant, j'ai trouvé Jess en train de filmer une attaque de guérilleros dans un jardin. L'action était censée se dérouler en Amérique Latine. Pendant dix-huit ans, j'ai suivi tous les tournages de Belmondo. Je n'avais jamais vu ça. Franco ne pouvait déplacer son cadre à droite - il y avait une maison de campagne - ni à gauche - il y avait des cantonniers au boulot - ni vers le haut - il y avait des fils électriques. Il a trouvé presque instantanément la solution pour tourner dans ce carré de verdure... Et sans autorisation. D'ailleurs, en plein tournage, la propriétaire a fait son apparition en hurlant. Jess a joué celui qui ne comprenait pas un mot et il a bouclé le plan. Je l'ai engagé le soir même. »

« Les Prédateurs de la Nuit » ne remportera cependant pas le succès escompté (alors qu’une suite était prévue) et le clash définitif entre Franco et Eurociné va conduire le réalisateur à un ralentissement de son activité au début des années 1990.



Mais sa redécouverte par les jeunes générations de cinéphiles et l’évolution des techniques de réalisation, qui permettent de travailler avec des équipes réduites, aident Franco à reprendre du poil de la bête : grâce à de nouveaux producteurs espagnols ou américains, Jess tourne joyeusement en DV des films qui connaissent à nouveau une distribution internationale, pour la plus grande joie des fans et l’horreur des cinéphiles distingués : « Killer Barbys », « Lust for Frankenstein », « Dr Wong’s virtual hell »… Ses "classiques" refont surface en DVD et la Cinémathèque française lui rendra plusieurs hommages, dont un en 2001 en sa présence.



Si son talent original aurait pu s’exprimer autrement, Jess Franco aura néanmoins su bâtir une filmographie pléthorique, parfois sans aucune maîtrise, mais toujours avec enthousiasme et liberté. Si son œuvre est à prendre avec prudence, comptant autant de navets pestilentiels que de films intéressants ou de nanars à se taper sur les cuisses, la personnalité de Franco ne pouvait manquer d’être évoquée en ces lieux. Un véritable zébulon du Septième Art, et une carrière dont nous aurions aimé que bénéficient tous les originaux comme Jean-Marie Pallardy ou Ed Wood.


Icono :

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