JOE D'AMATO
Amis nanardeurs, nous allons maintenant vous parler de Joe D’Amato. Ou plutôt, nous allons vous parler de Steve Benson, Hugo Clevero, David Hills, Kevin Mancuso, Peter Newton, Michael Wotruba, Robert Yip, Zak Roberts, George Hudson, Federico Slonisko, Gerry Lively, Igor Horwess, et d’un nombre effarant d’autres noms. Car celui qui atteignit la célébrité en tant que nabab du nanar sous le nom de Joe D’Amato détient sans doute le record du plus grand nombre de pseudonymes utilisés (quoique Jesus Franco ou Godfrey Ho...). Joe D’Amato n’est que le nom d’emprunt le plus connu de Aristide Massacesi, l’homme qui incarna mieux que quiconque la démesure du cinéma bis italien : pour le meilleur (l’activité débordante, l’inventivité) et pour le pire (le mercantilisme, le trash sans limites ni vergogne), Joe D’Amato aura laissé une marque de fabrique unique dans l’histoire du cinéma en général et du nanar en particulier. S'il ne fut pas le plus doué des artisans du cinéma italien, il fut certainement le plus prolifique et le plus fou.
Aristide Massacesi naît le 15 décembre 1936 à Rome. Il baigne d’emblée dans le cinéma, où son père travaille comme chef-électricien. Dès son adolescence, Aristide commence à faire des petits boulots sur les tournages, en tant que caméraman, électricien, grouillot à tout faire et assembleur de lettres pour les génériques (!). S’affirmant comme un technicien efficace et dur à la tâche, dont le doigté et la compétence permettent d’économiser du matériel, il travaille aussi bien sur des séries B que sur des productions plus importantes tournées en Italie : on le retrouve ainsi assistant caméraman sur « La Mégère apprivoisée » de Franco Zeffirelli et « Le Mépris » de Jean-Luc Godard. S’occupant de plus en plus de photographie, il devient chef-opérateur à la fin des années 1960 et travaille sur des dizaines de films. Son habileté et sa rapidité sont particulièrement appréciées dans le milieu de la série B italienne. Il collabore régulièrement avec le réalisateur-producteur Demofilo Fidani, alias Miles Deem, spécialiste du film d’aventures à budget microscopique (« Karzan ») et du western-spaghetti miteux. Aristide Massacesi devient le chef-opérateur attitré de ses westerns, et fait également quelques apparitions en tant qu’acteur sous le pseudonyme d’Arizona Massachusset (Ha, ha !).
C’est en 1972 qu’Aristide va passer à la réalisation, pour les besoins du film « Planque-toi minable, Trinita arrive ! », western semi-parodique produit par Fidani et tourné en quatre jours dans le décor de western construit par Gordon Mitchell (qui joue également dans le film). Massacesi doute quelque peu de sa vocation de cinéaste et ne souhaite pas trop attacher son nom à ce pseudo-Trinita, afin d’éviter d’entacher sa réputation professionnelle. Aussi, l'oeuvre sera signée par l’associé de Fidani, Diego Spataro, qui emploie son pseudonyme habituel de Dick Spitfire. Le film est un nanar hallucinant, rempli de scènes loufoques, comme celle où un méchant fou se balade avec un guidon de mobylette fixé sur la tête de son cheval et demande qu'on lui fasse le plein de super. Mais Aristide Massacesi, enhardi par cette expérience, va enchaîner les tournages. Il continue d’user de divers pseudonymes, comme Michael Wotruba, gardant son vrai nom pour son travail « sérieux » de chef-opérateur ; il signe néanmoins de son patronyme le giallo « La Morte ha sorriso all’assassino », avec Klaus Kinski.
La filmographie du futur Joe D’Amato est alors assez complexe, du fait du nombre de ses pseudonymes et des conditions de travail de ce mercenaire du cinéma : films commencés par lui et terminés par quelqu’un d’autre, commencés par quelqu’un d’autre et terminés par lui, multiples co-réalisations non créditées, l’historien ne sait parfois plus trop où donner de la tête. Il s’illustre en réalisant toutes sortes de films d’exploitation (généralement des grivoiseries sur la lignée du « Décameron ») et de séries B (westerns, thrillers, films d’action). Massacesi affirme dès le début ce qui fera sa marque : une absence assez complète de style, compensée par une habileté technique à toute épreuve. Aristide est avant tout un artisan du cinéma comme d’autres sont des artisans boulangers : il sait tourner en un temps record et à coûts réduits des films avec un début, un milieu et une fin, destinés notamment au public populaire des salles de quartier mais présentables sur les marchés internationaux.
Une affiche qui louche pas mal du côté d'Indiana Jones...
Ce n’est qu’en 1975, pour les besoins du western « Bill Cormack, le fédéré », qu’Aristide Massacesi va prendre son pseudonyme de Joe D’Amato. Les cinéastes italo-américains (Coppola, Scorsese…) étant alors à la mode, un producteur lui suggère de prendre un nom dans ce genre. Aristide a trouvé ce qui sera sa « marque de fabrique ».
Il va ensuite trouver son filon le plus fructueux en bifurquant vers l’érotisme, qui finira à terme par représenter l’essentiel de sa production. "Avant, j'avais fait du western, puis on m'a appelé pour tourner ça", déclarait-il, "Je suis un professionnel, et je peux m'attaquer à tous les genres !" Bitto Albertini ayant tourné « Black Emanuelle en Afrique » avec la belle Laura Gemser (fausse noire, mais vraie indonésienne), Joe D’Amato souffle aussitôt l’actrice à son collègue pour lui faire tourner « Black Emanuelle en Orient », suivi de toute une série de films qui feront longtemps les belles soirées de certaines chaînes de télévision. Laura Gemser deviendra son actrice-fétiche et se reconvertira plus tard comme costumière, toujours sur les films de Joe. A noter que le film « Emmanuelle et Françoise » est co-réalisé par Joe D'Amato avec l'illustre Bruno Mattei, ce qui constitue quand même une sacrée dream team !
Joe et sa muse...
L’érotisme, soft puis hard, va faire la fortune professionnelle de Joe D’Amato, qui sait flairer les bonnes affaires. Il passera au porno hard dès que la censure italienne le permettra. Notre homme, faute d’être un artiste (de son propre aveu), est en effet un commerçant madré qui fait du cinéma avec une mentalité de marchand de tapis et serait prêt à montrer n’importe quoi dans ses films pourvu que ce soit vendeur. Joe, devenu avec le temps réalisateur-producteur, ne se montre pas toujours scrupuleux : il bidouille le montage des « Plaisirs d’Hélène », rajoutant plus de scènes de sexe que prévu, ce qui fait que le malheureux Richard Harrison se retrouve, selon ses dires, héros d’un quasi-porno à l’insu de son plein gré. Anna Bergman, la fille d’Ingmar, désirant faire du cinéma, Joe D’Amato l’engage comme actrice et réalisatrice (c’est en fait lui qui tourne le film) de « Blue paradise », plagiat érotique du « Lagon bleu ».
Outre les films érotiques qu’il usine désormais au kilomètre, le rusé Joe D’Amato s’attaque à toutes les modes du cinéma bis, montrant davantage d’opportunisme que Godfrey Ho et Bruno Mattei réunis. Il combine l’érotisme et l’horreur avec « La Nuit fantastique des mort-vivants » dont le titre italien (« Le notti erotiche dei morti viventi », soit Les Nuits érotiques des mort-vivants) est un peu plus explicite. Il surfe sur la vogue des films de cannibales en dirigeant Laura Gemser dans « Emanuelle chez les cannibales ». Le succès de scandale du « Caligula », semi-porno de Tinto Brass, lui inspire un « Caligula, la véritable histoire ». « Conan le barbare » est à peine sorti que notre homme se lance dans l’heroic-fantasy avec « Ator », interprété par le culturiste Miles O’Keeffe. La mode du post-apocalyptique débarque en force ? Joe D’Amato sort « Le Gladiateur du futur » et « 2020 Texas gladiators », deux fleurons du genre (le deuxième étant co-réalisé par son vieux complice George Eastman). Autant de produits réalisés à l’économie et délicieusement kitschs, qui imposent la figure de Joe D’Amato comme l’un des principaux et plus délirants artisans du cinéma bis italien. Qu'il s'agisse de ses érotiques ou de ses films "tout public", les films de Joe se vendent dans le monde entier, et son nom devient un véritable label.
C'est avec le film d’horreur gore que Joe D’Amato se montre le plus inspiré, ce qui lui vaudra chez certains le surnom hilaro-poilant de « D’Amato ketchup ». Sa mise en scène, habituellement foutraque, se fait parfois plus élégante dans les films d'épouvante, pour créer des ambiances morbides et malsaines. "Blue Holocaust" est même une jolie réussite dans les limites du genre, et constitue sans aucun doute son meilleur film. Il fait quelque bruit avec « Anthropophagous », où les méfaits d’un cannibale fou interprété par l’inquiétant George Eastman sont prétextes à une succession de scènes cra-cra où l’on étale tripes et boyaux. Le flair de Joe l’amène à faire quelques belles découvertes : c’est ainsi qu’il produit le thriller « Bloody bird », dont il confie la réalisation au jeune comédien Michele Soavi. Le résultat sera l’une des meilleures réussites du cinéma bis italien des années 80.
George Eastman, monstre anthropophage assez chargé !
L’industrie du cinéma italien décline cependant, et le film de genre n’en a plus pour longtemps. Joe D’Amato essaie bien de revenir à l’heroic-fantasy (« L'Epée du Saint-Graal », nouvelle suite d'« Ator », sans Miles O'Keeffe) et au film d’horreur (« Return from death - Frankenstein 2000 ») mais le marché s’assèche. Toute la fin de carrière de Joe D’Amato va désormais être consacrée à l’érotisme, et plus précisément au porno hard, où sa compétence technique s’exprime pleinement dans des tournages ultra-rapides. Tournant à une vitesse folle (jusqu’à 100 films dans les années 90 !), Joe devient l’un des maîtres du X italien, metteur en scène régulier de vedettes comme Selen et Rocco Siffredi. Il n’aura plus l’occasion de revenir à un autre genre de cinéma : le 23 janvier 1999, l’hyperactif Joe D’Amato meurt à Rome d’un infarctus.
Aristide Massacesi / Joe D’Amato, maquignon intelligent et fabuleusement actif, laisse derrière lui une filmographie dont la qualité peut donner matière à discussion mais qui restera comme un témoignage de la prodigieuse vitalité qui fut celle du cinéma italien. Sans quelqu’un comme Joe D’Amato, le bis italien des années 70 et 80 aurait certainement manqué d’un brin supplémentaire de folie, et le monde du nanar d’une partie de son charme.
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Nikita
