JOHN STEINER
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Le très british John Steiner est l’un des visages les plus récurrents du cinéma bis italien des années 70-80. Truand sadique, officier anglais snob, comploteur vicelard, traître de mélodrame : le talent et le physique de Steiner en ont fait l’un des seconds rôles les plus cotés d’un cinéma de genre plus riche qu’on ne le croit en «gueules» et en comédiens à plus forte personnalité. Si sa présence ne nanardise pas en elle-même les films qui purent en bénéficier, il a néanmoins gagné ses talents d’acteur nanar occasionnel en jouant dans certaines catastrophes réjouissantes qui laissèrent une image de ridicule à un comédien qui méritait pourtant mieux. Enzo G. Castellari, qui l'employa dans deux films, le décrit comme un homme "exquis, très anglais, très bien élevé, très cultivé. Il avait des goûts raffinés et recherchés. Habitant à Rome depuis longtemps, il parlait l'italien avec l'accent romain." John Steiner est un acteur trop méconnu malgré son imposante filmographie, et cette biographie a pour ambition de lui rendre un peu justice.



John Steiner est né le 7 janvier 1941, à Chester, dans la région britannique du Cheshire. Après une scolarité dans des écoles huppées, Steiner s’engage dans une formation de comédien classique en intégrant la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Arts. Il semble y avoir excellé, puisqu’au sortir de cette école, notre homme décroche un contrat de trois ans à la Royal Shakespeare Company qui est alors, dans les année 60, au faîte de son prestige.



John Steiner joue des seconds rôles sur scène et à la télévision, apparaissant dans des pièces dramatiques filmées de la BBC, et dans plusieurs séries, notamment « Le Saint », avec Roger Moore. Après divers rôles au cinéma, Steiner apparaît en 1967 dans le « Marat-Sade » de Peter Brook, qui fait grand bruit à l’époque. Son personnage secondaire lui vaut d’être remarqué, notamment en Italie où le film remporte un grand succès.



La carrière de John Steiner va alors prendre un pli radicalement différent : au cours de vacances passées en Italie, notre homme, grâce à la notoriété que lui a apportée « Marat-Sade », va obtenir l'un des rôles principaux dans un de ces westerns spaghetti qui font alors fureur. Dans « Tepepa : Viva la Revolucion », film d’action très «gauchiste» de Giulio Petroni, John Steiner, dans un rôle d’anti-héros tragique, partage la vedette avec Tomas Milian et Orson Welles. Grand, maigre et blond, le très british Steiner, qui présente un air de famille prononcé avec Peter O’Toole, se fait tout de suite remarquer et fait rapidement son nid dans l’univers du cinéma italien.



Désormais installé en Italie, il ne va pour ainsi dire plus cesser de tourner jusqu’à la fin des années 80. Si l’on excepte un bref retour en Grande-Bretagne pour les besoins de la série télé « Hine », au début des années 70 – une expérience qu’il n’appréciera guère, n'aimant pas les séries télé – Steiner ne va quasiment plus travailler qu’en Italie.



Bâtissant peu à peu sa réputation de comédien sérieux et professionnel, il se fait une place comme acteur de second plan, notamment dans des thrillers sur fond politique comme les Italiens en produisent alors beaucoup : « Nous sommes tous en liberté provisoire » de Damiano Damiani ou « Viol en première page » de Marco Bellocchio. Mais c’est le « Croc-blanc » de Lucio Fulci qui va lui donner en 1973 son emploi définitif : dans cette très libre adaptation de Jack London, Steiner excelle dans un rôle de méchant sadique et sans scrupules, antagoniste idéal du preux Franco Nero (héros «humain» du film).



John Steiner a désormais trouvé son emploi le plus fructueux. Il sera durant les années 70 le méchant de service du cinéma de genre Italien, tournant à un rythme très soutenu : truand sadique dans « Rome violente », grand méchant dans l’un des derniers westerns spaghetti, « Mannaja l’homme à la hache », nazi dans « Salon Kitty », conseiller félon de l’empereur fou dans « Caligula »… Il montre une forte activité dans le polar, qui a remplacé le western comme genre à la mode dans le cinéma populaire italien.




John Steiner dans "Rome Violente".






John Steiner en méchant au look draculesque dans le western-spaghetti "Mannaja, l'homme à la hache" de Sergio Martino.




John Steiner fait du Stargate SG-1 avant l'heure dans "Caligula".



Le visage hâve et inquiétant, parfois livide, de John Steiner se prête à merveille à ces emplois souvent sans nuances, son côté « tourmenté et ténébreux » le faisant parfois ressembler à un hybride inattendu entre Peter O’Toole et Klaus Kinski. Comédien de talent, il n’en est pas moins très expressionniste, avec des résultats qui oscillent entre l’excellent et le ridicule en fonction du rôle ou de la qualité du film : ainsi, il en rajoute vraiment trop dans « Les Déportées de la section spéciale SS », rejeton de la nazi-exploitation assez crapoteux où il incarne un officier nazi dérangé du cerveau.


Affiche espagnole des "Déportées de la section spéciale SS", film sensible et délicat.


Au mieux John Steiner peut être superbement inquiétant, au pire, ses rôles les plus caricaturaux le font parfois ressembler à une version live de Satanas (celui de « Satanas et Diabolo »), d'autant que ce comédien stakhanoviste n'hésite pas à travailler dans le cinéma bis le plus tapageur. Mais son registre ne s’arrête pas là, comme il le prouvera en tenant, pour une fois – et fort bien – un rôle sympathique dans le film d’horreur « Shock », avant-dernier (et excellent) film du grand Mario Bava. Il retrouve également Lucio Fulci pour le parodique « Dracula in Brianza », dans lequel il interprète un vampire homosexuel, le Comte Craduleco (!).




Lucio Fulci a aussi tourné des comédies très fines...


La carrière de John Steiner dans le bis italien ressemble désormais, au vu de son rythme soutenu de tournage, à une partie de plaisir. Il sera néanmoins assez frustré de ne pas voir son parcours passer à la vitesse supérieure, même après de superbes prestations comme celle du méchant de « Mannaja » : dans une interview, il regrettera plus tard de n’avoir jamais décroché le gros lot malgré ses très nombreux films. Contrairement à certains comédiens étrangers travaillant en Italie (Tomas Milian, par exemple), Steiner n'accèdera que très occasionnellement aux premiers rôles, du fait notamment de son emploi habituel de méchant. Sa filmographie est en outre essentiellement axée sur le cinéma bis – dans le bon et le mauvais sens du terme – avec fort peu de productions de prestige bien vues de la critique. Film d'action ou d'aventures, horreur, S-F, polar, western, John Steiner visite tous les genres du cinéma de divertissement, pour le meilleur et pour le pire.









Il va ainsi se fourvoyer dans de solides nanars, au fur et à mesure que le cinéma populaire italien entame sa descente vers le n’importe quoi : il participe notamment à « Yor, le chasseur du futur », classique parmi les classiques d'Anthony M. Dawson alias Antonio Margheriti, pour lequel il est l’un des méchants de S-F les plus caricaturaux qui soient.




Mouahaha, c'est moi le méchant... comme d'habitude...


On le voit néanmoins dans certains des derniers grands succès de Cinecittà : « Les Aventuriers du cobra d’or », sous-Indiana Jones du même Dawson, « Amazonia, la jungle blanche » de Ruggero Deodato, et surtout «Ténèbres » de Dario Argento. Le rôle secondaire qu’il tient dans ce dernier film restera l’un des ses plus célèbres, du fait de la mort particulièrement gore de son personnage.









Mais le déclin du cinéma italien, au long des années 80, va entraîner un ralentissement de la carrière de Steiner : suremployé dans les années 70, il voit désormais ses rôles se faire plus rares et moins consistants. On le retrouve encore en méchant grand vizir particulièrement caricatural dans le catastrophique « Sinbad » d'Enzo G. Castellari.


Steiner attrape mal à la tête dans "Ténèbres".




Le très ultime "Sinbad"


Après un dernier rôle en 1991, John Steiner décide de couper court à sa carrière et entame, à 50 ans, une reconversion radicale. Quittant l’Italie, il s’installe en Californie avec sa famille et entame, avec succès semble-t-il, une carrière dans l’immobilier et le commerce de bijoux. Il aurait refusé, depuis, diverses offres de retour au cinéma.


John dans "Striker" de Enzo G. Castellari (1987)


Bien que la qualité de ses films – de beaux navets et nanars dans le tas ! – ait été variable, ce comédien qui aurait sans doute mérité davantage de notoriété, n’en a pas moins été l’un des plus solides piliers d’un cinéma de genre européen aujourd’hui disparu. Et son visage maigre et inquiétant continue de hanter les souvenirs de bien des amateurs de cinéma bis… Il est amusant de noter que John Steiner a été en 2003 associé à un petit événement culturel : son personnage dans « Ténèbres » s’appelait en effet Cristiano Berti, et un photographe italien lui-même appelé Cristiano Berti, a eu l’idée de réaliser une exposition de photos sur le thème de l’homonymie, composée de portraits d’hommes tous appelés Cristiano Berti. L’ensemble de photos se terminait sur un portrait grandeur nature d’un John Steiner superbement conservé. Comme quoi on peut tourner du bis et des nanars en pagaille et rester en excellente santé !


John Steiner en 2003 (photo de Cristiano Berti).


Merci à Rico, au Rôdeur (pour la filmo) et à Cranston Mc Millan pour ses informations.
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Nikita