KLAUS KINSKI
Rédiger une biographie de Klaus Kinski n’est pas une mince affaire tant on a le sentiment de s’attaquer à un véritable monstre sacré. L’animal continue de fasciner, au-delà des mérites de sa filmographie, par une trajectoire profondément originale. Notre homme est en effet un cas virtuellement unique d’acteur profondément ancré dans le cinéma bis, et qui su s’en extraire pour devenir un quasi-monument du cinéma, tout en continuant de se compromettre dans les nanars les plus improbables.
« Haine » (aka « Le Crédo de la violence »), le « Easy Rider » français mou du bide.
La carrière de Klaus Kinski constitue un véritable maëlstrom, mêlant nanars, classiques et underground intellectuel en une sarabande déconcertante. Si cet article n’a pas pour ambition de résumer le phénomène Kinski, il s’agira néanmoins ici de souligner combien le nanar peut constituer un élément clé de sa singularité.
Nikolaus Günther Nakszynski naît le 18 octobre 1926 dans une famille pauvre d’origine polonaise, à Zoppot, dans le corridor de Dantzig (alors objet de contentieux entre l’Allemagne et la Pologne). Citoyen allemand dès la naissance, il grandit à Berlin, où son père travaille comme employé dans une pharmacie. Adolescent durant la Seconde Guerre Mondiale, il est enrôlé dans l’armée allemande, déserte, avant d’être capturé par les troupes anglaises. En prison, il se serait découvert pour la première fois un goût pour la comédie en faisant des spectacles de mime pour amuser ses codétenus. Après sa libération, il décide de tenter sa chance comme acteur et va faire ses premières apparitions sur scène, dans des pièces plutôt marquées à l’avant-garde (il interprètera même en travesti le rôle féminin de « La Voix humaine » de Jean Cocteau).
Bientôt assez connu dans le milieu du spectacle berlinois, Kinski tient des seconds rôles au cinéma dès la fin des années 1940 et surtout à partir du début des années 50. Les temps sont cependant durs dans l’Allemagne d’après-guerre et Kinski ne roule pas sur l’or : il se trouve même partager en colocation un appartement avec une famille dans la dèche. Le fils cadet de la famille s’appelle Werner Herzog et Kinski va rester gravé dans sa mémoire…
A ses débuts, Klaus travailla comme récitant ou acteur pour des pièces radiophoniques.
A partir du milieu des années 1950, Klaus Kinski va devenir un second rôle très connu dans le cinéma allemand. Son visage tourmenté et son regard inquiétant lui font tenir tout naturellement des rôles de traîtres et de fous. On le retrouve en officier nazi, en tueur sadique dans des polars : il devient un habitué des films allemands semi-horrifiques, appelés les « krimis ». Désormais une figure bien connue du cinéma bis germanique, il ne va pas tarder à s’exporter, en Italie, en France, mais aussi, plus occasionnellement, dans des productions américaines. Son don pour les langues (outre l'allemand, il parle également anglais, italien, français et espagnol) va considérablement l'aider à développer sa carrière. Père d’une petite fille, Nastassja, dont il n’a guère le temps de s’occuper tant les tournages l’entraînent souvent loin de chez lui, Kinski commence au début des années 1960 à tenir des rôles en Italie, centre névralgique du cinéma populaire européen.
En 1965, un rôle de méchant sbire dans « Et pour quelques dollars de plus » de Sergio Leone contribue à sa notoriété. On le voit également dans un petit rôle d’anarchiste fou dans « Docteur Jivago ». De plus en plus familier du public, Kinski commence de bâtir sa légende dans le milieu du cinéma : les professionnels le connaissent désormais comme un acteur brillant, capable de prestations spectaculaires, mais nanti d’un caractère épouvantable et multipliant comme à plaisir les embrouilles sur les tournages. Kinski est un emmerdeur né, considéré par certains comme un psychopathe tant il se laisse aller à des coups de gueule homériques. Il tourne à une allure folle, se commettant pour des raisons financières dans des western-spaghettis et des « gialli » parfois bons, parfois déplorables. On le voit à plusieurs reprises dans des films de Demofilo Fidani, auteur de « Karzan » et spécialiste du mauvais westerns italiens ; il tourne également avec Aristide Massacesi, l’un des sbires de Fidani, qui se fera plus tard appeler Joe D’Amato.
http://www.nanarland.com/acteurs/Main.php?id_acteur=jesusfranco, l’Espagnol fou, utilise à plaisir sa gueule d’halluciné dans plusieurs métrages, dont l’intéressant « Venus in furs / Paroxismus » (La Vénus en fourrure) et un « Jack l’éventreur ». De son propre aveu, Kinski tourne pour l’argent, en se souciant de bénéficier d’un maximum de temps libre entre deux rôles bien rémunérés. On le voit dans des produits aussi improbables que « Shanghai Joe » (un mélange de western spaghetti et de film de kung-fu) et il garnit sa filmographie de titres aussi ahurissants que « Les Insatisfaites poupées érotiques du docteur Hitchcock ».
Florilège de quelques-unes des productions bis où apparaît Klaus.
Alors qu’il est devenu l’un des acteurs bis les plus identifiables du cinéma européen, Klaus Kinski va connaître un bouleversement dans sa carrière quand Werner Herzog, son ancien jeune colocataire devenu cinéaste, lui propose le rôle principal de « Aguirre, la colère de Dieu », sombre histoire de conquistadores espagnols perdus dans la jungle amazonienne. Le visage terrifiant de Kinski, son interprétation hallucinée, frappent le public et la critique et font de lui une star. La légende de l’acteur se nourrit également de ses rapports particulièrement houleux avec son metteur en scène fétiche : notre homme aurait tant multiplié les caprices et les coups de gueule sur le tournage de « Fitzcarraldo », que la tribu d’Indiens d’Amérique dont les guerriers étaient figurants sur le film, aurait proposé à Herzog de le tuer !
Des relations plus que complexes.
Kinski va devenir une grande vedette des années 1970, et traîner une forte réputation d’acteur « fou », totalement caractériel, créant le chaos sur les tournages et dans les festivals de cinéma. Dans quelle mesure cela relevait-il de la légende ? Les expériences de Kinski durant la guerre lui auraient valu quelques troubles psychiatriques bien réels durant sa jeunesse, mais le comédien semble en avoir surtout usé pour alimenter sa légende. Le peintre Charles Matton, qui l’a connu, se souvenait d’un homme plutôt discret, presque timide, et le nain Piéral, qui tourna avec lui, décrivait un Kinski « charmant » qui « laissait dire » ce que l’on racontait sur son compte.
De nombreux autres témoignages semblent plutôt corroborer la réputation d’un Kinski totalement imbuvable : Enzo G. Castellari racontait ainsi l’avoir reçu dans son bureau pour un projet de film ; Kinski, mécontent du scénario, s’était mis à exiger des changements sur un ton si agressif que Castellari se serait mis à crier plus fort que lui, l’entretien dégénérant en une séance de hurlements et d’injures mutuelles. La vérité se situait sans doute entre les deux extrêmes : selon Charles Matton, Kinski était avant tout « mythomane » et prêt à tout pour faire parler de lui. Peut-être, nanti d’un caractère réellement explosif, en a-t-il lui même rajouté pour embêter le monde et entretenir sa légende, jusqu’à se retrouver pris à son propre jeu.
Dans les années 1970 et 1980, Kinski va connaître une carrière étrange et chaotique : il alterne les rôles dans des films ambitieux, sous la direction de cinéastes reconnus (Herzog, mais aussi Zulawski), les essais avant-gardistes moins aboutis (« La Chanson de Roland », de Frank Cassenti), les films populaires (« Mort d’un pourri », de Georges Lautner), mais aussi quantité d’apparitions alimentaires dans des films bis (« Nom de code oies sauvages » de Anthony M. Dawson), des produits trash (« Madame Claude ») ainsi que de purs nanars comme « Créature » ou l’impensable « À la poursuite de la pierre sacrée », sous-sous-sous-Indiana Jones tourné avec trois dollars et des bouts de ficelles. Parallèlement (mais il est difficile de démêler le vrai du faux), il aurait au fil des années refusé de tourner avec Spielberg (qui le voyait en gestapiste pour « Les Aventuriers de l’arche perdue »), mais aussi avec Fellini, Kurosawa, Pasolini…
Klaus Kinski cabotinant sans retenue sur les 2-3 scènes auxquelles il participe dans « Créature ». "I choose films with the shortest schedule and the most money." (Je choisis des films avec les temps de tournage les plus courts et le plus d'argent à la clé) avouera t-il par bravade à ceux qui lui reprocheront de brader son talent.
Kinski continue de nourrir en parallèle sa légende par des comportements histrioniques sur les plateaux de tournage (voir à ce sujet l’interview de Bruce Baron), ainsi que par des livres de souvenirs : « Crever pour vivre » mais surtout « J’ai besoin d’amour », qui lui vaudra une brouille définitive avec sa fille Nastassja Kinski, devenue elle-même vedette de cinéma. Prenant « ses fantasmes pour la réalité », Klaus Kinski y suggérait une relation incestueuse entre sa fille et lui.
Nastassja
Pola, sa seconde fille, elle aussi comédienne pour la télé allemande.
Avec son fils Nanhoï, qui s'est lancé dernièrement lui aussi dans une carrière d'acteur et de mannequin.
A force de comportements foutraques (il se brouille définitivement avec Herzog sur le tournage de « Cobra verde ») et d’apparitions dans des films grotesques (« Nosferatu à Venise », fausse suite du « Nosferatu » d’Herzog), Kinski finit par épuiser sa réputation professionnelle. Il interprète et réalise un « Paganini », production italienne à la réputation désastreuse, qui restera quasiment inédite hors d’Italie et d’Allemagne. Cette première expérience de cinéaste sera également son dernier film : le 23 novembre 1991, Klaus Kinski meurt d’une crise cardiaque à Lagunitas, en Californie, où il avait élu domicile.
Reste de lui, malgré une filmographie plus qu’inégale, une légende d’acteur au talent et à la personnalité uniques. Le documentaire d’Herzog, « Ennemis intimes », consacré à leurs rapports houleux au fil des tournages, contribue en 1999 à raviver son souvenir. L’alternance frénétique, dans son curriculum, des films brillants et des nanars purs et durs, laisse de Klaus Kinski l’image d’un comédien qui su se maintenir au rang de star et d’acteur culte tout en accumulant autant de casseroles qu’un Gordon Mitchell ou qu’un Richard Harrison. Etait-il un génie, comme le soutiennent ses admirateurs ? Si c’est bien le cas, cela prouverait que le nanar, loin de ternir les vrais talents, tendent parfois à les rehausser en exaltant leur singularité. La carrière de Kinski constitue un véritable territoire à défricher pour les cinéphiles aventureux, qui y trouveront des perles en tout genre !
Un très beau site allemand dédié à Klaus : www.klaus-kinski.de
Nikita
