MARIUS LESOEUR
Marius Lesoeur est un cas à part dans l’histoire du cinéma français : producteur indépendant totalement en marge de tout cinéma officiel, il fut l’infatigable promoteur d’histoires de savants fou érotomanes, de zombies nazis et d’amazones aux seins nus pour des budgets les plus microscopiques qui soient. Le Roger Corman français en quelque sorte. Mort en 2003 dans l’indifférence la plus totale, il n’aura probablement pas l’honneur d’une mention lors de la rubrique nécrologique des Césars ou dans les encyclopédies du cinéma officielles. Et pourtant, en véritable amateur de cinéma populaire, il a livré quelques-uns des films les plus incroyables du cinéma français. Pas les meilleurs, certes, mais probablement les plus fous…
A gauche, Daniel Lesoeur ; derrière la caméra, Marius Lesoeur observe ; René Douglas en soldat allemand, la pipe de Jean Rollin, tout ça sur « Le Lac des Morts-Vivants » (photo issue du Monster Bis Eurociné).
Lesoeur, en bon méridional, s’est toujours plu à enjoliver ses souvenirs et ses biographes restent prudents sur ses débuts. Né à Nice dans une famille de forains, il semble qu’après une carrière de gérant d’auto-tamponneuses, de coureur cycliste et une seconde guerre mondiale exemplaire (décoré pour faits de résistance), Marius se tourne émerveillé vers le cinéma. Il loue tout d’abord des groupes électrogènes puis des décors et des accessoires de fêtes foraines pour les films qui se tournent aux studios de la Victorine à Nice.
Il investit ses bénéfices dans une petite société de production « Paris-Nice Production » et se lance dans la confection de quelques comédies, drames ou films policiers très sérieux où l’on croise Dany Carel ou Lino Ventura. Il produit l’adaptation d’une pièce de théâtre, « 8 Femmes en Noir », dialoguée par Frédéric Dard bien avant que François Ozon n’en fasse le remake. Mais déjà les projets bizarres apparaissent : les heureux veinards qui l’ont vu se souviennent avec émotion du pittoresque « Zig et Puce Sauvent Nenette » tiré de la BD où le rôle d’Alfred est tenu par un acteur dans un costume de pingouin !
Mais hélas l’échec commercial de quelques unes de ses productions de prestige contraint Lesoeur à devoir faire des économies. Pour se faire, il se lance dans la coproduction avec l’Espagne et fonde pour cela en 1957 la société Eurociné. Il continue à produire quelques polars classiques aux titres évocateurs (« Un Verre de Whisky », « Le Bourreau Attendra ») tout comme des opérettes exotiques (« Mariquita, la Belle de Tabarin »). Des séries B qui trouvent largement leur place dans les double-programmes des cinémas de quartiers.
A cette époque le cinéma d’aventure et de cape et d’épée marche fort. Marius tâte de quelques Zorro et autres Capitaine Tempête puis se lance dans une nouvelle mode : le western. Ces productions tournées à la chaîne (surnommées western paella par les spécialistes) à un coût réduit sous le regard bienveillant des autorités franquistes marchent bien et permettent à la jeune société de production de sortir de 4 à 6 films par an. Pourtant malgré son flair, il refuse d’investir dans le premier western jugé trop cher d’un jeune réalisateur italien nommé… Sergio Leone.
Mais le western paella n’est pas le seul genre auquel Marius s’attaque. En 1961, une rencontre va tout changer : Jesus Franco. Le bouillant réalisateur espagnol convainc Lesoeur de financer un film d’épouvante, genre encore balbutiant en Europe à l’époque. Seule condition imposée par Marius, le film devra comprendre une scène de nu (et ce uniquement pour la version française, la censure franquiste se montrant encore très prude sur ce sujet). « L’Horrible Docteur Orloff », variation sur le thème des « Yeux sans Visage » de Franju obtient son petit effet, tant par la violence graphique de certaines scènes gores que par la vision d’une victime nue (on est encore en 1961) sur une table d’opération.
La machine est lancée : pendant 25 ans (et surtout après 1968 où la firme prend sa vitesse de croisière). Eurociné va sortir les projets les plus fous du cinéma bis français. Pour en arriver à cela, Marius impose des méthodes de travail qui vont devenir la marque de fabrique, que dis-je, l’identité de la société :
- Des petits budgets : à côté d’une production Eurociné n’importe quel bis italien prend des allures de superproduction. Les tournages se faisaient déjà à l’économie, mais au fur et à mesure des années cela devient de pire en pire. Marius profite d’un même décor pour faire tourner des scènes qui seront incluses dans trois ou quatre films, rogne sur tout : les caméras sont déréglées sur « Le Lac des Morts-Vivants », qu’importe on fait jouer les acteurs plus lentement pour compenser. Dans le même esprit, un train d’époque loué à la journée est utilisé par deux équipes techniques en même temps pour deux films différents, une de chaque côté. Marius veille lui-même à ce que personne ne filme par inadvertance l’équipe d’en face…
- Des stock-shots : pourquoi s’embêter à tourner des scènes onéreuses quand d’autres l’ont déjà fait (en mieux) ? Les scènes les plus chères sont ainsi joyeusement empruntées à d’autres sans faire particulièrement attention à l’enchaînement des situations. Des scènes de guerre passent ainsi de la neige au grand beau temps sans explication dans « Le Lac des Morts-Vivants », de même dans « L’Abîme des Mort-Vivants » de Franco on entr’aperçoit furtivement ce brave Richard Harrison faire le coup de feu, le temps d’un flash-back sur un combat contre l’Afrika Korps (piquée aux « Jardins du Diable », film de guerre italien). Le pompon semble atteint avec un western, « Convoi de Femmes » qui ne fait au total que quarante minutes de métrage propre. Tout le reste est constitué de scènes prises à une autre production Eurociné tournée dix ans plus tôt, « Le Massacre de Hudson River ». Point commun entre les deux ? Un même acteur, le Suisse Paul Muller portant un uniforme rouge…
- Une organisation familiale : chez les Lesoeur, on travaille d'abord en famille. Marius le père n'hésite pas à scénariser lui même ses productions. Fantasque il lui arrive de changer le script en plein milieu du tournage selon ses envies ou les opportunités de décors ou de matériel qui s'ouvrent à lui. Même s'il ne réalise jamais ses films, il en est l'auteur et tyrannise sans fin le pauvre réalisateur qui doit se plier à ses lubies. Jean Rollin avoue qu'il a du virer Lesoeur du plateau du « Lac des Morts-Vivants » pour pouvoir bosser tranquille.
Daniel Lesoeur, le fils, seconde son père avec le même enthousiasme et le même sens du commerce, reprenant la société à partir des années 90. Il faut encore parler d'Anoushka Lesoeur, la petite fille qui apparaît régulièrement enfant dans les productions familiales (« Le Lac des Morts-Vivants », « Mondo Cannibale ») et qui dernièrement a repris au côté de son père les rênes de la société.
- Des équipes… réduites : Lesoeur peut compter sur une poignée de techniciens et réalisateurs fidèles habitués au cinéma artisanal et à se débrouiller avec pas grand chose pour tenter de concrétiser les projets du producteur. On peut ainsi citer Daniel White, l'infatigable roi du synthé qui compose les B.O. de tous ces films.
Mais c'est surtout grâce à quelques réalisateurs fidèles qu'Eurociné fonctionne. Et tout d'abord Jesus Franco : le cinéaste espagnol qui tourne jusqu'à 6 films par an les grandes années trouve avec Lesoeur un producteur qui lui laisse enfin tourner ce qu'il veut (enfin, tant que le budget est respecté !) d'où une collaboration fructueuse où Franco peut tourner des trucs franchement délirants, tel « La Comtesse Noire » (sortie aussi en version hard sous le nom « Les Avaleuses »), où une vampire assoiffée de sperme tue ses amants lors de fellations homériques. Les relations sont souvent orageuses et Jesus part du plateau en claquant parfois la porte violemment. Il n'a ainsi pas beaucoup apprécié que Lesoeur reprenne son film « Christina Princesse de l'Erotisme », y adjoigne quelques scènes de zombies hâtivement tournées par Jean Rollin et le ressorte dix ans plus tard sous le titre « Une Vierge chez les morts-vivants ». Néanmoins, après la brouille, Franco finit toujours par rentrer au bercail…
L'autre réalisateur vedette de la firme (la moitié de la production Eurociné avec Franco) c'est Pierre Chevalier (souvent crédité Peter Knight), réalisateur médiocre qui a commencé sa carrière en tournant des films avec Fernand Reynaud. La légende veut que lorsqu'il tournait, il ne regardait même pas la scène qui se jouait, se concentrant sur le compte tour de la caméra, ne criant « coupez » que lorsqu'il obtenait le métrage de pellicule souhaité pour la scène. Il est entre autre responsable de « La Vie Amoureuse de l'Homme Invisible » où Howard Vernon crée un anthropoïde invisible violeur et allergique à la farine, (un des must d’Eurociné paraît-il !)
D’autres réalisateurs tournent plus sporadiquement pour la société comme Jean Rollin ou Alain Payet. Jean-Marie Pallardy y réalise même quelques-uns de ses premiers films érotiques. Le plus souvent sous pseudonyme, comme il se doit…
- Des acteurs maisons : Eurociné bénéficie parfois de castings curieux. Tout l’éventail des acteurs du bis européen y passe, des Français bien sûr comme Charlotte Jullian, Michel Galabru ou Brigitte Lahaie, des Allemands comme Paul Muller (vedette des Krimis outre-Rhin) ou Sybil Danning, des Espagnols dont Paul Naschy (le roi des loups-garous ibériques), des Italiens comme Al Cliver et Sabrina Siani (vus entre autre dans « 2020 Texas Gladiator »), mais aussi plus étonnant encore des vedettes internationales comme Richard Harrison, Gordon Mitchell, Chuck Connors, Robert Ginty et même Christopher Lee qui viennent se perdre dans ces productions miteuses.
Plus emblématique, il existe une poignée d’acteurs maisons qui tournent quasiment dans toutes les productions de la firme : Howard Vernon par ailleurs excellent acteur classique et qui est un peu à Eurociné ce que Bela Lugosi fut à Ed Wood ; Olivier Mathot au brushing argenté et à l’absence quasi-totale de jeu d’acteur, Stanley Kapoul ancien légionnaire au physique « Tor Johnsonesque », Daniel Darnault sous-de Funes qui a terminé sa carrière dans des films de super-héros turcs, Yul Sanders, chauve comme il se doit, Jean-Marie Lemaire que sa blondeur condamne à des rôles de nazis.
Chez les filles, la condition pour tourner est surtout de ne pas craindre de montrer ses seins. De nombreuses actrices y sont découvertes (dans tous les sens du terme) telles Françoise Blanchard (par ailleurs égérie rollinesque) ou Muriel Montossey, qui se fit plus tard connaître en participant à l'émission humoristique "La Classe", présentée par Fabrice sur France 3…
Pour le reste de la figuration et des rôles secondaires, on recrute des non professionnels sur place… et ça se voit au résultat ! Retrouvez le tronchoscope des acteurs Eurociné dans la notule de notre glossaire.
- Des pseudos : plus qu’une manie, une véritable religion. D’où l’incroyable difficulté à savoir qui fait quoi chez Eurociné. Ainsi le pseudo le plus courant, A.M. Frank, peut-il cacher une bonne demi douzaine de réalisateurs différents. Cela camoufle parfois le fait que certains films sont tournés n’importe comment et complétés ponctuellement de scènes tournées pour d’autres productions.
- Du sexe : la libéralisation des mœurs à la fin des années 60 ouvre bien des horizons à la firme. Déjà, elle n’hésitait pas à glisser quelques scènes dénudées dans ses précédents films (ainsi Nadine Tellier future Baronne de Rothschild préférait nous montrer ses seins plutôt que ses bonnes manières dans « La Rue de la Peur » en 58), à partir de 68 cela devient un filon. Lesoeur rachète les droits d’un film naturiste autrichien, « La Fille au Monokini » où l’héroïne passe son temps à se balader les seins à l’air, puis se lance dans des pseudos documentaires d’éducation sexuelle : « Nathalie l’Amour s’éveille » avec une scène d’accouchement en couleur. De même « Paris Inconnu » de Chevalier, documentaire racoleur qui sous prétexte de nous montrer les dessous des nuits parisiennes s'attarde sur les putes et les boîtes de strip-tease. Paris-Dernière avant l'heure en somme... Les titres des années suivantes sont éloquents : « Femme Cherche Jeune Homme Seul », « Pigalle, Carrefour des Illusions », « Deux Mâles pour Alexa », « Maison de Rendez-Vous ». Sous le nom de William Russel, on attribue deux de ces merveilles à Pallardy : « Les Aventures Galantes de Zorro » (tout est dans le titre, faut-il vous en dire plus... au vu des quelques photos que j'ai pu voir, même quand il honore ces dames, Zorro garde quand même son masque en toutes circonstances... Je ne veux pas savoir avec quoi il écrit son Z.) et « Règlements de Comptes à OQ Corral » (dans une petite ville de l'ouest, John Keykette (Pallardy himself), tenancier de bordel, voit sa principale gagneuse partir en vacances le temps que "son arrière train siffle trois fois". Heureusement il peut compter sur le gang féminin des Daltines pour remettre de l'ambiance en ville).
Lesoeur tâtera peu du porno véritable (« Paris Porno »), toutefois il lui arrive de sortir quelques films de son catalogue agrémentés d’inserts pornos venus d’on ne sait où. Au grand dam des acteurs originaux d’ailleurs, Paul Naschy digérera assez mal ce genre de caviardage dans « L'Homme à la tête coupée ». Néanmoins tout le reste de sa production sera immanquablement marqué par des déshabillages en règle.
A partir des années 70, les projets deviennent de plus en plus délirants, combinant des budgets toujours plus tirés vers l'économie et des scénarios-prétextes pillant tous les succès du cinéma bis : ainsi la firme exploite beaucoup le thème du bordel et de la traite des blanches au début des années 70 avec des titres délicats comme « Hommes de Joie pour Femmes Vicieuses », se reconverti dans le sous Ilsa avec « Helga la Louve de Stilberg » ou « Elsa, Fraulein SS », se découvre une passion pour les cannibales après la sortie d' « Anthropophagous » de d'Amato (« Terreur Cannibale », « Mondo Cannibale », « Chasseur d'Homme »), tâte du zombi (nazi ça fait mieux) après Romero et Fulci (« Le Lac des Morts-Vivants », « L'Abîme des Morts-Vivants », « Une Vierge chez les Morts-Vivants ») s’aventure dans le film d'Amazones (« Les Amazones du temple d'or » paraît-il tourné dans le bois de Vincennes) etc.
A partir des années 80, la firme voit les salles de quartiers se fermer et se rabat sur la vidéo (sous le label Century). Mais le marché est de plus en plus concurrencé par la vague de séries B américaines qui asphyxie parallèlement le bis italien ou espagnol. A partir de 1985 tout est joué, malgré des tentatives de films de… heu… prestige en rehaussant le casting : « Maniac Killer » avec Robert Ginty, « Le Commissaire Epate le F.B.I », un polar avec Michel Galabru, « La Chute des Aigles » un drame sur le nazisme avec Christopher Lee et Mark Hamill. Mais financièrement indigents, ces films sont dépassés et la compagnie sombre peu à peu dans un sommeil léthargique…
Le dernier projet « Chasing Barbara » semble ne jamais avoir été terminé par Rollin. Toutefois toujours malins les Lesoeur gardent jalousement leur catalogue qu’il arrivent encore à fourguer aux chaînes câblées (AB groupe en est un gros consommateur) ou à ressortir en DVD en kiosque : « Terreur Cannibale » et « Mondo Cannibale » dans une collection horreur, leurs westerns paellas à 2 pour 12 euros…
Malgré le décès de Marius en 2003, Eurociné n’est pas mort ! Qui sait s’ils ne se remettront pas un jour à tourner de nouveaux quelques merveilles… D’ailleurs Daniel Lesoeur clame haut et fort que des films sont en projet pour 2004. Ben quoi, quand on voit les dernières productions Besson on se dit qu’au moins là on aurait vraiment des gens qui aiment le cinéma populaire !
Sources :
Il existe deux livres malheureusement épuisés sur Eurociné : l’un est un numéro de « Monster Bis » de Norbert Moutier consacré à Eurociné, l’autre un ouvrage collectif dirigé par Christophe Bier.
Pour ce dossier : Mad movies n°119 + Emission « Mauvais genre » de France Culture d’août 2003 consacré à Eurociné, ainsi que le site www.eurociné.net, catalogue de la société…
Rico
