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Interview de Bill Mills



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La deuxième personne que nous avons contactée pour nous parler du tournage de "Dans les Griffes du Dragon d'Or" s'appelle William Mills. Acteur, producteur délégué, cascadeur, accessoiriste, doubleur, bruiteur, bref homme à tout faire du film, Bill Mills insistait dès notre premier échange par e-mail sur le fait que, outre un budget de misère, le tournage fut un vrai désastre à cause d'un réal parfaitement incompétent, nommément Jimmy Williams.


William Mills alias Bill Mills, dans le rôle du Détective Pat Carlyle.


« "Dans les Griffes du Dragon d'Or" est un film fauché, mal écrit et, malheureusement, piètrement mis en scène. Je dis "malheureusement" parce qu'entre d'autres mains, ça aurait pu donner un petit film honnête, vu la présence d'acteurs confirmés comme le vétéran William Smith (dont la filmographie pourrait remplir des pages entières) et Robert Z'Dar ("Maniac Cop", "Tango & Cash"). Mais les performances inspirées que l'un et l'autre auraient potentiellement pu livrer ont été noyées dans le brouillard d'une intrigue douloureusement lente, de sous-intrigues inutiles, et des dialogues compassés maladroitement récités par les "stars" du film : Jimmy Williams, Donna Cherry et Sandy Palm. Le film a quelques passages intentionnellement drôles (et beaucoup d'autres involontairement drôles), et quelques scènes d'action qui fonctionnent… mais pas assez pour l'élever ou le porter, même en le traînant, au-delà de sa retentissante médiocrité. Jimmy Williams est la "star" du film, qu'il a aussi (co-)écrit, produit ET réalisé. Et c'est bien dommage. Parce que c'est sans aucun doute le plus gros point faible de ce film. Au final, "Dans les Griffes du Dragon d'Or" ressemble un peu au travail de fin d'année qu'aurait pu rendre un étudiant en option cinéma… un étudiant qui aurait eu 5/20. Ou alors à un sujet d'étude pour les élèves : comment rater un film ! »


Bill Mills, ici aux côtés de Daniel Kong, l'interprète du personnage de Minh (un visage déjà vu dans "Killzone" de David A. Prior, "Surf Nazis Must Die" et… c'est à peu près tout).


Comment avez-vous été amené à travailler sur ce film ?


Bill Mills : « J'ai commencé à travailler sur "Dans les Griffes du Dragon d'Or" vers la fin de 1991, alors que le film était en cours de production depuis déjà plusieurs mois. Au départ j'avais été embauché comme ingénieur du son, mais j'ai très vite mis la main à la pâte dans de nombreux autres domaines, comme l'habillage des décors, la garde-robe et les accessoires. A titre d'exemple, la tenue asiatique noire à manches blanches que porte Tommy Bull dans le film vient de ma collection personnelle, de même que la tenue rouge portée par Doc Duk, l'un des hommes de main du "Dragon du Mékong", ainsi que le sabre de samouraï que William Smith brandit vers la fin du film.


La tenue rouge en question...



…et son emploi dans le film.


« Quand je suis arrivé sur le tournage, j'ai mis la main sur un exemplaire - quelques pages à peine - de ce qui tenait lieu de scénario, et appris que l'un des enjeux narratifs du film tournait autour d'un bijou dérobé dans un temple au Vietnam. Mais le manque d'organisation était tel que le jour où nous devions tourner cette scène, et alors que nous en étions déjà à la pause déjeuner, aucun accessoire n'avait été prévu pour figurer ce bijou. Alors entre midi et deux j'ai conduit depuis Hollywood jusqu'à mon appartement, dans la vallée de San Fernando, et je me suis mis à chercher dans mes effets personnels quelque chose qui pourrait faire l'affaire. J'ai trouvé un vieux pendentif celtique en toc, sur lequel j'ai ensuite collé un gros bijou rouge en plastique, et le tour était joué. Nous n'avions qu'une heure de pause déjeuner, mais j'étais de retour sur le plateau dans les temps. A mon grand amusement, j'ai observé le réalisateur Jimmy Williams préparer la scène qui nécessitait cet accessoire, j'ai attendu qu'il se rende compte qu'il n'avait PAS d'accessoire, et c'est seulement à ce moment-là que je suis intervenu, tel une figure providentielle, en proposant au producteur exécutif Sandy Palm le bijou que j'avais bricolé à la hâte. Il était impressionné de me voir débarquer avec le bon truc au bon moment, de voir que j'avais pris l'initiative, et que grâce à moi le tournage n'allait pas prendre de retard. »


Le fameux bijou que le méchant "Eric Brunner" (William Smith) dérobe du front du Bouddha. Le bord a été cassé pendant le tournage.



Le même accessoire utilisé dans le film.


« En à peine une semaine de tournage, je me suis rendu suffisamment utile pour que Sandy Palm me propose le poste d'Assistant de Production, avec l'accord de Jimmy Williams. Le deal qu'il m'a proposé, c'est que mon salaire resterait le même, mais que je percevrais un pourcentage sur les recettes du film, et pour finir de me convaincre il m'a aussi offert un rôle. J'étais alors loin de réaliser le pétrin dans lequel je venais de me mettre, tout ça parce que j'avais fait preuve d'une bonne volonté bien mal inspirée. On m'a promis que je toucherais un gros chèque une fois le film terminé mais, comme pour d'autres personnes qui ont travaillé sur ce projet, cette promesse n’a jamais été tenue. La suite, c'est une période de production chaotique qui s'est étalée sur plus de deux ans, suivie par une post-production cauchemardesque durant laquelle j'ai notamment dû doubler ou faire redoubler la quasi-totalité des dialogues du film, qui n'a finalement été terminé qu'en 1994. Chaque fois que vous voyez le nom MILLS au générique, quelque soient les variations de prénoms et d'initiales qui y sont associés, il s'agit de moi. Et vous verrez que la liste est longue ! »

D'autres accessoires du film, conçus par Bill Mills :



« A gauche, c'est le modificateur de voix qu'utilise le "Dragon du Mékong". C'est juste une petite pièce de haut-parleur avec deux résistances collées dessus, et un peu d'adhésif au dos. A droite, c'est la pochette d'allumettes qui conduit Baker et O'Malley au "Kit Kat Klub". J'avais imprimé ça sur mon ordinateur. »



« Les deux accessoires tels qu'on les voit dans le film. Sur le gros plan à gauche, c'est en fait le cou de Jack Birch, qui a doublé William Smith pour ce plan. De même, sur l'image de droite, ce sont mes doigts que vous voyez - alors que dans le film c'est censé être le personnage joué par Jimmy Williams qui tient les allumettes. »



« Voici un des avis de recherche qui étaient affichés sur les murs du commissariat, j'avais également fait ça sur mon ordinateur personnel (au début des années 90, il faut le rappeler). Vous remarquerez que le type sur ces photos… c'est moi quand j'étais jeune ! Et le nom "William Wilde", c'est le pseudo que j'utilisais quand j'animais des shows téléphoniques durant la première moitié des années 80 ».



Le même avis de recherche, punaisé sur le mur du commissariat derrière Robert Z'Dar.




« Ca ce sont les prothèses qui ont servi pour la séquence où un sbire indélicat se fait trancher la main. C'est le maquilleur d'effets spéciaux Bobby Swain qui avait fabriqué ça. Le faux moignon se glisse dans la manche, et les seringues raccordées aux petits tuyaux permettent d'en faire jaillir du faux sang. Ces mains et un bras en latex avaient été moulés à partir de ceux de l'acteur qui a tourné la scène, Ed Sanchez si je me souviens bien (qui deux ans plus tard a écrit, produit et conçu les effets spéciaux de "Manosaurus", film réalisé par… Jimmy Williams). »



« La scène du film où Tommy Bull et Big Mac McWhorter tranchent la main du sbire. Bien sûr les billets de banque ensanglantés que vous voyez étaient également des faux... »


« …d'ailleurs il m'en reste encore plein, avec "Motion Picture Use Only" marqué dessus. »


Comment expliquez-vous que ce film ait été si long à réaliser ?


Bill Mills : « Plusieurs raisons à ça, certaines liées au fait qu'il s'agissait d'une production à tout petit budget, d'autres simplement dues à la malchance. Nous disposions par exemple de notre propre matériel de prises de vues, une vieille caméra Arriflex. C'était un engin énorme, gros comme l'ancre d'un navire, et pourtant on a réussi à se la faire piquer ! On la rangeait dans un van qui appartenait à la production et un jour elle a disparu, ce qui a évidemment engendré du retard et un coup dur sur le plan financier. Mais la raison principale, c'est que quelque soit la quantité de fric que notre producteur, "le bon Docteur" (comme on l'appelait) Victor Chartrand, investissait dans le film, Jimmy Williams finissait toujours par se retrouver à court d'argent… ce qui l'obligeait à interrompre le tournage, le temps de baratiner le docteur pour qu'il lâche encore 2000 ou 5000 dollars supplémentaires - de quoi acheter un peu de pellicule, louer du matériel, réserver un lieu de tournage, payer les acteurs, acheter de la bouffe pour les techniciens etc. On continuait alors le tournage pendant quelques temps, jusqu'à ce que Jimmy se retrouve à nouveau sans un rond, et répète le même manège, encore et encore, et ça a duré comme ça pendant toute la production du film. A mesure que le temps passait, il devenait évident que Jimmy utilisait aussi l'argent du Docteur Chartrand pour payer son loyer, ses factures, et d'autres dépenses personnelles. Le budget du film en était réduit d'autant, ce qui poussait ensuite Jimmy à embaucher un maximum de bras cassés prêts à travailler gratuitement ou presque. C'était vraiment un mode de financement digne d'Ed Wood. »


Le "bon docteur" Victor Chartrand (assis au centre sur le canapé, avec le bras sur l'accoudoir), bienfaiteur du nanar malgré lui.



Dans cette scène, Chartrand se délecte du spectacle d'une effeuilleuse. Commentaire de Bill : « Reluquer des dames se mettre toutes nues, c'est un des privilèges qui semble l'avoir poussé à investir dans ce film. Allez comprendre… »



Victor Chartrand, photographié en 2005 aux côtés de la starlette Phoebe Price, lors d'un défilé de mode à Beverly Hills. Commentaire de Bill : « Il a vieilli et s'est de toute évidence teint les cheveux mais c'est bien notre homme. Le fait qu'il ait au bras une jeune et jolie créature devrait vous donner une idée du type de personnage auquel on a affaire… et sur la façon dont il semble avoir choisi de consacrer ses années de maturité et son surplus d'argent. »


Parlez-nous un peu plus en détail de Jimmy Williams…


Bill Mills : « Jimmy est un type complexe. Après avoir étroitement collaboré avec lui pendant plusieurs années, je dirais que c'est un individu doté d'une double personnalité, un mélange instable et déstabilisant avec d'un côté un artiste sincère, créatif et altruiste, et de l'autre un manipulateur égoïste dont la seule préoccupation est de maintenir son train de vie. Dans sa jeunesse Jimmy était plutôt balèze, en fait c'était un de ces "Monsieur Muscles" qui paradaient sur les plages. Il faisait apparemment partie de la communauté des culturistes de Venice Beach, en Californie, et a commencé à travailler comme photographe pour les nombreux magazines qui étaient alors consacrés au bodybuilding. Je ne connais pas très bien son parcours, mais je crois qu'à un moment donné il a envisagé de faire carrière comme magicien, qu'ensuite il a commencé à faire un peu de figuration dans quelques films, et qu'en parallèle il a suivi des cours de cinéma à l'Université, avec l'envie de percer dans le milieu. »


Jimmy Williams dans l'enfer du 'Nam.


Le nom de Jimmy Williams est omniprésent au générique, où l'on trouve aussi une "Josephine Williams" (co-productrice et co-scénariste), un "Kenneth J. Williams" (co-scénariste), ainsi qu'un "Robert Shaun Williams". Savez-vous de qui il s'agit ?


Bill Mills : « Josephine était l'épouse de Jimmy. "Kenneth J. Williams" était son nom légal (les quelques variations autour du nom "Williams" au générique cachent en fait la même personne, un peu comme moi avec "Mills"). Quant à Shaun Williams, c'était le petit-fils de Jimmy. »

Et son co-équipier et co-producteur Sandy Palm, que pouvez-vous nous dire sur lui ?


Bill Mills : « Sanford Palm était vraiment un chic type. Intelligent, compétent, travailleur, dévoué et loyal jusqu'à l'excès. Il était débordé par les innombrables demandes de Jimmy, qui le surchargeait de travail, mais il ne se plaignait jamais. Je sais qu'il avait été joueur de football [américain] quand il était au lycée puis à l'Université, et aussi qu'il avait combattu dans l'armée en temps de guerre. Il n'en avait pas l'air mais il avait une sacrée force physique, malgré son âge c'était encore un dur à cuire. Il avait aussi fait un peu de théâtre amateur. Autant Jimmy aimait les alcools forts comme le whisky ou la vodka, autant Sandy était lui un grand amateur de bière. Dans le film, la scène du night-club où son personnage dit à son partenaire "Tu sais que je n'aime pas la bière !" était une pure private joke, parce que c'est vraiment la dernière chose au monde que le vrai Sandy Palm aurait dite. Nous étions de bons amis, j'avais beaucoup d'affection pour lui, et son décès m'a profondément attristé.



Que Jimmy, à son âge, et plus encore ce brave vieux Sandy, aient tenu les rôles principaux dans un film d'action, c'est un choix pour le moins insolite (et par là j'entends "complètement à côté de la plaque"). Il faudrait vraiment être myope au dernier degré pour ne pas voir le problème ! Mais je tiens à préciser, par égard pour sa mémoire, que ce n'était en aucun cas l'idée de Sandy. C'était l'idée de Jimmy, qui avait un égo démesuré et voulait se donner le beau rôle, pour se mettre en valeur. Sandy, lui, était quelqu'un de réaliste, lucide et très terre à terre… mais c'était aussi le meilleur ami de Jimmy depuis de très longues années. Du coup, si Jimmy avait décidé que Sandy serait son sidekick dans le film, Sandy n'y réfléchissait pas à deux fois et se mettait au garde-à-vous pour Jimmy. Sandy, c'était vraiment l'archétype de l'ami loyal, au soutien indéfectible, toujours là quand vous en avez besoin. Le seul problème en fait, c'est que le type avec qui il s'était lié d'amitié, ben c'était Jimmy. Du coup il ne pouvait pas faire grand chose, si ce n'est essayer de limiter la casse en jouant du mieux qu'il pouvait les scènes et situations que Jimmy et sa femme Joséphine avaient écrites dans le scénario. Mais je suis sûr qu'il aurait préféré avoir un rôle différent. D'ailleurs, Jimmy a dû finir par le comprendre puisque dans "Manosaurus", le film qu'il a réalisé dans la foulée de "Dans les griffes du dragon d'or", Sandy joue un scientifique. Le genre de rôle qui lui convenait tout à fait. »

Et William Smith, comment était-il ? Malgré son âge, l'avez-vous trouvé à la hauteur de sa légende ?


Bill Mills : « Complètement ! Les moments que j'ai passés avec lui font d'ailleurs partie des meilleurs souvenirs que je garde de toute cette expérience. J'étais déjà un fan de longue date de cet acteur, depuis que je l'avais vu en cowboy dans la série télé "Laredo" en 1967, et plus encore par la suite avec tous ses rôles d'éternel rebelle, ses films de bikers des années 60/70, son personnage de Falconetti dans "Le riche et le pauvre" ou sa baston contre Clint Eastwood dans "Ça va cogner". Du coup j'étais vraiment enthousiaste à l'idée de travailler avec lui, et je n'ai pas été déçu : avec Billy tout n'était que franche camaraderie, langage viril, blagues de soudard et grandes bourrades dans le dos, ce qui fait que vous aviez vraiment l'impression d'être avec un vieux pote.


« Bill & Bill ! Cette photo a été prise par la maquilleuse, sur le tournage du film. Elle nous a pris par surprise, ce qui explique en partie qu'on n'y soit pas à notre avantage. Malheureusement c'était le dernier cliché qu'elle avait dans son Polaroid, et on n'a pas eu droit à une seconde chance. Même si elle n'est ni flatteuse ni réussie, je suis malgré tout très heureux d'avoir au moins une photo de Bill et moi. »


Bill Smith s'est avéré quasiment conforme à l'image qu'un fan transi pouvait avoir de lui : fort, plein d'assurance, droit dans ses bottes, physiquement imposant, et néanmoins amical et coopératif. Enfin, la plupart du temps… Jimmy et Billy, voyez-vous, étaient de vieux compagnons de biture. Et du fait des conditions de travail minables avec lesquelles nous devions composer, plus le tournage avançait, plus Bill Smith devenait maussade, et plus il était enclin à laisser Jimmy lui "remonter le moral" avec quelques verres. Quand ces deux-là étaient un peu trop imbibés, généralement vers la fin d'une longue journée de tournage, les choses pouvaient alors déraper. Par exemple, Bill était complètement bourré quand on a tourné la scène dans le temple au Viêt-nam, où il parle à la statue et vole le bijou. Du coup il s'est contenté de remuer les lèvres pendant presque toute la scène, la bouche pâteuse, en essayant vaguement de se souvenir de son texte. Plus tard, quand j'ai dû redoubler tous ses dialogues en post-prod, je peux vous dire que sa prestation bafouillante ne m'a pas facilité la tâche !



Juste avant de tourner la scène où le Dragon gifle Tony Baker qui est attaché à une chaise, Bill et Jimmy s'étaient copieusement biturés, et bagarrés pour de rire comme le font souvent deux copains ivres. Quand la caméra a commencé à tourner, Bill avait le regard fixe et l'oeil vitreux. Je ne sais pas s'il a voulu faire une blague à Jimmy, se venger de lui, ou bien si c'est qu'il n'était plus vraiment maître de ses mouvements, mais il lui a alors foutu une beigne monumentale. Plus tard, Jimmy m'a confié : "La vache, je suis surpris d'avoir encore toutes mes dents !". »


Tiens, tu l'as pas volée celle-là mon salaud !


Il me semble que William Smith a aussi connu quelques mésaventures sur le tournage, vous auriez des anecdotes ?


Bill Mills : « La pire dont je me souvienne, c'est lors de la séquence au Viêt-nam où son personnage d'Eric Brunner marche sur une mine anti-personnelle... Le dispositif mis en place par le pyrotechnicien était composé d'un mortier, dont le canon était enterré de sorte que l'extrémité affleurait à peine du sol. De cette façon là, quand on déclenche les explosifs placés dans le canon, ça produit une grande flamme verticale qui sort du sol, similaire dans le principe à une chandelle romaine. Malheureusement, à cause sans doute de l'incompétence du pyrotechnicien qui avait mal protégé son dispositif, de la terre et du sable ont glissé dans le canon et l'ont bouché. Le résultat c'est que quand on a tourné la scène, le mortier, au lieu de cracher sa charge à la verticale, a explosé comme une véritable bombe. La déflagration a été si forte qu'elle a envoyé valdinguer Bill Smith, lui faisant perdre connaissance pendant plusieurs secondes, et perdre l'ouïe pendant plusieurs heures. Sur le coup j'ai bien cru qu'on venait de tuer notre vedette. Je peux vous dire qu'on est passés très près d'un drame, et que personne n'en menait large sur le plateau. William Smith a finalement pu reprendre ses esprits, et je ne l'ai jamais entendu se plaindre ni même mentionner cet incident par la suite.


Note de Nanarland : le pire c'est que cette scène se passe de nuit et que la mise au point est complètement floue ! Le caméraman a dû filmer de loin en étant à fond de zoom. Ca valait bien la peine de faire prendre des risques à William Smith…


Il y a aussi cette scène où William Smith tient le serpent "Baby" dans ses bras. Pendant qu'on tournait cette séquence, le serpent l'a mordu au beau milieu d'un dialogue ! J'étais là, j'ai tout vu, et je vous jure que c'est vrai : on a tous vu la tête du serpent le frapper en un éclair, puis du sang commencer à couler de sa main, mais personne n'a rien dit parce que la caméra tournait et que le preneur de son enregistrait. Fidèle à sa réputation de type coriace, William Smith n'a pas bronché. Il a continué à réciter son texte jusqu'à la fin de la prise, et attendu que Jimmy crie "Coupez !". C'est seulement à ce moment-là que tout le monde a pu cesser de retenir son souffle, et tandis qu'on se pressait autour de lui, Bill Smith a dit d'une voix très calme : "Enlevez-moi cette saloperie avant que j'en fasse une ceinture". Le propriétaire du serpent s'est précipité pour récupérer sa bestiole, et après qu'on lui ait désinfecté la plaie et appliqué un bandage (et après qu'il ait bu un verre de vodka !), Billy était prêt à reprendre le travail. »


Hello "Baby" !


Que ce soit au niveau des effets spéciaux ou des décors, "Dans les griffes du dragon d'or" fleure bon le cinéma artisanal...


Bill Mills : « Oui, pour la confection des décors c'était vraiment l'art du Système D. On a notamment tourné dans les locaux de la Los Angeles Science Fiction Society, à Burbank, où je m'étais débrouillé pour louer un peu d'espace pour pas cher. Avec les moyens du bord, on a d'abord transformé ça en nightclub, le "Kit Kat Klub" où chante le personnage de Marjie McGee (Donna Cherry). Il y a d'ailleurs un joli faux raccord quand elle chante sur scène, puisqu'on la voit alternativement portant une veste, puis sans veste, puis à nouveau avec une veste ! Et la pièce qui lui sert de loge d'artiste dans le film, c'était en fait… des toilettes ! En bas de la porte, vous pouvez même voir l'espace où il y avait le petit signe "libre / occupé". »


En ouvrant cette porte, le fringant détective Tony Baker se rend-il :
A) dans la loge de la chanteuse Marjie McGee ?
B) aux toilettes ?
(Réponse : les deux)


« Du jour au lendemain, ce nightclub est ensuite devenu un hôpital. Comme nous n'avions évidemment aucun équipement médical, là encore il a fallu improviser. J'ai bricolé un truc à partir d'un couvercle de glacière en polystyrène, que j'ai peint de couleur argent, et dans lequel j'ai planté quelques touches et boutons. J'y ai ajouté une rallonge de casque audio - un de ces vieux modèles qui avaient un boîtier pour régler le volume - et on a accroché ça au-dessus du lit du patient. Toute la magie du cinéma ! »


« Vous pouvez voir le boîtier en polystyrène au-dessus du lit. Quant à la perf dans le coin à gauche, c'était juste une bouteille d'eau minérale en verre, qu'on a retournée et accrochée à un pied de micro. »



« Le bureau du médecin légiste, ainsi que l'entrée du dojo, ont également été bricolés dans les locaux de la Los Angeles Science Fiction Society. »


Vous mentionniez un faux raccord, dans la scène où Donna Cherry chante. Vous avez d'autres exemples d'erreurs comme celle-là dans le film ?


« A un moment, on voit un des bad guys - celui qui tente de voler de la drogue au Dragon - exploser dans sa camionnette. Il s'agit de Ron Hinton, qui était mon voisin de palier à l'époque. Le souci, c'est qu'on le revoit un peu plus tard, debout à côté du Dragon, qui leur ordonne à lui et deux autres sbires d'aller tabasser O'Malley à Tijuana. Oups ! »



Ron Hinton pique de la drogue à son boss, il monte dans son pick-up rouge, le pick-up explose. Quelques minutes plus tard, Ron Hinton (à gauche de l'écran sur la dernière image) reçoit des instructions de son boss.


Il y a aussi un splendide faux raccord à la fin du film…


« Ah oui, vous faites sans doute référence à la couleur du costume que porte Daniel Kong dans la dernière scène. C'est vrai qu'elle alterne entre le bleu et le blanc… mais figurez-vous qu'il y a une explication à ça !


Un faux raccord d'anthologie. Ici, Minh, le personnage asiatique, est habillé tout en blanc…


…et quand il se relève, le fond est devenu noir, et surtout la chemise de Minh est devenue bleue !


En fait, c'est dû à un accord que Jimmy avait passé avec la communauté bouddhiste qui dirigeait le temple que l'on voit sur les plans en extérieur. Les bouddhistes nous avaient autorisé à filmer leur temple, sous couvert qu'ils approuvent les scènes dans lesquelles nous allions intégrer ces plans. Le scénario leur importait peu… mais quand ils ont vu la scène une fois montée, avec le personnage joué par Daniel Kong habillé tout en blanc, ça les a mis hors d'eux. Le truc c'est que dans leur communauté, le blanc est exclusivement réservé aux prêtres de très haut rang. Du coup ils ont menacé de ne pas nous donner leur accord pour utiliser les plans du temple, à moins que l'on change ça. Jimmy a alors eu une "brillante idée" : il a demandé au laboratoire chargé de développer les négatifs du film de légèrement teinter cette scène en bleu, afin que les vêtements portés par Daniel ne paraissent plus blancs. Le résultat laisse à désirer… sur certains plans ils ont l'air blancs, sur d'autres bleus, et j'imagine que les différentes copies du film et la façon dont les éditeurs vidéo on étalonné leurs masters n'ont pas dû arranger les choses. »

Et les stock-shots employés dans le film - pour les plans d’intro au Viêt-nam ou l’explosion de la voiture par exemple - c’est aussi vous qui étiez chargé de les collecter ?


« Non, c’est Jimmy qui s’en est occupé, il connaissait une boîte où il allait s’approvisionner. A Hollywood, à l’époque, on trouvait encore tout plein de petits producteurs fournissant ce genre de services. Ils avaient chacun une banque d’images plus ou moins conséquente, classées par thèmes et par formats. Il y en avait pour tous les goûts, et à tous les prix. Evidemment, les meilleurs stock-shots étaient aussi les plus chers, tandis que les stock-shots de mauvaise qualité - ceux qui étaient vieux, granuleux, avec des couleurs délavées et pleins de rayures - ne coûtaient pas grand chose. Je vous laisse deviner quel type de stock-shot Jimmy a choisi… »



Vous teniez je crois à réagir aux propos que nous a confiés Tommy Bull ?


« Oui, en effet. Tommy est quelqu'un d'un peu allumé, avec une forte personnalité, mais on s'entendait à merveille et je garde vraiment un super souvenir de notre collaboration sur ce film. A l'époque il était encore assez jeune, et débordait littéralement de cette fougue et de cette impétuosité qui caractérisent la jeunesse, ce qui avait tendance à en agacer certains, et en premier lieu Jimmy Williams. Le tournage de "Dans les griffes du Dragon d'Or" s'est étalé sur une longue période, et comme à l'époque Tommy a aussi travaillé sur d'autres productions, je soupçonne sa mémoire de lui jouer des tours. Dans la grande scène de baston finale par exemple, contrairement à ce que Tommy vous a dit, il n'y a jamais eu d'audition avec 200 postulants. En réalité on a eu toutes les peines du monde à réunir les 10 ou 12 types qu'on voit au final dans cette scène ! D'ailleurs plusieurs d'entre eux étaient des amis à moi que j'ai dû supplier de nous aider, parce qu'on manquait cruellement de volontaires prêts à travailler de nuit pour des nèfles. Et la plupart des autres, c'était des sbires déjà présents dans d'autres scènes du film.



Cette scène de baston a en fait été tournée deux fois, à plusieurs mois d'intervalle. La première fois, c'est Jimmy Williams qui était aux commandes. Pour artificiellement accélérer l'action, Jimmy avait eu l'idée de ralentir la vitesse d'enregistrement de la caméra. C'était une mauvaise idée. L'effet produit était grotesque, et rendait la scène risible. Du coup il a fallu retourner en partie cette séquence. Apparemment Jimmy avait dit à Tommy qu'il lui laisserait chorégraphier et réaliser les nouvelles prises, et puis Jimmy a fait machine arrière, plus très chaud à l'idée de confier les rênes au fougueux Tommy. Mais Tommy n'a rien lâché, en lui rappelant de façon agressive la promesse qu'il lui avait faite, et Jimmy a finalement cédé. Pour assurer le coup, Jimmy a dégotté un étudiant en cinéma, Chris Bernal, et il nous a dit à Chris et moi que nous devrions prendre toutes les décisions en terme de réalisation, et que Tommy ne devrait s'occuper que de la chorégraphie. Là dessus Jimmy a quitté le plateau, et on ne l'a plus revu. A mon avis il avait les boules de lâcher son poste de réalisateur, mais il n'en a probablement rien dit à Tommy. Au final, la séquence a été mise en scène et chorégraphiée de façon collégiale, par Chris, Tommy et moi. »



En début d'entretien vous nous disiez que vous aviez dû "doubler ou faire redoubler la quasi-totalité des dialogues du film »… vous pourriez développer ?


« Durant la phase de post-production, il a fallu redoubler environ 75% du film ! La raison c'est que pour certaines scènes les bandes-son enregistrées pendant le tournage ont été perdues ou abîmées, que d'autres scènes ont été tournées sans prise de son par manque de moyens, et aussi qu'il a fallu modifier certains dialogues pour résoudre des problèmes de continuité apparus au montage. Il a donc fallu ré-enregistrer un très grand nombre de dialogues, ce que nous avons fait non pas dans un studio professionnel mais… dans mon petit appartement du Nord d'Hollywood, avec un simple enregistreur à cassette DAT, la copie finale du film sur K7 VHS et une télé avec un écran de 50 cm.

Pendant plusieurs mois, la plupart des principaux acteurs du film (Jimmy Williams, Sandy Palm, Donna Cherry, Trudy Adams, Robert Z’Dar, Gerald Okamura, Daniel Kong…) ont donc défilé chez moi, s'asseyant devant le téléviseur qui diffusait les extraits de film les concernant, et relisant leur texte, tandis que moi j'enregistrais leur voix et je les coachais un peu. Pendant le tournage, du fait qu'il fallait aller vite - et surtout du fait que Jimmy ne dirigeait pas ses comédiens - le jeu des acteurs n'était souvent pas très bon. Pendant ces sessions de doublage, ils se voyaient en quelque sorte offrir une seconde chance, et tous ont saisi l'opportunité d'améliorer leur performance.

Mais comme la post-production s'est faite deux voire trois ans après le début du tournage, certains comédiens n'étaient plus disponibles pour enregistrer leurs dialogues. C'était notamment le cas de William Smith, et de quasiment tous les rôles secondaires. Du coup je me suis retrouvé à devoir doubler plus d'une vingtaine de personnages (dont un personnage féminin !), ainsi que la totalité des dialogues de Bill Smith. Si vous ajoutez à ça tous les "hiiiiiya !!!", les cris dans les combats, les hurlements de douleur, les grognements étouffés quand un personnage se prend un coup, une balle ou chute au sol etc., au final ma voix est omniprésente dans la version originale de ce film.
»


Pour l'anecdote, notons la présence de Jack Birch dans le rôle d'un GI lors de la séquence d'introduction au Viêt-nam (à gauche). A droite, le même acteur dans "Road of Death" en 1973. Birch est un ancien acteur porno. Il a notamment joué dans "Gorge Profonde", dont il a épousé l'héroïne Carol Connors. Le couple a tourné plusieurs films X ensemble. Jack Birch et Carol Connors sont par ailleurs les parents de Thora Birch, l'héroïne de "Ghost World" et "American Beauty".


« J'ai également créé des bruitages et divers effets sonores, enregistrés avec le concours d'Alexandra Carlyle. Au final j'ai assuré l'intégralité du montage de la bande-son (c'est-à-dire le découpage et la synchronisation de tous les dialogues, de tous les bruitages et de toutes les musiques avec les images du film), le tout mixé sur un appareil à bandes 3 pistes. J'avais même composé un thème musical dans un style country-rock pour le générique de fin, mais contrairement à ce que Jimmy m'avait promis il n'a pas été utilisé. »

Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre contribution à ce film ?


« C'était une sacrée expérience mais j'en garde un souvenir pour le moins amer, à cause de la façon dont la production a géré le tournage, de ce à quoi ressemble le film au final, et de promesses non tenues par le réalisateur/producteur. C'était beaucoup de boulot parce que j'étais producteur délégué, autrement dit je m'occupais d'une foultitude de petites choses qu'on me chargeait de régler quand il n'y avait personne d'autre pour s'en occuper. Comme je vous l'ai déjà raconté j'ai conçu les accessoires, les bruitages, meublé les décors, supervisé l'enregistrement des dialogues avec les acteurs disponibles, doublé moi-même les acteurs indisponibles, assuré le montage et le mixage de la bande-son, mais j'ai également assuré le repérage et le planning des lieux de tournage, co-réalisé certaines scènes avec la seconde équipe, servi de doublure sur quelques plans, aidé à bricoler quelques (mauvais) effets spéciaux, tenu le rôle du Détective Pat Carlyle, écrit les dialogues de la scène que j'ai en commun avec la "star" Jimmy Williams, j'ai aussi piloté la voiture qui défonce l'entrée d'un garage et percute un des méchants, j'ai même fait quelques cascades dans la scène de baston générale à la fin, et j'en oublie probablement encore. »


Que ce soit l'intérieur d'un temple (matez ce sol : un coin de tapis, un bout de moquette, du plancher en contreplaqué et un morceau de lino !)…


…ou l'entrée du Kit Kat Klub, les décors sentent quand même bien la misère.


« J'ai aussi fait venir pas mal de monde sur ce film, des amis comme Edward Green, Cary Martin ou Willem Griffin dans la scène de baston finale, Irene McGee qui jouait une flic, mon voisin Ron Hinton, et aussi Glen Blankenship, Casey Abbott et tous les musiciens qui jouent dans le Kit Kat Klub. Certains n'étaient là que l'espace d'une journée et ont trouvé ça amusant, mais pour ceux qui ont travaillé plus longtemps et n'ont pas été payés, c'était beaucoup moins drôle. D'ailleurs depuis le tournage certains ne m'ont plus jamais adressé la parole, ils m'en veulent de les avoir entraînés dans cette galère… et je ne peux pas leur en vouloir pour ça. »


Thank you Bill !