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Interview de Alex Jestaire

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Alex Jestaire


Nanti d'une belle culture de geek cinéphage, Alex Jestaire travaille sur l'adaptation en français de films, mangas, séries TV, et écrit à l'occasion les VF de quelques nanars bien juteux (on lui doit entre autres celles de « Cannibal World » et « Land of Death » du regretté Bruno Mattei). L'occasion pour Nanarland d'aborder avec lui l'univers de la traduction et les conditions de travail d'un doubleur face à l'imbécilité réjouissante des dialogues de nanars.

Interview menée par la Team Nanarland


Pour commencer, pourrais-tu nous parler du parcours professionnel qui t'a conduit à la traduction et l'adaptation de dialogues de films ? Etait-ce un choix de carrière ou une opportunité ?

Disons qu'après une Licence d'anglais en fac je suis allé me chercher en Grande-Bretagne, pas trop sûr de vouloir devenir prof d'anglais - le débouché numéro un de la filière. L'opportunité s'est présentée lorsqu'un ami qui bossait dans une boîte d'audio-visuel à Paris m'a branché sur un plan doublage qui, cette fois-là, n'était pas sur un film en anglais mais sur un dessin animé espagnol. L'expérience s'est bien passée. J'ai ensuite travaillé pendant quelques années à divers postes dans le monde du dessin animé TV (conception, production, dialogues, adaptation) avant de me centrer sur le doublage, notamment de nanars, dans la boîte de post-synchro où je travaille depuis maintenant six ans. Je précise qu'il existe un cursus universitaire quelque part en France pour faire de l'adaptation - une ancienne collègue de travail (dans ce milieu les filles sont rares) était passée par là - mais je ne me souviens plus où c'était.

Techniquement, nous en savons peu sur la traduction et le doublage des films, et encore moins quand il s'agit de nanars. Pourrais-tu nous expliquer concrètement en quoi consiste ton travail ?

Le nom usuel de ce taf c'est « l'adaptation ». Nous ne sommes pas à proprement parler des « traducteurs » mais plutôt ceux par lesquels l'illusion du dialogue qui paraît naturel (« en place ») devient possible - même si bien souvent nous traduisons aussi - qu'il s'agisse de mangas, films anglophones, asiatiques, suédois et cetera, pour lesquels nous partons d'une traduction en anglais sur papier, ou simplement des sous-titres anglais.



Une simple traduction mot à mot colle rarement au mouvement des lèvres des personnages - il faut redécouper les phrases, les rééquilibrer, les repenser. Lorsqu'un personnage s'esclaffe à cause de quelque chose qu'on vient de lui dire en thaïlandais (j'ai doublé des films thaïlandais), il faut faire en sorte que la blague marche en français, autrement dit adapter une expression idiomatique pour qu'elle devienne compréhensible chez nous, et non la traduire littéralement. Il faut souvent « meubler », voire même carrément réinventer - sur certains mangas c'est épuisant tellement les bouches bougent pour ne rien dire - le personnage a le temps de dire trois fois le texte qu'on nous donne. Toutes les langues ne vont pas au même rythme - l'anglais a besoin de moins de mots que nous pour dire la même chose, l'allemand davantage - il faut sans cesse réajuster tout ça. Pour cette raison, nous sommes catégorisés comme « auteurs » par la SACEM, qui rétribue la distribution de notre travail en tant que propriété intellectuelle (à raison de trois centimes la tonne quand on parle de nanars).



Dans le même temps, je pratique deux autres boulots associés, qui étaient traditionnellement faits par des personnes différentes : le détecteur et le calligraphe - tafs aucunement affiliés à la SACEM et aux droits d'auteur, mais ouvrant des droits à l'Intermittence du Spectacle, donc en passe de disparaître. Le travail se pratique à la main, au Rotring, sur une bande de celluloïd où l'on écrit les dialogues « en place ». Le détecteur est celui qui repère chacun des mouvements de bouche à l'image, les débuts et fins de phrases, ouvertures, fermetures, « O, A, P, M, B » sous forme de petits signes ésotériques. Il est aussi celui qui indique les « réacs » - rires, pleurs, soupirs, efforts, hoquets - sous forme de « H » prolongés d'une indication (dans les films X on trouve ainsi des « H pipe » ou « H baise », constituant l'essentiel des dialogues).

L'adaptateur pose ensuite sa traduction « adaptée » en fonction des repères, mais n'a pas pour obligation d'écrire proprement, puisqu'un ou une calligraphe est censé(e) réécrire le texte de façon agréable pour les yeux des acteurs qui le liront (et le joueront) en plateau le jour de l'enregistrement. Dans la boîte de synchro où je bosse (comme dans beaucoup d'autres) nous faisons ces trois boulots pour plus ou moins le prix et le statut d'un seul - l'adaptation (travailleur indépendant) - mais dans l'enthousiasme et dans la joie.

Et pour ce qui est des qualités requises, quelles sont-elles d'après toi ?

Je dirais qu'il y a une zone imprécise, quelque chose de personnel, qui mêle motivation, capacités de concentration (c'est un vrai boulot de geek) et bien sûr le goût de la langue française, du dialogue, du langage parlé dans tous ses registres, du fonctionnel au savoureux. On peut avoir à faire parler des truands de banlieue ou des héros de space opéra autant que des vicomtes du 18ième siècle. D'un film à l'autre, d'une série à l'autre, on change de champ lexical, de niveau de langage... Sans parler des chocs culturels - la sexualité dans les mangas japonais par exemple (hentai), peut facilement taper sur le système, considérant qu'on doit y passer 8 heures par jour en tant que taf !

De combien de temps disposes-tu en moyenne pour traduire un film ? Idem pour le doublage : quel est le temps de travail sur un gros film, par rapport au temps à passer sur un nanar du type « Alien Vs Hunter » ?

Le monde de l'adaptation marche en flux tendu. Des clients achètent des films peu connus à petits prix et viennent les faire doubler chez nous. Malheureusement, ils vendent souvent le produit fini à une chaîne du câble (qui le programme) bien avant qu'on ait pu commencer à travailler dessus, ce qui donne régulièrement des deadlines mortellement serrées et des semaines de 6 à 7 jours. La boîte pour laquelle je bosse est assez cool là-dessus. Dans la plupart des cas on dispose d'un mois pour adapter un film, mais on le fait concrètement en trois semaines, voire deux si le film est peu chargé, parce qu'il y a d'autres trucs à faire, genre des épisodes de manga en bouche-trou (faut bien bouffer). Je sais qu'il existe pas mal d'autres boîte pourries (j'en ai expérimenté quelques-unes) où on te demande d'adapter un film en 10 jours, et t'as pas le choix. C'est le moment où le flux tendu se moque de savoir si t'aimerais avoir un week-end de temps en temps, une journée pour voir tes potes - une vie quoi - parce que si t'as pas fini à l'heure dite, ben tu paralyses l'enregistrement, les comédiens payés qui se sont déplacés, le plateau, le technicien, l'argent que ça coûte de mobiliser tout ça - si tu te plantes, c'est bien simple : c'est pas possible, ça n'arrive jamais.



Dans cette logique (prix « discount ») la boîte où je travaille ne consacre pas moins de temps et d'énergie à un nanar qu'à un « beau film », comme on en voit passer parfois (drame, psychologique, historique...). Le temps d'enregistrement en plateau dépasse rarement trois journées - le plus souvent trois demi-journées - une pour les rôles masculins, une autre pour les rôles féminins, et une dernière pour les deux ou trois personnages principaux, plus chargés en dialogues. Dans le cas de « Alien Vs Hunter », les conditions étaient spéciales : le film a été adapté ici, puis les bobines ont été envoyées au Québec, où le film a été enregistré. C'est une chose qui arrive peu souvent, l'essentiel des enregistrements se faisant en interne.

Quelle liberté est laissée au traducteur ? Y a-t-il des superviseurs ?

Chaque projet est supervisé par un personnage souvent haut en couleur qu'on appelle le « chef de plateau » (le plus souvent comédien au départ). Après s'être familiarisé avec le film, le chef de plateau a pour mission de choisir les comédiens parmi ceux de son réseau, de les regrouper sur l'auditorium selon un planning pensé, de leur expliquer de quoi il s'agit (« c'est un film de tueur fou, vous allez beaucoup hurler ») et de leur indiquer au fur et à mesure de l'enregistrement les intentions et subtilités qu'il aimerait entendre dans leur interprétation. En gros, si on dit que l'adaptateur écrit une partition pour voix, le chef de plateau est le chef d'orchestre et les comédiens sont les musiciens.

Dans la boîte où je suis, la liberté laissée aux adaptateurs est assez grande. Il arrive, sur certaines séries d'anime complexes, que le client envoie quelqu'un pour coordonner tout ça, souvent en plateau, au moment décisif de l'enregistrement (« Non, en fait il s'agit du prince Nini-ko-nakamura ! »). Chez nous les adaptateurs n'ont pratiquement jamais quelqu'un par-dessus leur épaule pour leur dire quoi faire - tout au plus des recommandations de départ (niveau de langage, gros mots à éviter, etc.). On peut donc s'amuser - ce qui n'est pas le cas dans d'autres boîtes, surtout les grosses. Pour la plupart des blockbusters, les adaptateurs travaillent sur des copies partiellement masquées du film, où n'apparaissent que les bouches des personnages, lutte contre le piratage oblige. En plus, le texte qu'on leur donne est déjà très millimétré - il ne leur est pratiquement pas permis de s'en éloigner. Dans le monde du nanar c'est autre chose. Personne n'attend vraiment rien de ces films, sinon qu'ils soient regardables - toutes les petites trouvailles qui peuvent rendre une daube plus divertissante qu'elle ne l'était au départ sont bienvenues pour le client. Voilà pourquoi j'hésite encore à aller bosser pour les grosses structures où règnent l'anonymat et le pinaillage : j'aurais trop peur de ne plus m'amuser dans mon travail.

Prends-tu systématiquement en compte, comme cela se fait pour les adaptations / doublages de gros films, les mouvements des lèvres des acteurs pour choisir le vocabulaire, ou bien est-ce plus « freestyle », lorsqu'il s'agit de budgets moins conséquents ?

La synchro avec les mouvements des lèvres est la base même du métier d'adaptateur (mais ce n'est pas tout - il y a aussi la qualité du dialogue). On peut voir des synchros plus ou moins réussies à l'écran - ça peut dépendre de la qualité de la détection, de l'adaptation, de l'interprétation (ou de tout en même temps, comme dans « Eaux Sauvages », qui a sans doute été doublé à la grande époque de la mariejeanne). Je ne regarde plus la télévision depuis des années (j'en soupe déjà assez au taf) mais il m'arrive de jeter un oeil sur les astuces de synchro des séries à la mode, et je me rends compte que ce sont les mêmes que celles que mes collègues et moi-même utilisons - les « trucs » de la profession - toute une palette de « triches » pour vous faire croire que ces gens parlent en français, alors que pas du tout.



Si la synchro est si pourrie sur les soaps et les tellenovellas (j'en ai fait aussi) c'est parce que c'est là-dessus qu'on met les débutants, le temps qu'ils apprennent le taf. Il y a aussi les pornos - il faut songer au paradoxe que c'est de bosser pendant des plombes sur les scènes dialoguées d'un X sachant que tout le monde va les zapper. Dans l'ensemble, le doublage en France est d'un bon niveau, ne serait-ce que parce que la France est l'un des rares pays à faire du doublage. Les Américains ne regardent pas de films étrangers, les Indiens et les Brésiliens ont leurs propres programmes, etc. Dans le domaine de l'anime manga, selon l'un de nos clients (un des leaders du marché) la synchro des VF est souvent supérieure à la version originale, parce que les Japonais se moquent d'être rigoureusement en place, alors que c'est le fondement du travail des adaptateurs.

Es-tu payé à la ligne ou au forfait quand il s'agit d'adapter un film ? Les films de séries B à Z sont-ils moins bien payés que d'autres produits audiovisuels sur lesquels tu peux travailler (mangas, séries TV...) ?

Là c'est une question un peu délicate, puisque c'est la tambouille des patrons. Disons que le mode de fonctionnement « traditionnel » et « réglementaire », c'est celui du paiement « à la ligne », que je n'ai concrètement jamais connu. Je bosse là-dedans depuis plus de dix ans, et j'ai toujours été payé au forfait (c'est-à-dire non pas à la quantité concrète de texte adapté, mais « au feeling »). En revanche, la différence notable que j'ai pu constater, sur 10 ans, c'est une baisse de presque 50% des tarifs, et donc de la paye. En période de crise et d'inflation des prix, moi je vous dis, n'encouragez personne à faire ce taf. D'autant qu'avec la modernisation, la « dématérialisation du support », le travail « sur table », à la main, est progressivement abandonné pour être remplacé par des logiciels type Synchronos et des transferts FTP. Tout ça c'est bien, ça va plus vite, à la vitesse du flux tendu, mais dans le même temps ça a de moins en moins de valeur, et c'est de moins en moins bien payé. On peut vous opposer l'argument que n'importe qui d'autre équipé de ce logiciel à domicile pourrait travailler pour moins cher que vous - et ce serait vrai - on m'a parlé de « barbares » nouvelle génération qui, même sous-payés, te doublent un manga en une journée quand toi il t'en faut au moins 2. Le travail sur table a un côté « old school », organique et concret, que j'apprécie. Les PC sont ternes. Et puis comme c'est déjà un boulot d'autiste à la base, le faire seul chez soi peut avoir de vraies répercussions « geek » sur la life.



Pour ce qui est des tarifs, je ne donnerai pas de chiffres, mais la fourchette n'est pas très large, ni jamais très élevée - les films « classes » ne payent pas énormément plus que les nanars, qui sont d'ailleurs considérés comme des produits assez classes par les clients / éditeurs qui respectent le genre. Certains mangas « d'actualité » (ils sortent parfois au cinéma) sont mieux payés que d'autres. En fait, le tarif dépend souvent de la notoriété de la diffusion - un passage sur Canal+ par exemple, garantit un bon deal. Mais l'essentiel de ce qu'on fait passe sur d'obscures chaînes du câble ou sort direct-to-DVD dans les hypermarchés.


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