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Interview de Godfrey Ho

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Godfrey Ho


C'est avec une joie non dissimulée que Nanarland recueille enfin les propos de Godfrey Ho : légendaire metteur en scène des séries Z les plus branquignoles du cinéma de Hong Kong, maître de la technique du «2-en-1 », consistant à faire plusieurs films pour le prix d'un en mélangeant au montage des scènes tournées avec des acteurs occidentaux et des bouts de films asiatiques, Godfrey fut dans les années 1980 le roi incontesté de l'univers des ninjas nanars. Après des années de supputations et de rumeurs diverses et variées, nous avons enfin pu mettre la main sur l'homme, qui s'est confié à nous avec un sympathique mélange de franchise et de mauvaise foi. Escroc pour les uns, génie involontaire pour les autres, voici enfin Godfrey Ho par lui-même.



Nous remercions Godfrey Ho pour sa gentillesse et sa coopération



Interview menée par Arnaud Lanuque pour le compte de www.hkcinemagic.com et de Nanarland.

Questions élaborées par l'équipe de Nanarland et Arnaud Lanuque.

Questions additionnelles : Nicolas Tavantzis. Traduction : Nanarland.


Les débuts de Godfrey : les années Shaw Brothers

Comment se sont passés vos débuts dans l'industrie du cinéma à Hong Kong ?

En fait, j'ai commencé ma carrière quand j'avais… Hou ! ça devient dur de se souvenir (rires)… Vingt ans et quelques. Je travaillais comme script à la Shaw Brothers.

Et vous aviez décroché ce poste sur candidature, après une sélection ?


Chang Cheh (à gauche) et John Woo (dernier à droite)

Non, j'ai été pistonné par un chef opérateur de la Shaw Brothers. Quand il a appris que les métiers du cinéma m'attiraient, il m'a demandé "Godfrey, tu veux savoir comment ça se passe ? Tu veux apprendre à tourner des films ?" "Oui, bien sûr" "Bon, qu'est-ce qui t'intéresserait ?" "Euh, derrière la caméra ce serait bien, mais en travaillant comme assistant, tout ce que je peux espérer par la suite, c'est un boulot d'opérateur, or, la partie technique n'est pas tellement ma spécialité. Pourquoi ne pas essayer la mise en scène ? " " Ok, alors si tu veux être réalisateur, le mieux est de commencer comme script" "D'accord, cool !..." Donc, j'ai rejoint la Shaw Brothers. Je m'occupais de la continuité des scènes sur les films d'action de Chang Cheh. Ça a duré à peu près un an, puis j'ai été promu assistant à la réalisation. Ensuite, John Woo a rejoint l'équipe, également comme assistant. J'étais le premier assistant et lui le second. On se connaissait pas mal, en ce temps là.

A la Shaw Brothers, vous avez seulement travaillé avec Chang Cheh ou également avec d'autres cinéastes ?


Chang Cheh

Seulement avec Chang Cheh. A cette époque, il était très réputé pour ses films d'action, très connu, et il travaillait presque tous les jours. Il dirigeait habituellement quatre films par an. C'était un gros bosseur, mais il ne travaillait pas toute la journée. Il ne commençait qu'au début de l'après midi. Il avait des insomnies et s'endormait très tard dans la nuit, donc il ne pouvait pas se lever tôt le matin. Et comme tout le monde devait être sur le plateau à 9 heures précises, on devait l'attendre chaque jour jusqu'à 13 heures pour pouvoir reprendre le tournage ! (rires). Du coup, le matin on avait du temps libre. La plupart des cascadeurs jouaient entre eux à des jeux d'argent. Moi, j'en profitais pour aller visiter les studios de doublage, les salles de montage, je me rendais sur les plateaux pour regarder les autres réalisateurs travailler. Il y a avait plus de dix gros studios à cette période, c'était énorme ! J'avais de la chance de pouvoir être là.

Vous aviez de bonnes relations avec Chang Cheh ?

C'était une personnalité de valeur. En fait, à l'époque, je trouvais que le réalisateur était vraiment comme une sorte de monarque dans le studio. Il fumait le cigare, il braillait, il perdait facilement patience, il fallait que tout le monde soit aux petits soins pour lui. Je me souviens d'un film qu'on a fait en Corée. Lors de la fête, après le tournage, j'avais quelque peu abusé du vin et j'étais un peu saoul. Je suis allé le voir dans sa chambre et j'ai commencé à l'engueuler ! (rires). Le lendemain matin, il est venu me voir : "Eh ! Godfrey, tu étais bourré hier soir !" "Ah, vraiment ?" "Ouais, et tu m'as gueulé dessus en anglais !". Chang Cheh ne parlait pas très bien l'anglais mais sa femme si, et elle lui avait traduit mes propos. "Tu sais que tu n'es qu'assistant ? Et tu viens m'insulter ?!" (rires). Il ne s'était jamais énervé contre moi auparavant, mais après ça, il est devenu assez dur avec moi. Suite à cet incident, il ne m'a plus jamais respecté. Mais j'ai dû passer outre car je voulais vraiment faire des films et apprendre encore davantage. C'était une relation de maître à élève, un peu à la Jackie Chan. Tu te sens aussi important qu'une grenaille, et tu dois supporter ça. Maintenant, ça ne se passe plus comme cela, même dans des relations père/fils. Aujourd'hui, même moi, en tant que père, j'aurais une réponse comme « He Papa, Tu n'as pas à me traiter comme ça ! Tu dois me montrer du respect. Autrefois, il fallait obéir sans demander son reste.

D'autant qu'il était l'un des réalisateurs les plus importants de cette époque !

Oui, et c'est aussi ce qui m'a motivé à devenir réalisateur moi-même. Je pensais qu'un jour, je pourrais faire comme lui (rires). Mais en réalité, le métier de cinéaste n'est plus comme avant, en particulier dans le milieu indépendant. Comme tu es l'homme de base, tu dois faire attention à tout. Si tu réagis lentement, tout le monde bouge lentement. Si tu vas vite, tout le monde va aller vite. C'est une course contre la montre. Si le tournage prend du retard, tu dépasses ton budget et c'est cuit. C'est ce que j'enseigne à mes étudiants : "Tu veux être un bon cinéaste ? Alors tu dois d'abord savoir gérer ta course, contrôler ton budget. Tu n'es pas appelé à devenir Wong Kar Wai ou Tsui Hark, ou ce genre de gros réalisateurs qui peuvent dépenser de l'argent comme ils l'entendent". C'est une mauvaise habitude du cinéma de Hong Kong. Ce n'est pas comme à Hollywood, où, si l'on explose le budget, un dirigeant va virer le metteur en scène pour le remplacer par un autre, parce que ce mec défend les intérêts de la banque qui prête l'argent. A Hong Kong, on reçoit l'argent directement en cash de la main du producteur, pas des banques qui n'investissent jamais dans les films (rires).

Il existe une rumeur à propos de Chang Cheh faisant pleurer John Woo sur le plateau de « Blood Brothers ». Vous confirmez ?

Non, non, non, Chang Cheh ne s'en est jamais pris à John Woo. John Woo a travaillé pour Chang Cheh comme assistant pendant seulement un an. Après cela, il est parti tourner ses propres films pour le compte d'une société indépendante. Dans les faits, John Woo était rarement assistant à la réalisation. La plupart du temps, il s'occupait du montage et n'était pas sur le plateau car c'est un homme qui ne parle pas énormément. Il a une espèce de timidité. Il fumait des cigarettes françaises à l'époque, ce qui lui valait le surnom de "French Guy". Mais il respectait Chang Cheh et il a beaucoup appris de lui : le travail sur le ralenti, cette sorte de style… Il admirait Chang Cheh. C'est pourquoi, même après s'être fait un nom par lui-même, il a toujours dit "j'ai appris ça de Chang Cheh". Pas la technique mais le côté créatif. Pour ma part, Chang Cheh m'a simplement enseigné le côté technique. Il ne nous parlait jamais directement, mais nous avons appris sur les plateaux, par expérience. En tant qu'assistant, il me fallait organiser toutes les prises. Nous devions aller voir les rushes chaque jour après le travail. C'était à la fois enrichissant et difficile. C'était chaque jour non-stop, pas de vacances... Mais cela s'est avéré être une méthode efficace pour me forcer à apprendre. C'est pourquoi, peu après le départ de John Woo, j'ai pu mettre sur pied une société de production avec Kwok Ting Hung (un monteur) ainsi qu'un autre gars qui bossait avec Chang Cheh et qui avait fait une école de cinéma en France. Il nous a dit "Allons tourner en France ! ". C'était une sorte de gimmick, ça donnait l'impression d'un budget important car à cette période, il était difficile de voir ces pays étrangers au cinéma, ce genre de scénographie, à l'inverse d'aujourd'hui où l'on peut tout voir. Il voulait être le réalisateur, moi ça me convenait, mais une fois à Paris, il s'est révélé incapable de diriger la moindre scène ! Sur le plateau, il ne savait pas comment faire. Alors j'ai pris sa place. Tout particulièrement parce que j'étais également producteur du film. J'avais demandé à mon père de me prêter de l'argent. Le budget était mince : à mon souvenir, 400 000 HK$ pour la totalité du film. J'ai dit au gars : "Si tu n'y arrive pas, laisse-moi faire" et j'ai commencé à diriger. Il était là : "Waoh ! Godfrey, comment as-tu pu y arriver aussi vite ?" C'est parce que j'avais l'expérience de la Shaw Brothers où l'on bossait sans arrêt. Parce que j'étais premier assistant et que je devais savoir tout faire à la place du réalisateur. Il devait pouvoir me dire : "Ce plan doit être comme ceci ou comme cela" et moi lui répondre : "Ok, je le règle de telle manière". Je devais pouvoir me débrouiller avec les figurants et tout le reste, et ensuite dire "Caméra ! Moteur ! Action ! Coupez !"… Avant de préparer le plan suivant, et ainsi de suite.

Vous étiez le seul chargé de la mise en place, de tous les aspects pratiques ?


Joseph Lai.

Oui, exact. Et j'ai tout appris de cette façon. Et c'est comme cela que j'ai pu faire ce film, « Paris Killer ». Une fois le film achevé, il a fallu le distribuer, or, j'étais ignorant dans ce domaine. L'un de mes partenaires, Kwok Ting Hung, connaissait des distributeurs de Taïwan et d'autres pays d'Asie, mais on ne savait pas comment vendre le film à l'export. C'est pourquoi je suis entré en contact avec Joseph Lai. Je lui ai proposé de distribuer mon film. Il travaillait alors comme distributeur et le film a fait de l'argent. Ensuite, Ocean Shores en a acquis les droits pour la vidéo. Aucun d'entre nous à l'époque ne savait ce qu'était la vidéo ! Le patron d'Ocean Shores, un type rusé, avait pressenti l'essor qu'allait connaître le support vidéo dans le futur. Cela s'est passé comme ça : "J'achète les droits d'exploitation de votre film en vidéo pour le monde entier !" "Combien ?" "5.000 HK$ !" "OK !". On était très satisfaits sur le moment, mais par la suite, on l'a amèrement regretté ! (rires). C'est de cette manière qu' Ocean Shores a gagné beaucoup d'argent. Mais on ne va pas s'en plaindre, car ils savaient s'y prendre pour distribuer un film. A l'époque, la plupart de ceux qui travaillaient pour des compagnies indépendantes, y compris des gens comme Sammo Hung ou Lau Kar Leung, s'ils savaient faire des films, ne savaient pas en revanche comment les distribuer. En définitive, ce sont les distributeurs qui font de l'argent. Les cinéastes et les autres travaillent pour eux.

Donc, c'est à cette époque que vous rencontrez Joseph Lai. Etait-ce à l'époque de la création d'IFD ?

IFD a été créée après. J'ai vendu les droits de distribution internationaux de mon film à Joseph Lai, et après cela, je suis retourné à ma carrière de cinéaste, en faisant d'autres films. Cela a duré 5 ou 7 ans, après quoi l'industrie du film a connu une période de récession. Les films ne se montaient plus. Donc, j'ai rejoint la compagnie de Joseph Lai pour apprendre la distribution. C'est là que je lui ai conseillé de produire nos propres films en faisant tourner des acteurs étrangers, en recrutant tous ceux qui pouvaient se trouver sur place : "Vous êtes américain ? Vous voulez vous amuser ? Venez ! Vous êtes français ? Excellent, rejoignez-nous !". Qu'importe d'où ils venaient tant qu'ils n'étaient pas chinois. Alors, on en faisait des ninjas ou n'importe quoi. On produisait quelque chose comme 5 ou 6 films de ce genre chaque année. C'était une formule grâce à laquelle on a pu faire beaucoup d'argent car ces films étaient très populaires sur le marché. Les acheteurs nous disaient : " Comment ça se fait que vous ayez des occidentaux dans vos films ? C'est génial pour notre public, de voir des gens de chez nous dans des films Chinois." C'était un gadget qui faisait que cela marchait. Après nous, même Jackie Chan s'est mis à employer des acteurs étrangers dans ses films pour jouer les méchants… Des gars comme Richard Norton. Avant cela, comment vouliez-vous caser un étranger dans des films Chinois, à moins d'un rôle de prêtre ? (rires)

Ou d'officier de police...

Voilà. Ensuite, beaucoup de films cantonais se sont tournés avec des gweilos. Et j'ai aussi monté une équipe de doubleurs pour post-synchroniser les films, pour initier les gens à l'exercice du doublage. Parce que le nombre de doubleurs devenait insuffisant pour le studio. J'ai dû trouver une solution. Je me suis rendu a Chungking Mansions [NdT : immense building de Hong Kong constitué de boutiques étrangères et de chambres louées à bas prix, généralement aux étrangers] : "Vous êtes de passage ? Vous voulez gagner de l'argent pour un jour ou deux ?" "Combien ?" "Pour une heure, je vous donne 50 billets !" "Mais je ne sais pas faire ça…" "Aucune importance, je vous apprendrai !" (rires)


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