Accueil > Interviews > Interview de Nathan Chukueke

Interview de Nathan Chukueke

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
liste des catégories

Nathan Chukueke


Des films comme "Hitman le Cobra" sont la raison d'être de Nanarland. Non contents d'avoir déjà interviewé le réalisateur du film (Godfrey Ho) et ses acteurs principaux (le heros Richard Harrison et l'inoubliable méchant Mike Abbott), nous avons également retrouvé Nathan Mutanda Chukueke, un autre acteur de "Hitman le Cobra" qui jouait le rôle de "Blackie", un des sbires de Mike Abbott.
Nathan Chukueke est né le 5 août 1959, il a grandi à Brooklyn, pratiqué les arts martiaux, et fut l'un des membres les plus actifs de la "Northern Shaolin 7 Star Pray Mantis Association", basée à New York. Entre 1984 et 1991, Nathan s'est rendu à plusieurs reprises à Hong Kong et au Japon, et saisi l'opportunité de jouer dans quelques films. Nous le remercions d'avoir bien voulu prendre le temps de partager avec nous ses souvenirs.

Interview menée par John Nada


Pour commencer, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours avant votre départ en Asie ?

J'ai bossé sur des chantiers de construction avec un ami, Carden Taft, à New York. Je venais juste de boucler des études d'assistant juridique et je faisais un peu d'intérim. Je consacrais la plupart de mon temps libre faire du kung-fu, avec mes collègues on pratiquait le style de "la mante religieuse aux sept étoiles" (Qi Xing Tang Lan Quan). Ma mère était travailleuse sociale. Je restais chez elle quand je n'avais pas d'appartement moi-même. Généralement je vivais au jour le jour, mais dans l'ensemble ça allait plutôt bien. En plus de pratiquer le kung-fu, j'ai fréquenté régulièrement des cours de théâtre et de danse (Jo Jo Smith) à Manhattan.


Nathan Chukueke prend la pose avec des techniciens chinois sur le plateau de "My Name ain't Suzie", une production Shaw Brothers de 1986 qui semble être la réponse chinoise au film américain "The World of Suzie Wong"...

Qu'est-ce qui vous a conduit à Hong Kong, et comment êtes-vous entré dans le monde du cinéma ?

Je suis parti à Hong Kong pour visiter la ville. Mais aussi pour apprendre le maniement d'une arme particulière, le Gan, une sorte d'épée conique. Une technique que j'ai apprise avec Lee Kam Wing, qui était un jeune camarade de classe de mon principal instructeur. Sur le moment, Chiu Leun, mon professeur, n'a pas beaucoup aimé l'idée que j'apprenne avec un de ses condisciples plus jeune que lui, mais m'a plus tard pardonné cette transgression. Chiu Leun a même essayé de renforcer la communication entre les différentes écoles dirigées par notre grand maître Chiu Chi Man.

Quand je suis allé à Hong Kong pour la première fois, vers 1984 ou 1985, j'ai d'abord logé dans un hôtel de milieu de gamme, avant de réaliser que Kowloon et l'ensemble d'immeubles appelé "Chungking Mansion", sur Nathan Road, était beaucoup moins cher, et aussi un bien meilleur endroit pour nouer des contacts. Les agents de Hong Kong, les directeurs de casting, voire d'autres voyageurs venaient à l'auberge de jeunesse "Garden Hostel" pour dénicher des figurants, surtout des jeunes filles. Un jour, c'est moi qu'ils ont recruté : ils avaient besoin d'un marin noir pour une scène dans une boîte de nuit sur l'île de Hong Kong.

Après avoir fait ce genre de boulot comme figurant, j'ai fait savoir que je pratiquais les arts martiaux mais la plupart des rôles que je décrochais consistaient à manier le flingue dans des scènes de guerre, à jouer les mafieux ou les gardes-du-corps. Pour vous donner une idée, j'ai fait cinq séjours à Hong Kong en l'espace d'environ sept ans.

Dans les années 80, l'industrie du cinéma était florissante à Hong Kong, et offrait de nombreuses opportunités pour les Occidentaux, blancs ou noirs. Dans combien de films avez-vous joué en tout ?

Je ne me rappelle même plus du nombre de films auxquels j'ai participé. Comme figurant, peut-être huit. Et en tant qu'acteur de "films d'action", comme on dit, je dirais cinq autres. Tous ces films ont été tournés sur une période de sept ans au moins. Il y avait pas mal de boulot au début, facile à décrocher, mais à chaque fois que je retournais à Hong Kong, ça devenait de plus en plus dur et je devais chercher davantage.

A un moment donné, j'ai eu un agent qui était professeur de Hung Gar [Nanarland : "style du tigre et de la grue"] et acteur lui-même. Bon en kung-fu, mais pas terrible comme agent. Il s'appelait Chiu Chi Ling, il a tourné dans ce film de kung-fu parodique où un type se fait projeter dans le ciel avant de frapper le gars qui utilise le style du crapaud en laissant une empreinte de main géante dans le sol. Mon agent, qui était le pratiquant de Hung Gar, a joué le rôle de façon un peu délirante je crois, un truc marrant.


Chiu Chi Ling dans l'excellentissime "Crazy Kung-Fu" ("Kung Fu Hustle"), réalisé et interprété par Stephen Chow.

Comme le travail devenait de plus en plus dur à trouver à Hong Kong, j'ai décidé de m'entraîner un peu plus pendant mes voyages suivants et de moins traîner, alors j'ai rejoint la salle de sport d'Eddie Maher. Sa salle était très populaire et beaucoup d'acteurs de films d'action la fréquentaient, aussi bien ceux de l'Est que ceux de l'Ouest. Bolo Yeung d' "Opération Dragon" venait, ce n'était pas un type très amical de prime abord mais il était très sérieux à l'entraînement. Donnie Yen de Boston venait s'entraîner, et parfois aussi des gars de l'équipe de cascadeurs de Jackie Chan. Dans mon souvenir, Eddy était vraiment un mec cool. Sa salle avait un espace d'entraînement où on allait pour simuler des combats amicaux de temps en temps, et surtout pour s'entraîner à faire des cascades. La salle était aussi du côté de Kowloon, donc c'était facile pour aller s'entraîner. J'ai aussi trouvé du boulot en m'entraînant et en traînant avec ces gars.


Eddie Maher, un acteur de Hong Kong d'origine chinoise et portugaise, est resté invaincu en full contact pendant près de 10 ans. Sa salle de gym située sur Energy Plaza était effectivement très populaire, on la voit notamment dans des films comme "Magic Cop" ou "Skinny Tiger Fatty Dragon". Parmi d'autres célébrités locales qui s'entraînaient là-bas, on peut citer Cynthia Rothrock, Michelle Yeoh, Sammo Hung, Dick Wei...

Les meilleures discussions que j'ai eu, là-bas à la salle, étaient avec Jeffrey Falcon, un acteur intéressant qui en savait beaucoup sur la technique de la "Mante religieuse du Nord", en plus de ses vastes connaissances en Wu Shu moderne. En fait, c'était un pratiquant de kung-fu plein d'énergie qui maîtrisait BEAUCOUP de techniques, couvrant un spectre de compétences bien plus large que le Wu Shu. Il parlait très bien le mandarin et était un des rares a être directement engagé par les studios de cinéma. Certains ne s'entendaient pas trop avec lui, mais moi j'ai toujours trouvé qu'il était OK. Il évoluait dans une autre catégorie que moi pour ce qui est de trouver des rôles, c'est pourquoi je n'ai jamais eu l'occasion de travailler avec lui. Disons qu'en termes de performances martiales pour le cinéma, des types comme Jeff, Donnie, Anthony et Bruce Fontaine évoluaient en première division, et moi en nationale.


Jeffrey Falcon dans "Le Prince du Tibet" ("Prince of the Sun", 1989), avec Cynthia Rothrock.

Vous avez notamment travaillé avec le réalisateur Godfrey Ho et le producteur Joseph Lai sur au moins un film, "Hitman le Cobra". Quels sont vos souvenirs de ce film et de Godfrey Ho ? Auriez-vous des anecdotes de tournage, par exemple sur leurs méthodes de travail ? Combien avez-vous été payé sur ce film ?

A vrai dire, je ne me souviens pas suffisamment de Godfrey Ho pour en dire grand chose. Il me semble que c'était quelqu'un de plutôt sympa. En fait, je ne me rappelle plus grand chose au sujet de ce film à part qu'on a passé un sacré bon moment. Je crois qu'ils nous ont emmenés dans un coin appelé "les Nouveaux Territoires", qui donnait l'impression de se retrouver dans les bois de l'état de New York pendant les grandes chaleurs. C'était comme de jouer à la guerre mais sérieusement. Tout ce que j'avais à faire pour bien jouer mon rôle, c'était de me souvenir de ma jeunesse dans les vieux quartiers de Brooklyn. Ouais, jouer du flingue sans s'attirer d'ennuis.

On n'a pas été payés grand chose, parce que sur le film on n'était pas rémunérés comme acteurs mais comme figurants. On a été payés en liquide, en dollars de Hong Kong, et je suis sûr que ça faisait moins de cent dollars américains par jour, alors l'argent n'a pas duré longtemps mais ça aidait tout de même à se payer un lit à l'auberge de jeunesse. La vache, je me suis bien marré, c'était quand même une façon bien moins dangereuse de gagner sa vie que d'autres trucs qu'on pouvait faire pour de l'argent.


"Blackie" (Nathan Chukueke) et ses acolytes dans "Hitman le Cobra", cette fois dans un endroit connu sous le nom de "Pic du Diable", situé au sommet d'une colline, dans le district de Yau Tong. Cet endroit a servi de lieu de tournage dans un grand nombres de productions IFD et Filmark, comme "Black Ninja" ou "Ninja Terminator".

Sur Hitman le Cobra, il y avait aussi un acteur américain (le héros) nommé Richard Harrison et un Anglais, Mike Abbott (le grand méchant). Vous rappelez-vous d'eux ?

Leurs noms ne me rappellent rien, mais je pense que, si je les rencontrais à nouveau, des choses me reviendraient en mémoire.

Sur ces productions IFD ou Filmark, les premiers rôles étaient tenus par des Occidentaux, pour faire croire qu'il s'agissait de films américains. La plupart des types qui jouaient dans ces films étaient en fait des touristes ou des routards, sans expérience ni dans le domaine martial, ni dans le métier de comédien. Apparemment vous au moins vous aviez de vraies compétences en arts martiaux...

J'ai pratiqué différents styles de kung-fu du Nord et du Sud, par intermittence, depuis peut-être 1974. J'avais d'abord commencé par faire du karaté avec Claude Battle et William Oliver dans mon quartier de Williamsburg, à Brooklyn.

Par la suite j'ai eu beaucoup de profs (Sifu Chan de Hung Kuen, Dickson Lee du Long Poing, Sifu Su de la mante religieuse du Nord, Sifu Chan Tai San du Lama, Sifu Chiu Leun de la mante religieuse aux sept étoiles, qui était alors mon principal prof, un peu Lee Kam Wing à Hong-Kong sur le même système, sans parler de tous les échanges et trucs que j'ai pu apprendre auprès de collègues et d'autres artistes martiaux, à Hong-Kong et à New York), mais la mante religieuse aux sept étoiles reste mon style de prédilection. Pour autant, je n'ai jamais été célèbre dans ce domaine, j'étais juste un nom parmi d'autres. Mes camarades et moi sommes en revanche un peu reconnus pour le travail de recherche que nous avons effectué sur les arts martiaux, et je continue aujourd'hui à soutenir l'école de mon dernier prof (notre site web : www.chiuleun.com).


Nathan Chukueke (en haut à gauche) et ses camarades de la "Northern Shaolin 7 Star Pray Mantis Association", basée à New York.


- Page suivante

- Page 1 -- Page 2 -- Page 3 -
Retour vers les interviews