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Interview de Ruggero Deodato

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Ruggero Deodato


Ruggero Deodato est né le 7 mai 1939 à Potenza, en Italie. Cinéaste tout-terrain du bis italien, ce réalisateur doué, qui fut longtemps l'assistant de nombreux cinéastes de renom (Rossellini, Losey, Bolognini, mais aussi Riccardo Freda ou Sergio Corbucci...), a atteint une notoriété internationale avec le célèbre « Cannibal Holocaust », considéré encore aujourd'hui comme l'une des expériences les plus extrêmes du cinéma. De passage à Paris début avril 2004, à l'occasion d'une soirée en son honneur à la Cinémathèque Française, Ruggero Deodato a bien voulu nous accorder un entretien, où il n'a pas hésité à revenir, avec humour et modestie, sur les épisodes les moins glorieux de sa carrière.





Remerciements à Jean-Jacques Rue (auteur du livre « Mangez-vous les uns les autres», éditions Tausend Augen) et bravo à MrKlaus qui a décroché l'interview.

Interview menée par Nikita et MrKlaus (alias Nikita Malliarakis et Clément R.)


Vous avez commencé par être assistant réalisateur pendant de longues années, et vous avez notamment été assistant de Roberto Rossellini, avant de travailler avec des cinéastes comme Sergio Corbucci et Antonio Margheriti, alias Anthony M. Dawson. Pourriez-vous nous parler de ces expériences ?

Mon premier maître a été sans nul doute Roberto Rossellini. J'étais très attaché à lui car plus qu'un maître, il était presque un père pour moi. J'étais très ami de son fils, ce qui fait que j'ai passé beaucoup de temps dans sa famille. J'ai connu Ingrid Bergman, tout son entourage, je passais l'été dans sa villa du bord de mer, il m'a fait connaître Henri Cartier-Bresson qui, pendant une semaine, m'a appris la photographie. Je traînais sur ses tournages, et au bout d'un certain temps, presque fortuitement, il m'a fait travailler comme assistant. Il m'a dit « Tu es un garçon intelligent, viens faire du cinéma avec nous... ». C'est vraiment Rossellini, qui était un vrai génie, une bête de scène, qui m'a appris à aimer le cinéma et m'y a fait entrer. Au bout de trois films avec lui, j'étais premier assistant.

Comment pourriez-vous comparer cette expérience avec le travail dans l'équipe de gens comme Corbucci et Margheriti ?

Avec Rossellini, c'était une expérience fabuleuse mais je ne peux pas dire que j'aie vraiment appris la technique. C'était un cinéaste qui s'exprimait surtout dans l'invention, dans l'improvisation. Du fait de son expérience néo-réaliste, il ne s'occupait pas trop du scénario ou des acteurs, il aimait travailler avec des acteurs non-professionnels, embauchés dans la rue...Après lui, j'ai travaillé avec des cinéastes qui m'ont vraiment appris la technique. Notamment avec Carlo Ludovico Bragaglia, qui est mort il y a quelques années, à 104 ans. Après Bragaglia, j'ai d'abord travaillé pour Sergio Corbucci, qui était lui aussi totalement à l'opposé de Rossellini. C'était un réalisateur plus axé sur la technique, mais aussi sur l'humour, il en mettait pas mal dans ses films. Et puis il m'a aussi fait connaître le monde, en tournant souvent à l'étranger, avec des acteurs internationaux. Il m'a notamment fait rencontrer des gens comme Burt Reynolds. Après, je suis allé travailler avec Antonio Margheriti, qui était lui-même très différent de Corbucci. Il était très axé technique lui aussi, et s'occupait beaucoup des prises de vue, il utilisait souvent plusieurs caméras à la fois. Peut-être ne s'intéressait-il pas vraiment à l'histoire ou aux acteurs, mais c'était un très grand professionnel de la mise en scène. Là où Corbucci arrivait parfois à midi sur le plateau pour commencer le travail, lui arrivait à six heures du matin. C'était un homme exemplaire, très honnête et altruiste. Il m'a notamment nommé réalisateur de seconde équipe sur ses films de science-fiction des années 60. J'adorais travailler avec lui.

A cette époque, y avait-il dans le milieu du cinéma italien une frontière bien déterminée entre le cinéma de prestige et le cinéma populaire, ou êtes-vous passé naturellement de l'un à l'autre ?

Je dois dire que je sentais cette frontière. Quand j'ai arrêté de travailler avec Rossellini pour travailler avec Bragaglia, un cinéaste « de série B» qui faisait notamment des comédies avec Toto, tout le monde m'a dit que j'étais fou. Toto, grand acteur comique, qui est aujourd'hui objet de culte en Italie, était de son vivant assez méprisé. Or, je me suis rendu compte que les équipes les plus compétentes techniquement étaient en Italie celles qui faisaient des films considérés comme bis. En effet, les grands maîtres du cinéma avaient autour d'eux, à part certains techniciens, pas mal de gens de seconde zone, des espèces de courtisans. C'était des gens qui étaient habitués à rester dans l'ombre des grands maîtres, et ne se bougeaient pas trop, tournaient toujours des films dans les lieux qu'ils connaissaient. Alors que dans le cinéma populaire, on voyait vraiment le monde, on voyageait, et puis on côtoyait des gens vraiment doués dans leur partie.

Dans votre filmographie, votre premier film est considéré comme « La Terreur des Kirghiz », que vous avez co-réalisé avec Antonio Margheriti, sans être crédité au générique. Pouvez-vous nous en parler ?


Anthony M Dawson

Sur ce film, je devais être l'assistant de Margheriti. Puis au bout de deux semaines, Antonio m'a dit « Ecoute, Ruggero, j'ai un contrat avec un autre producteur et du coup je ne pourrai pas finir le film, il faudrait que tu le termines. » J'étais assez étonné, mais il m'a dit que le producteur était d'accord. Et du coup j'ai fini le film en tournant les quatre-cinq semaines suivantes.


"Sur ce film, je devais être l'assistant de Margheriti"

Il paraît que dans votre film suivant, « Fénoménal et le trésor de Toutankhamon », vous vous êtes débrouillé fortuitement pour avoir Rex Harrison dans une scène, c'est vrai ?

(rires) Oui, le film était tourné à Paris et je filmais le défilé du 14 juillet, avec De Gaulle qui passait. Je promène ma caméra sur la foule et d'un seul coup je m'arrête sur un visage, et j'ai reconnu une tête célèbre. J'étais stupéfait, je m'approche de lui : « Mais vous êtes... » Et lui : « Yes, I am Rex Harrison. » « Je peux vous filmer ? » « Yes, you can. » Et du coup il y a dans le film un plan avec lui !

Enfin, il faudrait que je revoie le film, car je me souviens très bien des plans avec De Gaulle, mais pas trop de Rex Harrison...


"... Je promène ma caméra sur la foule et d'un seul coup je m'arrête sur un visage, et j'ai reconnu une tête célèbre."

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