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Interview de Sergio Martino (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Sergio Martino (page 2)


Vous avez réalisé en 1977 Mannaja l'homme à la hache, l'un des derniers westerns spaghetti, alors qu'il ne s'en tournait déjà plus. Vous vouliez relancer le genre ?

Oui, mais je me suis un peu planté. J'avais pris comme acteur principal Maurizio Merli, qui avait alors beaucoup de succès dans des polars comme Sos Jaguar ou Rome violente. Mais ce n'était pas un très bon acteur, du moins il ne passait pas la rampe dans un western. Ce qui fait que le film n'a hélas pas marché.

Vous dites que vos films dérivaient souvent de ce que faisaient les Américains. Comment vous débrouilliez-vous pour mettre un style personnel dans ce qui était un cinéma d'imitation, dérivatif ?

Nous essayions de compenser le manque d'argent par l'improvisation et la fantaisie. Je ne pense pas avoir jamais copié telle quelle une scène que j'aurais vue dans un autre film. En tant que cinéaste, je compte parmi mes influences des réalisateurs dont le travail n'a rien à voir avec ce que j'ai pu faire, comme Claude Sautet ou Costa-Gavras. Sam Peckinpah aussi, bien sûr... Disons que nous imitions les sujets et les genres des Américains car il nous fallait nous référer au modèle commercialement dominant. Il nous a manqué le soutien qui nous aurait permis de durer, et d'aller au-delà.

L'influence va dans les deux sens : certaines scènes d'Hannibal semblent sorties d'un Dario Argento et d'autres d'un Lucio Fulci. On a le sentiment que, devant tourner en Italie, Ridley Scott a voulu s'imprégner de ce que faisaient les Italiens en matière de thriller et d'horreur. Dans le même registre, Argento semble avoir inspiré Kassovitz pour Les Rivières pourpres...

J'ai vu Apparences avec Harrison Ford, et certaines scènes auraient pu sortir de thrillers italiens, je pense aux scènes d'hallucinations de mon film L'Alliance invisible, à L'Adorable corps de Deborah de Romolo Guerrieri... Quentin Tarantino ne cache pas avoir emprunté à la fantaisie du bis italien. Pas mal de films américains - je pense à ceux de Brian De Palma - puisent leur inspiration dans le côté débridé et les coups de théâtre des thrillers italiens, avec, bien entendu, beaucoup plus de moyens, et une mise en scène sans doute plus inspirée. Il faut savoir que chez nous, les scénaristes eux-mêmes devaient tenir compte du fait que faute de moyens suffisants, toutes leurs idées ne pourraient pas passer à l'écran. Les Américains n'ont pas les mêmes limites à leur imagination. Mais je ne pense tout de même pas qu'il faille considérer le cinéma populaire italien comme entièrement copié sur ce qu'ont fait les Américains : je considère Les Diaboliques de Clouzot comme une source d'inspiration fondamentale pour un certain type de giallo.

Comment jugez-vous vos films plus tardifs, comme Atomic Cyborg, qui démarquait Terminator ? Pensez-vous avoir été plus heureux avec vos thrillers des années 60-70, ou avec vos films de SF des années 80 ?

Je ne saurais vous dire, mais en tout cas ce sont des films qui ont tous rapporté énormément d'argent à leurs producteurs et co-producteurs. Il faut savoir que nos films - pas seulement les miens - étaient tous pré-vendus à l'étranger ! La Montagne du Dieu cannibale, par exemple, a rapporté un véritable pactole.

A propos de ce film justement, j'ai lu que, pour les besoins du tournage dans la jungle, le corps d'Ursula Andress avait été assuré, au cas où elle se serait blessée, pour plusieurs milliards de lires...

Ce doit être une galéjade publicitaire ; Ursula Andress était une femme assez audacieuse, qui ne se faisait pas doubler pour les scènes d'action. Je ne pense pas que l'assurance ait dépassé, pour elle, le montant normal.

Le cinéma bis italien connaît une certaine réhabilitation, des livres sont publiés, un hommage vous a été rendu en 2001 à la Cinémathèque française... Comment le vivez-vous ?

Je pense qu'on est toujours récompensé de ses efforts et de sa patience. Notre cinéma avait, c'est sûr, d'énormes défauts, mais il avait, dans la mesure de ses moyens, une compétence, un potentiel, qui n'ont jamais été vraiment reconnus ni exploités. J'ai toujours aimé me définir comme un artisan : le menuisier qui participe à la construction d'un pont a peut-être moins de prestige que l'ingénieur qui en dessine les plans, mais il a sa propre compétence. Cette réévaluation est peut-être moins sensible en Italie qu'en France - on n'est jamais prophète en son pays - mais on commence, et cela me fait plaisir, à reconnaître que notre cinéma a été l'une des dernières tentatives de produire des films à une échelle industrielle. Il y a toujours, ceci dit, une dimension ironique dans l'approche de ce cinéma "bis". Bien sûr, je ne dirais pas que j'ai fait un cinéma artistique - ce serait idiot - mais j'ai toujours eu un succès commercial qui rend assez injuste les insultes que j'ai souvent dû subir de la part de la critique. Si les critiques voulaient voir plus de films d'art et d'essai, ils n'avaient qu'à les tourner eux-mêmes ! D'ailleurs les critiques sont souvent des cinéastes ratés.

Je pense que le style du cinéma populaire italien n'est pas si caduc : j'ai le projet de refaire un thriller, je pense que cela peut encore fonctionner. Quand je vois un grand succès comme Les Autres, avec Nicole Kidman, je pense qu'un tel résultat artistique est à notre portée sans qu'il y ait besoin de tant de sous.

Vous aviez d'ailleurs fait travailler Nicole Kidman à ses débuts, avec le film Un'Australiana a Roma ! Vous aviez pressenti qu'elle irait aussi loin ?

J'avais senti qu'elle avait du potentiel, j'avais d'ailleurs poussé des producteurs italiens à la faire travailler. Personne n'en voulait ! C'est vous dire... Ce film a d'ailleurs connu une distribution sabotée : il était co-produit par la RAI, la télévision d'Etat italienne, mais le président de la RAI a changé entre-temps et le nouveau dirigeant s'est empressé de mettre à la poubelle le travail de son prédécesseur ! Ca se passe comme ça en Italie...

Que pensez-vous du cas de Dario Argento ? Contrairement à presque tous les cinéastes de genre italiens, lui a persévéré dans la même voie, et est devenu un metteur en scène culte. En Italie, il est même un cinéaste de prestige et plus du tout bis !

Dario Argento est sans doute le meilleur et le plus inventif d'entre nous. Il a su devenir un genre à lui tout seul. J'admire en lui la capacité à avoir su persévérer, à quelques exceptions près, dans un même filon, celui du thriller, ce que je n'aurais pas su faire. Je dois dire cependant que je préfère ses films des années 70.

Au contraire d'Argento, un cinéaste comme moi demeure considéré comme un auteur de série B. Je peux assumer cette étiquette - d'ailleurs certains joueurs de foot expriment mieux leur talent en deuxième division - dans la mesure où mon cinéma a toujours été un cinéma d'imitation, alors qu'Argento a su camoufler ses influences sous un style réellement original. Je dois dire cependant qu'il m'a piqué une scène dans un de ses films ! Lucio Fulci était un cinéaste de genre au style très personnel, au talent comparable à celui d'Argento. Mais, peut-être pour des questions de caractère, peut-être parce qu'il a du travailler avec des budgets trop limités, sa carrière n'a pas été comparable.

Si je devais juger la mienne, je m'estime très heureux que certaines de mes comédies restent en Italie des classiques du divertissement. Mes films peuvent avoir vieilli : il est sûr que le manque de moyens a pesé. Mais ils gardent des qualités, et j'apprécie toujours de revoir 2019. Mais j'ai le regret de n'avoir jamais fait de film que j'aie voulu et contrôlé à 100%. Sans doute n'ai-je pas su assez imposer ma vision personnelle, en ce que je devais tenir compte des exigences du marché. En somme, j'ai fait beaucoup de films, mais je n'ai jamais tourné le film de ma vie.


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