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La Vengeance

  • Titre original : La Vengeance
  • Réalisateur : Mohamed & Youssef Mehadji (alias Morsay & Zehef)
  • Année : 2011
  • Pays : France / Algérie
  • Genre : La hène (Catégorie : Crimes et délits)
  • Durée : 2h06
  • Acteurs principaux : Mohamed Mehadji, Youssef Mehadji, Daniel Rodriguez, François de la Dioncheres Benoît, Aurélie Lumon, Elodie Antonetti
Note :
3
La Team Nanarland
Drexl

Chronique

Dans l’histoire récente des épiphénomènes du net, Morsay est un cas d’école, quelques crans en dessous des séquences d’hystéries éditorialistes suscitées par les Anonymous.



Pour la légende, Morsay est le meneur du crew Truands 2 la Galère (affectueusement renommé "Truands de la Grammaire" par quelques inoffensifs sauvageons), rappeur, producteur, réalisateur, fondateur de label et créateur d’une ligne de vêtements, en conflit permanent contre ses détracteurs du web (les terribles Noélistes), le Front National, l’UMP, les Illuminatis – et pas nécessairement dans cet ordre-là. Une lutte d’une violence rare, entretenue à coups de vidéos vengeresses où s’épanchent, avec une graduelle et fascinante dégradation du langage, des menaces lapidaires et autres tombereaux d’insultes, où la fascination pour la sodomie masculine revient comme un leitmotiv quasi hypnotique.



Dans les faits, Morsay se nomme Mohammed Mehadji, pucier à Clignancourt, businessman autodidacte dont l’habileté se cantonne à une compréhension (relative, mais suffisante pour entretenir la sauce) des codes de l’imposture lucrative sur le web. Une sorte d’opportuniste kamikaze, qui fait et dit tout ce qui lui passe par la tête, histoire de compenser ses gros handicaps sur la ligne de départ. Manque criant de talent artistique, charisme recroquevillé derrière une verve ordurière aux degrés de lecture tous plus terrorisants les uns que les autres, maîtrise chaotique de l’équilibre entre bidonnages et provocations, conscience politique d’un enfant de huit ans qui vient de voir une image d’archive de Jean-Marie Le Pen à la télé… Et il n’est pas seul. Ses homeboys Zehef, Cortex, et autre Taï-Taï ne sont jamais loin, avec leur terrible cortège de rimes pauvres et d’attitudes désespérantes. Pour se faire une bonne idée du niveau de recherche dans lequel s’épanouit la team Truands de la Galère, il faut jeter un œil et une oreille au clip / manifeste du morceau "J'ai 40 meufs" de Morsay. Cette pénible exaltation de tous les clichés du gangsta rap, horrible tambouille autotunée et mixée avec des gants de boxe, parle largement d’elle-même.


Un crew avec de vrais morceaux de vrais truands dedans...


Dans les faits, les Noélistes sont des membres du forum "15-18" du site www.jeuxvideo.com, dont la signature / smiley hante des pages et des pages de l’incontrôlable toile dédiées au rappeur / self made man. La bande d’ados moqueurs a par la suite propagé la mode du "Morsay bashing" dans moult cercles sociétaux, des habituels loleurs du dimanche aux hipsters refoulés.


Source : www.tuxboard.com


Dans les faits, la sphère politique ne s’est intéressée à Morsay qu’au détour d’une déclaration de Frédéric Mitterrand à propos des paroles de "J'ai 40 meufs", l’ancien ministre arguant du fait qu’il n’était pas de très bon ton de « niquer la police municipale ». Les multiples interdictions demandées par le FN et l’UMP dont Morsay se disait victime n’ont aucune existence tangible – les Illuminatis ne se sont pas prononcés sur le sujet.

Dans les faits, le mythe Morsay est déjà mort-né. Le soufflé est retombé. L’explosion de sa petite bulle spéculative assure de beaux jours pour la marque Truands 2 la Galère, pour peu que Mohamed Mehadji l’entretienne à coups de vidéos pleines de rage gratuite. Morsay, son monstrueux alter ego, aura tout de même donné naissance à un film, "La Vengeance", autoproduction à forte connotation autobiographique, tout du moins "inspirée d’une histoire vraie".



Considérant aussi bien la valeur de la parole de Morsay que les limites de son imagination galopante, on se gardera bien de se prononcer sur son authenticité ou même sa street credibility – à l’éclairage de tout ce qui précède, on s’abstiendra également de commenter la supposée interview d’un louche « directeur des cinémas Pathé », fournie par la team Truands 2 la Galère en amont de la sortie de La Vengeance en DVD, où l’on nous explique que le film n’est pas souhaité en salles parce qu’« il dérange ». On prendra son film comme Morsay aimerait qu’on le prenne, brut, sec, frontal.

Un générique lapidaire, pompé sur les animations introductives des émissions de TF1, déflore sa bande-son des scansions (très West Coast dans l’esprit) de Zehef, frère de Morsay à la vie comme à l’écran. Posés tranquilles sur un banc, les bro’s, entourés de deux potes, conversent gaiement jusqu’à l’arrivée d’une patrouille de police… En effet, la déréliction sociale joue contre nos héros : « Deux voitures ont encore brûlé dans la cité. Donc là c’est vraiment plus gérable » lâche une flic a priori à bout de nerfs – notons tout de suite que la direction d’acteurs est sujette à une quantité considérable d’a priori. Les frères Mehadji se soumettent au contrôle de police. L’un des fonctionnaires de l’ordre, le fourbe Cédric Vincent, tente de menacer Mohammed, lequel répond à coups de poings dans la gueule.


Vazi tsé, kes tu m'embrouilles bourrique, j'parle pas aux meufs tsé.


24 heures plus tard (selon un panneau amorçant peut-être un décompte comme dans La Haine, mais en fait non), on apprend de la bouche du sacerdotal commissaire que ça fait 48 heures que Morsay et Zehef foutent le bordel dans les cellules. Les Mehadji s’énervent une nouvelle fois avant d’être déférés en "procuration immédiate" (sic).



La scène suivante, dite "du procès", fait entrer La Vengeance dans le panthéon des tours de force irrécupérables. On y retrouve cette science du cadrage rabotant les acteurs, de la bande-son cataclysmique qui n’hésite jamais à envoyer des instrus loopés de films d’horreur sur des dialogues inaudibles, du tempo agonisant dans la douleur des tortures grammaticales de toutes sortes, mais avec un nombre exponentiel de valeurs ajoutées. L’interprète de la juge, déjà, plonge le film dans un éther nanar qui, à l’instar du grand Cthulhu, dormait et attendait de pouvoir émerger en pleine lumière. Le montage s’emballe, multiplie les fondus et rythme de façon jouissive un anthologique enchaînement de dialogues "juridiques", toujours très US dans l’esprit – on y donne de l’« Objection ! », on demande « sa plaque » à Cédric Vincent, le flic qui ne peut plus apaiser son côté raciste…



Justice est rendue, comme en témoigne un nouveau panneau, porteur d’un lyrisme jusque-là plutôt contenu. Si les Mehadji écopent de six mois fermes, Vincent rend sa plaque dans l’infamie. Au fond du gouffre, le masque tombe : Cédric est le leader d’un gang de néo-nazis accros à la Graffen (la bière de Lidl), qui occupe son temps à prendre de la drogue et du Champagne en écoutant Kyoto Song de The Cure. Un choix musical inattendu, mais qui n’est pas la moindre étrangeté de cette chronique de mœurs sociales en putréfaction.

Sortis de taule, Mohammed et Youssef, rebaptisés Morsay et Zehef pour la postérité que nimbe leur céleste aura carcérale, choisissent des voies opposées. Si le second se lance dans un florissant business de sapes avec des métalleux dans des parcs municipaux, le premier reprend sa vie de bâton de chaise, entre deals de shit, larcins à ED, et bastons avec les néo-nazis susmentionnés.



Le descriptif du morne quotidien de Morsay assure à La Vengeance de copieux ventres mous dans le flot d’une narration instinctive, où se dessine un portrait pas réellement flatteur du personnage. En gros, un égoïste, qui se fout royalement d’entraîner ses potes dans la merde, un misogyne achevé au potentiel de séduction tout relatif, un rebelle sans cause régi par une éthique absconse, adepte du bourre-pif quand ses provocations stériles l'ont une nouvelle fois mené nulle part. Le tout mis en scène dans une flopée de séquences ineptes, où son jeu pétrifie le spectateur pourtant aguerri. Si Mohammed Mehadji a essayé de sublimer Morsay, c’est pour le moins raté.




Vol de bonbons ni vu ni connu à Ed.


Ce déballage d’intimité virile touchera son premier zénith lors du monologue de moitié de métrage, où Morsay expose ses convictions profondes, entérinées d’un définitif – et sublime, il va sans dire - « Moi l’Etat, j’la baise », à un Zehef condamné à se morfondre pour l’avenir de son frangin. On touche là à la substantifique moelle du mythe : quand Mohammed Mehadji s’exprime, le flot incontrôlé de sa diction confuse étonne, mais lorsque Morsay s’énerve, on touche à l’absolu de sa faconde artistique de beatboxer bègue atteint du syndrome de la Tourette.


« Moi l’Etat, j’la baise ! »


On laissera un certain nombre de scènes de côté pour préserver un semblant de surprise. Disons simplement qu’à partir de là, la situation va s’envenimer entre la clique de Cli-Cli et les néo-nazis, chauffés à blanc à grands renforts de « Sieg Heil ! » hurlés torses nus dans des caves, et d’exhibitions de tatouages svastikesques visiblement tracés au feutre. La vengeance, « un plat qui se mange tout de suite » selon une réplique appelée à rester, fera basculer le dernier acte dans la démence cinématographique. Les cadres explosent leurs plaies, le montage est victime de combustion spontanée, la direction d’acteurs rampe dans ses propres intestins, la bande-son agonise dans des râles pas synchro.



Et encore, l’appréhension globale de La Vengeance ne peut s’opérer sans la vision intégrale du générique de fin, qui témoigne à la fois de l’omniscience et de la schizophrénie de Mohammed Mehadji / Morsay, de sa folie douce, de son repli victimaire sur lui-même, et de ses affabulations tous azimuts.

Qu’on ne se méprenne pas : les 2h06 du film épuisent. Sa succession invraisemblable de scènes sans aucun enjeu dramatique terrasse. Ses placements produits incessants pour la marque Truands 2 la Galère n’amusent même plus. Mohammed Mehadji a tout mis dans son projet, fidèle à sa singulière vision des choses. Et pourtant, sa sincérité ne transparaît qu’à travers sa candeur décomplexée, ses modèles d’un autre temps qui le rendent de fait totalement inoffensif, malgré la bêtise manifeste de ses réflexes identitaires.



La Vengeance est autant l’œuvre malade d’un petit provocateur qui s’est sans doute pris, un jour, pour le P. Diddy de Clignancourt, que le baroud d’honneur d’un petit malin qui aura exploité son buzz Internet jusqu’à la lie. Dans les deux cas, le film répond à la question que tout le monde se pose lors de sa première confrontation avec Morsay : « Putain mais c’est qui ce mec ? ».
Drexl
Drexl

La Vengeance
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Les notes des membres

Moyenne : 2.5
avatar de Drexl Drexl : 3
avatar de Kobal Kobal : 2