Accueil > Chroniques > Nanars d'action > Guerre > Double Target

Double Target

Note :
2,25
Nikita
Nikita

Chronique





1987, Manille.



Errant d’un rade à l’autre, Bruno Mattei ronge son frein. Il vient de tourner « Strike Commando » avec Reb Brown, et s’apprêtait à réaliser dans la foulée la suite de ce chef-d’œuvre, quand il a appris l’indisponibilité de Reb : l’acteur vient en effet d’être embauché pour tourner « Space Mutiny », une super-production de S-F qui relancera sans nul doute sa carrière. Voilà Bruno privé d’acteur principal, obligé de chercher un autre interprète pour son héros Mike Ransom ! Le scénario de « Mission Suicide : Strike commando 2 » est déjà prêt (Bruno et son assistant Claudio Fragasso l’ont écrit la veille au soir après une bonne murge à la San Miguel) mais en attendant, il faut trouver autre chose à tourner. Alors, que faire ?







Soudain, Bruno Mattei apprend qu’Aaron Norris, le frère de Chuck Norris, se trouve lui-même à Manille pour faire des repérages en prévision de « Braddock, Portés Disparus III ». Flairant la bonne affaire, Bruno s’introduit subrepticement dans la chambre d’Aaron, fouille dans ses valises… et trouve le précieux scénario de « Braddock » ! Frénétiquement, il commence à lire : le héros qui revient au Viêt-Nam pour retrouver son fils… mais c’est fabuleux ! Du grand mélodrame d’aventure ! Soudain, Bruno entend le pas lourd d’Aaron Norris qui remonte l’escalier de l’hôtel. Comme une fusée, Bruno détale en emportant dans sa musette des feuillets en désordre de l’inestimable manuscrit. Enfin, il va pouvoir plagier… un film non encore sorti ! (1)





Miles O’Keeffe, l’œil vif et le poil lustré.




Mais il faut encore trouver une star pour interpréter « Double Target », car c’est ainsi que s’intitulera le nouvel opus de Bruno. Et là, le choix s’impose d’emblée : qui mieux que Miles O’Keeffe, le splendide culturiste interprète d’ « Ator » de Joe D’Amato, pourra incarner l’héroïsme et l’abnégation d’un authentique héros américain pourfendeur de Communistes ? Le cheveu rutilant et la musculature saillante, Miles est une vraie gravure de mode nettement plus photogénique que Reb Brown. Adopté ! Pour ce qui est du reste du casting, pas de problème : Mike Monty est disponible à Manille, il n’aura qu’à garder son costume de « Strike Commando » puisque le personnage est quasiment le même ! Donald Pleasence sera très bien en has-been de service, on lui mitonnera des scènes toutes tournées dans le même décor, histoire qu’il puisse les boucler à la suite en trois jours. Pour le méchant soviétique, Bo Svenson fera l’affaire. Et Ottaviano Dell’Acqua (Richard Raymond), ainsi que Massimo Vanni (Alex Mc Bride), les vieux copains des « Rats de Manhattan » et de « Zombi 3 », sont toujours au rendez-vous.





« Bon ben, c’est pas tout ça, on m’attend sur le plateau de "Halloween IV"… »





« Salut, moi c’est Mike Monty. Je connais un chouette bordel dans le quartier, ça te dit ? »





Le gnome à qui Reb Brown parlait de Disneyland dans « Strike Commando » va encore sévir. Tous aux abris !





Bo Svenson, le méchant soviet, qui porte un énigmatique smiley au revers de son treillis.




On recrute les figurants philippins habituels, on reprend le gamin crispant de « Strike Commando » pour jouer le fils du héros et c’est bon, on peut tourner, c’est parti pour l’Oscar !



Et là, c’est le drame.



Car Bruno Mattei n’a pas tenu compte d’un joker qui va littéralement saboter son film du début à la fin. Ce joker, c’est Miles O’Keeffe.










Meuuuuh !





Notre héros discutant avec un méchant communiste.




Selon les échos du tournage, l’acteur, malgré son physique d’athlète (disons plutôt de culturiste), n’était guère disposé à donner de sa personne durant les scènes d’action. Agacé par le bruit des fusils, effrayé par les pales d’hélicoptère, O’Keeffe était un vrai boulet pour toutes les séquences nécessitant un quelconque investissement physique de sa part. Désespéré, Bruno Mattei dut se résoudre à le faire doubler pour toutes les scènes : heureusement, la présence d’Ottaviano Dell’Acqua, acteur-cascadeur interprète du sidekick du héros, allait permettre de pallier à cette défaillance de l’acteur principal.





Ottaviano Dell’Acqua (alias Richard Raymond) et Miles O’Keeffe.




Et il faut bien dire que « Double Target », dès que l’on connaît cet aspect du tournage, prend une toute autre dimension. Série B fauchée au coefficient de grotesquerie moyennement élevé, le film pouvait constituer un spectacle gentiment délassant pour le nanardeur fatigué. Mais la non-prestation absolue de Miles O’Keeffe le rend tout simplement autre : si l’on est au courant et une fois qu’on a repéré le truc, impossible de rater cette dimension du film. Malgré sa grande photogénie, O’Keeffe est le héros le plus inactif de toute l’histoire du cinéma d’action, une sorte de Roger Moore qui n’aurait même pas l’excuse d’être vieux ! Doublé dès qu’il doit ouvrir une porte, Miles O’Keeffe se contente de donner quelques claques au méchant lors du combat final et de faire semblant de tirer avec un bazooka qu’il porte sur son épaule. Au-delà, rien, niet, nada : c’est le personnage du sidekick qui fait tout, les bastons en gros plans, les cascades en plans moyens. Pire que Vadinho dans « L’Homme Puma ». Et pour les cascades filmées de loin, c’est encore l'acteur interprétant le sidekick, puisque O’Keeffe ne daigne rien faire lui-même !









Puisqu’on vous dit qu’il fait tout ! (faudra penser à lui décerner une médaille…)




Si l’on a conscience de la parfaite imposture que constitue la présence de Miles O’Keeffe en héros, le décalage finit par envahir la moindre scène du film, décrédibilisant toutes les séquences d’action. Ainsi, dans une scène, une Vietnamienne alliée du héros se sacrifie en affrontant les Communistes les armes à la main pour couvrir sa fuite. C’est du moins ce que Bruno Mattei a voulu nous montrer. Ce que l’on voit à l’écran, c’est plutôt un grand costaud (O’Keeffe) qui met entre les mains de la fille (qui n’a rien d’une combattante) une mitrailleuse trop grande pour elle, avant de se barrer en la laissant affronter les méchants ! Hallucinant de décalage entre les intentions de l’auteur et le résultat final.





Miles O’Keeffe daignant porter le fusil lui-même.




A partir de là, Mattei a beau sortir la grosse artillerie, faire péter les huttes à grand renfort de bombinettes, faire donner la musique à fond les baffles à chaque arrivée d’hélicoptère pour nous faire croire qu’on voit « Apocalypse Now », tout son film prend l’eau et finit par devenir complètement loufoque, alors que la mise en scène est correcte et certains acteurs plutôt convenables. La vision de « Double Target » est fortement recommandée en groupe, en tentant bien de repérer les feintes utilisées pour nous faire croire que c’est bien Miles O’Keeffe qui fait les scènes d’action. L’effet est garanti ; le film ne s’en remet pas, pour finir par constituer un nanar des plus gouleyants.















Ces cascades-ci ont sans doute été effectuées par Miles lui-même, puisqu’il n’arrête pas de tomber dans les flaques d’eau sans aucune raison.





Massimo Vanni, alias Alex Mc Bride.





A droite : Luciano Pigozzi, alias Alan Collins, présent dans tous les bis italiens.




A cela s’ajoute le quota habituel du film bis italien tourné aux Philippines : dialogues loufoques, personnages clichetonneux, scénario brumeux (on ne comprend goutte aux manigances du technocrate nanar joué par Donald Pleasence), méchants idiots blousés par la plus nulle des feintes, figurants pas motivés pour deux sous. On en oublierait presque que Mattei a malgré tout un certain sens du spectacle, et qu’il arrive à faire quelques scènes d’action plutôt rythmées, en les montant malheureusement n’importe comment.





Donald Pleasence cherchant les motivations de son personnage.




En conclusion, si « Double Target » n’est pas la crème nanardesque de la filmographie de Bruno Mattei, il représente un exemple très réjouissant de mauvais film bis italien années 1980, suffisamment rythmé pour ne pas ennuyer, et suffisamment crétin pour amuser le fin gourmet. Et gloire à Miles O’Keeffe, le héros le plus nul du monde, l’homme qui fait passer Chuck Norris pour Clint Eastwood ! Un personnage qui mériterait bien d’être accompagné du slogan qui fut utilisé par un autre film : « le dernier des héros ». Mais alors, dernier au sens propre du terme ! Y’avait plus que ça en stock, ma bonne dame, pour avoir du héros de bonne qualité, faudra repasser un autre jour ! Tenez, si vous voulez, je vous échange deux barils de Miles O’Keeffe contre un baril de Max Thayer.





Ouéééé, le film est fini, même Ronald Reagan est content !




(1) Une autre école d’historiens du Z prétend au contraire que le film avec Chuck Norris aurait copié sur celui de Bruno Mattei, ce qui constituerait un intéressant cas d’école de plagiaire plagié…





Nikita
Nikita

Double Target
PUB

Les notes des membres

Moyenne : 2.79
avatar de Barracuda Barracuda : 2
avatar de John Nada John Nada : 2.5
avatar de Kobal Kobal : 3.5
avatar de MrKlaus MrKlaus : 2.5
avatar de Nikita Nikita : 2,25
avatar de Peter Wonkley Peter Wonkley : 4

Cote de rareté

Ce film ne semble avoir connu qu’une seule édition française, chez "Delta Video". Ils finiront bien par nous en faire un DVD…



Sinon on peut toujours commander un des DVD-R américains aux visuels quasi-identiques (seul l'emplacement du titre change) chez "Digital Conquest" ou "Revok". Les deux semblent d'ailleurs provenir de la même source : une version japonaise non coupée en version anglaise avec sous-titres nippons.





La VHS française…





…la VHS italienne, dont le visuel servit également à l’édition française d’« Eliminator »…





…et le DVD… joli copié-collé !
Cote de rareté: 3/Rare Consulter le barème de notation

Affiches en plus

Une affiche égyptienne.
Une affiche égyptienne.