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Interview de Nicolas Lahaye

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Nicolas Lahaye


Une fois n'est pas coutume, Nanarland vous propose un entretien avec un universitaire, dont les travaux nous ont tout naturellement intéressés : Nicolas Lahaye est en effet, en language profane, le premier Docteur en Nanarologie ! Cet entretien offre ainsi l'occasion d'analyser le concept même du nanar, ses codes, ses modes de production et de consommation, et prendre un peu de recul sur notre cinéphilie déviante (comme quoi les études mènent vraiment à tout !).

Curiculum Vitae

La thèse de Nicolas Lahaye

Interview menée par Labroche


Bonjour Nicolas ! Peut-on te présenter comme le premier docteur en nanarologie ?

Sur mon diplôme, il est marqué que je suis docteur en histoire des mondes modernes et contemporains dans le cadre d'une thèse sur Le nanar, Cinéma de genre et cinéma populaire, des années 1960 à nos jours. Par rapport à ta question, tu me parles de nanarologie. On peut aussi parler de nanarophilie. Lorsque je me présentais aux assemblées générales de mon unité de recherche - j'ai bénéficié d'un contrat doctoral durant ma thèse - j'employais un autre terme, celui de Politique des horreurs. Il se trouve dans le premier numéro de Midi-Minuit Fantastique en 1962, sous la plume de Jean-Paul Torok. J'estime que de cette façon, on instaure toute une filiation entre Nanarland et une cinéphilie qui - sans être celle canonique de la Nouvelle Vague - s'incarnait dans des thématiques autres, majoritairement celles développées dans les années 1960 par les films de la Hammer. On retrouve déjà l'ami Christopher Lee, pas encore égaré chez Eurociné ou dans des histoires de loup-garous.

Ce qui est intéressant, c'est qu'en plus de ce fantastique gothique teinté d'érotisme les premiers MMF découvrent d'autres formes de transgression filmiques : le gore avec 2000 Maniacs, les premiers kaju eiga, etc. Je pense que l'enjeu interne de mon travail a été de faire un retour chronologique sur toute cette cinéphilie : les fantasticophiles, les bisseux, MMF, L'Écran Fantastique, Mad Movies, un peu Starfix, etc.

On ne peut pas non plus nier qu'en plus d'être docteur, je suis aussi un cinéphile. Au niveau disciplinaire, je ne suis pas seulement un historien : je me suis porté sur le domaine des études cinématographiques, mais aussi de la sociologie/anthropologie du fait de mes nombreuses enquêtes de terrain. En quelque sorte, on peut dire que je suis un cinéphile qui a écrit un travail universitaire sur sa passion. Je me place à la suite de Laurent Aknin - reconnu en ces lieux - qui avait fait à la fin des années 1980 une thèse sur le cinéma-bis italien.

Quand et comment t'es-tu intéressé à ce cinéma ?

C'est étrange cette question, car cela me fait penser à celles que je posais aux nombreuses personnes que j'ai interrogées pour ma thèse - plus d'une quarantaine. Mon entrée en cinéphilie est lente. Je commence à consommer beaucoup de films - en salles - à partir de dix-huit ans. Avant mes souvenirs sont assez communs : le film de Noël au Grand Rex, Aladdin, la mort de Mufasa, etc. A l'adolescence, j'y vais un peu plus, surtout pour des films d'action ou de pur divertissement : la première trilogie de l'espace vient de ressortir. De même, il y a souvent des actioners bien primaires qu'on va déguster avec mon père. Les ailes de l'enfer (déjà avec Danny Trejo) doit d'ailleurs être mon premier film interdit aux moins de douze ans.

La véritable entrée en cinéphilie se fait au moment de la classe préparatoire. Un jour, une amie future critique - à qui j'ai d'ailleurs dédiée ma thèse - me dit qu'il y a une nuit Monty Python au Champo. Cela a été le début d'une longue histoire avec une salle où je suis d'ailleurs plus souvent entré la nuit que le jour ! C'est la période où je commence à aller au cinéma plusieurs fois par semaine. Ce plaisir des films se double de toute évidence d'un plaisir de la salle... Il me revient d'ailleurs le souvenir de séances peu remplies, mais avec un public très réceptif : pendant L'hirondelle d'or, la dizaine de personnes présentes tapait dans les mains pour les chansons de l'homme ivre.

De fil en aiguille, je décide de me lancer dans un master... d'histoire ! Il n'y a toujours pas d'entrée vers le nanar ou le bis, alors que j'ai dépassé mes vingt ans - je n'en ai pas encore trente, c'est dire. En remontant plus loin, je pense que mon premier plaisir coupable en salles cela a du être Les ailes de l'enfer ou Beowulf, toujours avec mon père. Pour le second, on l'avait choisi par dépit. C'est une des seules fois où j'ai vu la salle applaudir le film, tellement elle le trouvait mauvais.

Le goût pour le nanar vient via le défunt site secondscouteaux.com. Par un lien approprié, je suis dirigé sur la version deux de Nanarland : la musique-titre de White Fire me parvient dans les oreilles. Dès lors, je m'intéresse à un tel point au site qu'à un séminaire je décide de faire une intervention sur Robowar. A l'époque je crois que cette tendance au rip-off est uniquement italienne ; elle me fascine. Je fais mon intervention le sourire aux lèvres, sans imaginer le moins du monde que l'on me prenne au sérieux. Sauf que les étudiants me posent des questions sur ce « cinéma du manque ». C'est le signe qu'il y a peut-être une opportunité à saisir.

Qu'est-ce qui t'a fait dire qu'il y avait un travail universitaire à faire sur le sujet ?

Comme je m'entends très bien avec ma directrice de maîtrise - sur un tout autre sujet que le nanar - celle-ci établit une connexion avec celui qui sera mon futur directeur de thèse. Faisons court : je me retrouve à Saint-Quentin-en-Yvelines, devant différents chercheurs de l'UVSQ. Je dois défendre mon sujet sur la base d'un projet de recherche de quelques pages. D'autres candidats passent, dans des matières différentes de la mienne : l'architecture, le droit, etc. Par la force des choses, je vais donc être évalué par des personnes ne pouvant bien connaître mon sujet de recherche - ceci dit, c'est une fatalité de dire que la somme des connaissances humaines est infinie.

Deux anecdotes me reviennent à l'esprit :
- un professeur me répond « pour moi le nanar ça me rappelle avant tout Bernard Tapie dans les Guignols de l'info. »,
- un autre me demande pourquoi je n'ai pas parlé du nanar égyptien ou iranien.
Le fait que j'ai eu ce contrat doctoral sanctionne le sérieux de mon travail. Pour autant, les différentes réactions des membres du jury démontrent que le sujet est peu connu au niveau universitaire.
A ce moment, je n'ai rédigé qu'un projet de recherche d'une petite dizaine de pages. Je pense m'intéresser aux impuretés cinématographiques au sens large du terme.

Du coup quelle a été la réaction des universitaires quand tu as proposé ton sujet ?

Ma thèse n'aurait pas été possible sans l'ouverture d'esprit de mon directeur de thèse Christian Delporte. S'il vient de l'histoire des médias et politique - ses recherches initiales portent sur les caricatures de presse - il offre à des doctorants la possibilité de travailler sur beaucoup de sujets jugés 'ignobles' ou alternatifs. Je pense notamment à un travail sur la musique metal.

Ensuite, il est bon de préciser ce que j'entends par 'universitaires' : il s'agissait de mes collègues, tout simplement. Le terme recouvre autant une réalité professionnelle que le hasard des rencontres.

Les a priori sur le nanar existent, mais pas plus qu'ailleurs. De l'autre, les sujets traités justifient que l'on parle plus souvent de thématiques violentes et érotiques : ce n'est donc pas là que réside la recherche de légitimité. Avec le temps, j'ai même pu ponctuellement organiser des soirées 'nanars' avec certains collègues. Cela m'a donné l'occasion d'en parler sous un oeil nouveau : en se replaçant dans des phénomènes de production culturelle, de représentation des groupes sociaux, etc.

Le terme nanar n'étant pas systématiquement associé à la production cinématographique, le plus dur a été de trouver des angles d'attaque pour le présenter au mieux... sans pour autant nier la réalité du sujet. Il me fallait aussi trouver des termes adéquats pour définir le 'groupe' des nanarophiles.

De l'autre, j'ai néanmoins rencontré des étudiants travaillant sur des sujets proches ou optant pour des angles d'attaques similaires. En plus des personnes déjà citées, je parlerai encore de Corentin Palanchini sur les films de bidasses, Mathias Kusnierz sur la série B hollywoodienne ou Nathanaël Amar sur le punk chinois. Pour avoir parlé avec le deuxième, on se rend très vite compte que les manipulations-remontages d'Eurociné ont déjà des antécédents dans la première moitié du siècle. En quelque sorte, les formes de mercantilisme cinématographique naissent avec le cinéma !

Il me faut aussi mentionner que mon ancien professeur de latin en classe préparatoire avait été journaliste à Starfix, L'Écran Fantastique. Quand j'ai repris avec contact avec lui, FAL s'est même étonné de mon intérêt pour Jess Franco ou de ma fascination pour tout ce milieu. En le revoyant, je lui ai dit en plaisantant qu'il m'avait envoyé de mauvaises ondes pour me forcer à parler de tous ces films étranges.

Ce sujet m'ouvrait aussi la porte vers d'autres domaines : compte tenu des thématiques abordées par mes films, le plus évident était celui de la censure. Une grande partie de mon corpus était classée catégorie 5 - ''s'abstenir par discipline chrétienne'' - par la Centrale catholique.

J'ai parlé plus haut de la musique. En croisant cinéphilie et musique - bonjour à Bruno T. - les fanzines sont un point de contact évident. Les lieux de partage de cette culture 'alternative' sont également liés. J'ai une formulation qui résume les choses ainsi : certaines salles de quartier étaient tellement mal entretenues et fréquentées qu'elles étaient aux salles de première exclusivité ce que les squatts étaient aux salles de concerts.


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