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Les Week-Ends Maléfiques du Comte Zaroff

  • Titre original : Les Week-Ends Maléfiques du Comte Zaroff
  • Titres alternatifs : Sept femmes pour un sadique, Seven Women for Satan
  • Réalisateur : Michel Lemoine
  • Année : 1976
  • Pays : France
  • Genre : Agressions nanardes sur femmes à poil (Catégorie : Epouvante)
  • Durée : 1h22
  • Acteurs principaux : Howard Vernon, Michel Lemoine, Joëlle Cœur, Nathalie Zeiger, Robert Icart
Note :
3
Nikita
Nikita

Chronique





Trop méconnu dans nos contrées, « Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff » a pour particularité d’être l’un des rares films français interdits par la censure durant ces trente dernières années. Il a depuis été réédité en DVD en Angleterre, et jouit maintenant d’une espèce de mini-culte chez nos amis anglo-saxons qui y voient un magnifique exemple de fantastique français "arty", dans la lignée de Jean Rollin, mais en plus énergique. La méconnaissance dont souffre ce film dans son pays d’origine est par ailleurs regrettable, car il s’agit sans aucun doute de l’un des plus magnifiques nanars qu’ait pu nous offrir le cinéma d’horreur français. Moins auteurisant qu’un film de Rollin, moins cra-cra et amateur qu’un Eurociné, « Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff » constituent la seule incursion dans le fantastique en tant que cinéaste de Michel Lemoine, réalisateur plutôt spécialisé dans l’érotisme.







Comédien de formation classique, Lemoine avait trouvé fortune dans le bis italien où il s’était spécialisé dans les rôles de méchant. Son film le plus connu est encore « Le Monstre aux yeux verts » (I Pianeti contro di noi, 1960), où il jouait un inquiétant extraterrestre en vadrouille sur la Terre. Le physique de séducteur un peu louche de Lemoine devait lui valoir des rôles dans des films érotiques, comme « Je suis une nymphomane » de Max Pécas. Devenu réalisateur au début des années 1970, avec notamment « Les Désaxées », histoire d’un couple échangiste, et « Les Petites saintes y touchent », Lemoine allait progressivement abandonner le métier de comédien, pour se reconvertir durant les années 1980 dans la réalisation de pornos hards, activité pour laquelle il dit aujourd’hui ne jamais s’être passionné.



« Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff » font figure de spectaculaire intermède dans sa filmographie : le cinéaste y abandonne provisoirement l’érotisme pour s’essayer à revisiter un mythe du cinéma d’horreur traditionnel (l’aristocrate fou et ses chasses à l’homme), en l’adaptant au style du cinéma bis français. Le résultat est l’un des plus hallucinants nanars qu’il nous ait été donné de voir dans un cinéma français d’habitude plus sage. Plus amusant que beaucoup d’autres films d’horreur hexagonaux, l’œuvre nous offre un style extrêmement original, qui se distingue par une absence totale de complexe dans le délire, allié à des tentatives assez hasardeuses de créer un ambiance poétique surréelle.





Michel Lemoine, à fond dans son rôle.













C’est la saison de la chasse à la femme à poil.




Michel Lemoine interprète le Comte Boris Zaroff, descendant du célèbre chasseur d’hommes. Riche homme d’affaires, il passe ses week-ends dans son château à la campagne, sur lequel veille son marjordome Karl (Howard Vernon), tout droit sorti d’un film d’horreur des années 30. Le Comte, apparemment soucieux de perpétuer la tradition sadique de la famille, se livre à des sévices gratinés sur les voyageurs de passage (essentiellement les femmes, pour le quota sexe). Signalons tout de suite que le thème de la chasse à l’homme, essentiel au mythe de Zaroff, ne sera guère exploité dans le film. Tout juste voit-on au cours de la première séquence le Comte Zaroff, à cheval, courser une femme à poil dans la campagne. Mais ensuite, le "héros" du film préfèrera se servir d’appareils de tortures et autres poisons pour occire ses victimes, comme n’importe quel sadique de série B. Le film aurait pu tout aussi bien s’appeler « Les Week-ends maléfiques de Roger Rapeau » sans que ça change grand-chose. Mais par ailleurs, les crimes du Comte semblent issus de ses propres hallucinations. A moins qu’ils ne soient vrais. Ou bien qu’il délire vraiment. Mais c'est pas grave; rien n’est grave, rien n’est vrai, dans ce précurseur français seventies d'"American Psycho" (oui, on va chercher les références qu'on peut !).





On sent bien que le réalisateur a fait dans l’érotisme.




Le scénario se distingue, du début à la fin, par une extrême confusion que n’aident pas de probables coupes sauvages imposées par la censure. A moins que le scénario n’ait eu ni queue ni tête dès le début ? En tout état de cause, il sera extrêmement difficile de comprendre les motivations des personnages, les raisons de leurs actions et le sens de leur comportement, un peu comme si plusieurs versions du scénar avaient été découpées en tranches puis mélangées au hasard en prenant soin d’en expurger toutes les scènes suffisamment explicatives. On comprend que Howard Vernon a été chargé par son père, majordome du Comte Zaroff de la légende, de retrouver le dernier descendant de son maître et de faire en sorte que son sadisme héréditaire puisse s’exprimer. On n’en saura guère plus sur ses motivations, d’autant que Karl semble tantôt être l’allié fidèle de son maître, tantôt comploter contre lui. Il s’agit visiblement d’une vengeance, mais laquelle ? Et pourquoi ?





Howard Vernon cachetonne entre deux Eurociné.




Le Comte est ensuite assailli par les visions d’un fantôme féminin, Anne (jouée par l’étrange Joëlle Cœur, habituée des films de Jean Rollin). Celle-ci était apparemment sa maîtresse, mystérieusement assassinée. Que veut-elle ? Entraîner le descendant de son amant avec elle dans la mort ? Et pourquoi ? On n’en saura pas davantage, le spectre semblant avoir pour seule fonction de créer une ambiance surréaliste et hallucinatoire.









La très belle Joëlle Cœur, assez convaincante dans son rôle de fantôme.





La production a quand même pu louer un beau château.




Puisque l’on parle de surréalisme, disons tout de suite que le but est atteint : tout dans le film donne dans un tel nimportequouesque que logique, chronologie, narration, n’ont plus le moindre sens. Le film semble en effet vouloir tout à la fois donner dans le cinéma d’exploitation le plus pur (du sang et de la fesse) et créer une ambiance poétique typique de l’épouvante à la française. Il échoue sur les deux plans, qui se télescopent dans une absence complète de talent et de maîtrise, pour donner un gloubiboulga brumeux, rempli de scènes érotiques ringardes et d’instants de pur génie nanar, grâce notamment aux dialogues. Ainsi, la scène où l’on voit Michel Lemoine manger, tandis qu’Howard Vernon rôde à l’arrière-plan. Soudain, comme un cheveu sur la soupe, Vernon dit d’une voix traînante : « La vie… est éphémère… ». Michel Lemoine : « Que dites-vous, Karl ? » Howard Vernon : « Rien, Monsieur, le Comte… Je philosophais… » L’intégralité du film est ainsi, totalement incongrue, plombée par des dialogues à la fois plats et trop écrits, qui recherchent un effet dramatique ou inquiétant que jamais ils n’atteignent.









Cette femme a bu la potion magique du Comte Zaroff, qui fait s'animer les statues de grands noirs.









La volupteuse Martine Azencot fait quand même beaucoup pour remplir le quota sexe du film.





Le chien était celui de la comédienne, et on voit très bien qu’il veut faire joujou, alors qu’il est censé l’attaquer férocement !




Le film est de surcroît assez mal joué, une partie des interprètes étant manifestement des amateurs, à part Lemoine, Vernon et Joëlle Cœur. La médiocrité véritablement affolante du jeu de la plupart des victimes contribue à la douce folie qui gagne le spectateur à la vision du film, à croire que la plupart de ces malheureux n’ont jamais fréquenté dans leur vie ne serait-ce que dix minutes de cours de théâtre. Howard Vernon rehausse heureusement le niveau, par une prestation totalement ahurissante de cabotinage : voix traînante à l’accent nasillard, rictus sadiques, œil vitreux, Vernon surjoue à mort avec l’air de beaucoup s’amuser et de ne pas prendre au sérieux une minute ce qu’on lui demande de faire. Son jeu est en tout cas tellement marqué "cinéma bis" qu’il sent quelque peu l’auto-parodie.





Michel Lemoine venant d'assister à la première projection de son film.





Le pompon du grotesque est cependant atteint avec la scène dite "de Francis et Muriel". Là, nous atteignons une sorte de nirvana du nanar d’horreur, difficilement descriptible tant la scène explore les tréfonds de la débilité. Essayons néanmoins… Vous connaissez sans doute le syndrome du film d’horreur, qui veut que toutes les victimes agissent de manière totalement stupide, au mépris de leur sécurité la plus élémentaire ? Hé bien, nous atteignons là une sorte de mètre-étalon insurpassable du crétinisme victimesque. Jugez plutôt :





L’entrée en scène des deux stars.





Ce winner de Francis (lisez l’interview du comédien dans l'onglet bonus de la chronique !).





Cette finaude de Muriel.




Un jeune couple, Francis et Muriel, tombe en panne près du château du Comte Zaroff. Ils sont accueillis par le lugubre majordome Howard Vernon, avec sa tête de déterré (et ils ne rebroussent pas chemin aussitôt ! Déjà, ça...) puis par le Comte lui-même (Michel Lemoine, qui en fait des tonnes dans le genre "pervers doucereux"). Zaroff a l'air aussi fiable qu'un député en campagne, mais cela ne les touche absolument pas. Dans la chambre que leur a accordé le Comte pour la nuit, Muriel qui s’habille en dansant en topless au son d'un phonographe (histoire de remplir le quota fesse) aperçoit par la fenêtre le cadavre de la dernière victime du Comte : « Yiiiik ! Francis ! Viens voir !! » Francis arrive, le cadavre a bien sur disparu : « Mais non, tu es stupide, il n'y a personne ! ». Et Muriel (« Ah oui, j'ai dû rêver ! ») SE REMET A SE DANDINER DANS LA CHAMBRE AU SON DE LA MUSIQUE COMME SI DE RIEN N'ETAIT ! Elle aperçoit ensuite Howard Vernon qui emporte le cadavre dans ses bras. Rebelote : « Yiiiik ! Francis ! Viens voir !» « Mais non, Muriel, tu es stupide ! ». Le tout, deux fois de suite. « Je te préviens, Muriel, si tu continues, il y aura vraiment le corps d’une femme sur le terre-plein, et tu seras la seule à ne pas le voir ! » « Pourquoi ? » « Ce serait trop long à t’expliquer. » Tout simplement hallucinant de connerie, et le jeu des deux godelureaux n’arrange rien…





Cette femme qui danse le twist vient d’apercevoir un cadavre.




Muriel, curieuse de voir la salle de tortures du château, s’aventure dans les combles, et aperçoit à nouveau le cadavre de la victime, qui disparaît quelques minutes plus tard. Le Comte leur fait ensuite visiter ladite salle de tortures en leur décrivant avec un sourire gourmand les différentes techniques de supplices, ET ILS NE S'INQUIETENT TOUJOURS PAS, surtout Muriel, qui a quand même vu QUATRE FOIS ce qui semblait être un cadavre de femme. Lemoine, d'une mauvaise foi visible à l’oeil nu, leur propose ensuite d'essayer un appareil (« Ca vous dirait que je vous y attache ? ») ET ILS ACCEPTENT ! Ce n'est que lorsque les pointes en fer se mettent inexorablement à descendre sur eux pour les écraser qu'ils finissent par se douter de quelque chose, et encore, à la dernière seconde !





Et si on visitait la salle de tortures ?





Diantre, quelle excitation !





- Le Comte Zaroff : « Mais oui, essayez la machine… »

- Ce sacré blagueur de Francis : « Je suppose que la douleur devait dépendre du poids de la partenaire, ha ha ha ! »








Mais, se pourrait-il que… ?





Ils l’ont vraiment cherché.





Yiiiik ! Francis !!!!




Pour avoir vu le film sur grand écran, au milieu d’une salle remplie de nanardeurs hurlants, l’auteur de ces lignes gardera toujours de cette scène un souvenir ému… On pourrait aller jusqu’à proposer la création d’une échelle "Francis-et-Muriel" pour mesurer la stupidité des victimes de films d’horreur.





"Je suis inquiet, ça fait une heure que mon film est commencé et le scénariste n'est toujours pas arrivé..."




Le métrage se traîne ensuite, entre une scène paresseusement horrifique et une hallucination nanarde, jusqu’à un dénouement sans queue ni tête. Sans vouloir spoiler, précisons que le nonsense du final est à la hauteur de ce qui a précédé, avec apparitions du spectre, fumigènes, musique opératique et onirisme frappé du ciboulot.





Depuis Ed Wood, ce genre d'effet fait toujours son petit effet...




Sans scénario, ni logique, ni beaucoup d’argent, Michel Lemoine nous a offert là un splendide exemple de cinéma bis français raté, les maigres tentatives de faire un film d’horreur sérieux se trouvant irrémédiablement phagocytées par un érotisme extrêmement pataud. C’est bien simple, tous les prétextes sont bons pour mettre les actrices à oilpé, au point que cela ajoute au comique de l’ensemble.





Mine de rien, Howard Vernon dans un cimetière, c’est une image qui résume toute une époque du cinéma d’horreur français.




Précisons tout de même que le rythme du film est assez lent, comme la plupart des films d’horreur français, qui sacrifient souvent l’efficacité narrative à une certaine poésie contemplative. Cela peut en irriter certains, mais ajoute, dans ce cas, à la ringardise d’un film qui échoue à tous les niveaux, narratif et formel, au point que la mollesse de la forme rejoint ici l’inexistence du fond dans une splendide rencontre nanarde ! Dans le registre "cinéma fantastique français seventies", "Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff" (quel titre, par ailleurs : "Bon, la semaine prochaine, je pars en week-end maléfique !") atteint des niveaux de délire enthousiasmants et nous redonne foi en la capacité de notre beau pays à rivaliser avec ses voisins européens sur le terrain du n'importe quoi.



On se demande en tout cas pourquoi la censure française a si lourdement sévi sur ce film : craignaient-ils pour la santé mentale du public ? Il est vrai que la vision des « Week-ends maléfiques du Comte Zaroff » a perturbé l’équilibre mental de beaucoup de ses spectateurs, et il se murmure aujourd’hui que certains perdent leur temps à surfer sur des sites internet interlopes… On commence dans le bis français ringard et on termine dans les paradis artificiels du ninja made in Godfrey Ho ! C’est du propre, ma bonne dame…





Nikita
Nikita

Les Week-Ends Maléfiques du Comte Zaroff
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Les notes des membres

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Cote de rareté





France, ton patrimoine fout le camp !



C'est quand même honteux de se dire que ce film a été si longtemps oublié dans nos contrées, alors qu'il a bénéficié d'une édition DVD particulièrement bichonnée chez l'éditeur anglosaxon "Mondo Macabro" (visuel en tête de chronique). Une édition très soignée avec version anglaise et version originale française sous titrée british... Le tout accompagné d'une interview de Michel Lemoine titrée "Formidable" où le comédien réalisateur fait le point sur sa carrière.





La VHS de l'éditeur "Polygram Video"




En France, comme d'habitude, c'est le régime vieille VHS d'époque. Il existe trois versions aux visuels identiques de chez "Arena", "Spectrum Polymédia" (la même boîte, en fait) et enfin "Polygram Vidéo". Ca va être encore la croix et la bannière pour les dégotter, celles-là... Heureusement, certaines chaînes câblées ont la bonne idée de le rediffuser de temps à autres.
Cote de rareté : 3/Rare Consulter le barème de notation

Bonus

Le hasard réserve parfois d’agréables surprises. Comme celle que nous avons eu lorsque Robert de Laroche (acteur dans le film sous le pseudonyme de Robert Icart) nous a contacté, tout étonné de trouver une trace des "Week-ends maléfiques du comte Zaroff" sur le Net. Evidemment, nous ne pouvions pas décemment laisser passer l’occasion de lui poser quelques questions complémentaires, afin d’en savoir un peu plus sur le film et ses protagonistes. Il nous a répondu avec une grande amabilité et une franchise des plus appréciables. Nous le remercions donc sincèrement pour les réponses instructives qu’il nous a gentiment données.








Pouvez-vous nous dire comment vous avez commencé à travailler dans le cinéma et plus précisément avec Michel Lemoine ?



Très cinéphile depuis l’âge de douze ans, et fan de films fantastiques, j’ai voulu être réalisateur depuis l’adolescence. J’ai réalisé deux courts-métrages, dont une histoire de vampires, puis je me suis retrouvé journaliste de spectacle dans un grand hebdo féminin, Elle. C’est à l’occasion d’un numéro d’été spécial cinéma que je suis allé interviewer Janine Reynaud, alors mariée à Michel Lemoine ; pour le journal, l’idée d’un mari dénudant sa femme à l’écran les intriguait. Janine et Michel m’ont accueilli avec beaucoup de gentillesse. Moi, j’étais fasciné. Rencontrer le Monstre aux yeux verts et l’héroïne de Nécronomicon, pour un cinéphile de 23 ans, c’était génial !



Deux mois après, Lemoine m’a invité à la projection de presse des Confidences érotiques d’un lit trop accueillant. Entre temps, je m’étais laissé pousser les cheveux et la moustache, et il ne m’a pas reconnu. Pire ! Il m’a pris pour un comédien que devait lui envoyer une amie. Le lendemain, coup de fil, excuses, nous nous voyons, et il me propose un rôle dans ce qui s’appelait alors L’Étreinte cordiale. Je lui dis que je préfèrerais être assistant réalisateur, il me prend donc comme stagiaire, mais pour que je sois payé, je signe donc un contrat pour un rôle de comédie, qui disparaît un peu plus tard du planning, car trop cher à réaliser (il fallait un carosse !). C’est comme ça que j’hérite du personnage du faux étudiant anglais et que je me retrouve à poil en compagnie de l’adorable Nathalie Zeiger ! Je vous laisse imaginer la tête de Daisy de Galard (alors rédactrice en chef de Elle) quand elle a su les conséquences de la fameuse interview !



Michel Lemoine pensait déjà à Zaroff quand Les petites saintes y touchent étaient en préparation. Connaissant ma passion du fantastique, il m’a proposé aussitôt d’être deuxième assistant… et « jeune premier », bien malgré moi, pour les mêmes raisons financières, et aussi je crois parce qu’il éprouvait une certaine tendresse pour le couple un peu surréaliste que nous formions dans les Petites saintes, Nathalie et moi.



Des souvenirs de Michel Lemoine et de sa méthode de travail ?



Autant le tournage des Petites saintes (à Londres et dans divers lieux, Paris et province) s’est déroulé tout seul, autant celui de Zaroff a été hallucinant. Ça tient avant tout au fait que nous l’avons bouclé en moins de trois semaines, avec beaucoup d’extérieurs (c’est le château d’Us, près de Pontoise, que l’on voit), et que créer une atmosphère de mystère et de poésie quand tout le monde hurle est mission impossible ! En plus, Michel était des deux côtés de la caméra, ce qui était très lourd. Pour tout arranger, les dialogues étaient réécrits le soir pour le lendemain, les engueulades avec divers membres de l’équipe s’enchaînaient, j’étais chargé de rabibocher les uns et les autres, et l’atmosphère était à couper au couteau.







Comme pas mal d’acteurs passés à la réalisation, Lemoine est quelqu’un qui aime bien montrer lui-même les plans qu’on va tourner. Il aime beaucoup ses acteurs, et encore plus ses actrices : il y a chez lui une vraie jouissance à les montrer en beauté. Dans Zaroff, il suffit de regarder Martine Azencot, qui n’a jamais été aussi belle, pour voir ce que je veux dire. Il faut dire que le chef opérateur était tout à sa dévotion !



Avez-vous quelques anecdotes sur « Les Petites saintes y touchent » et « Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff » ?



À l’époque des Petites saintes, j’étais encore un jeune homme pudique. Pour la fameuse scène de lit, je rentrais de vacances et j’étais très bronzé. Lemoine, en voyant mes fesses blanches, m’a expédié faire un tour au maquillage. Odette Berroyer, la maquilleuse de BB, voyant mon air très gêné, m’a fait un grand sourire en me disant : « T’inquiète pas, mon grand, j’ai fait ça des tas de fois pour Brigitte. » J’ai trouvé la comparaison tellement cocasse (et valorisante pour mon postérieur, quand même !) qu’un moment après, nu avec Nathalie devant vingt-cinq personnes, je n’y pensais même plus et trouvais les choses naturelles. Ce que j’ai trouvé le plus drôle ? Voir le clapman venir faire son clap au ras de mon zizi. Pour la petite histoire, Les Petites saintes ont été le dernier soft français (il est même sorti à l’étranger avec des inserts), il ne fallait rien montrer, et Nathalie et moi avons été contraints à une gymnastique peu confortable pour ne pas effaroucher la censure. Je vous laisse imaginer le travail de Bob Wade, le monteur…







Dans Zaroff, je garde le souvenir, malgré le stress, de fous rires homériques. Le chien danois qu’Howard Vernon lâche sur Martine Azencot était en fait le chien de Martine. Tourner la scène où il la poursuit le long des couloirs et finit par la précipiter par la fenêtre a été un moment épique. Première prise : Martine part en hurlant « Non, Igmar, non ! » et le chien reste planté sur son derrière, l’air effaré. Deuxième prise idem. Finalement, comme on tournait en son-témoin, Martine a trouvé la solution : avec une voix toute mignonne, elle s’est mise, en courant, à psalmodier : « Viens Igmar, viens mon bébé, viens jouer avec maman ». Et ça a marché tout seul ! Mais je vous laisse imaginer la rigolade sur le plateau…







Autre grand moment : quand Howard nous laisse sur le « lit d’amour » et que les pointes de fer nous transpercent. La scène a été tournée dans une étable, à Marines. À côté de l’instrument de torture, il y avait une longue et vaste mangeoire dans laquelle Janine Reynaud et un des assistants étaient couchés, munis de poires reliées à des tuyaux de caoutchouc répartis entre Nathalie et moi. Le tournage a duré une après-midi entière. J’étais couché sur une plaque de cuivre, attaché pour de bon par les poignets et les chevilles, et il faisait très chaud ; Nathalie avait beau être légère, j’avais mal partout. Et, accessoirement, j’étais le seul à savoir que ce que nous allions prendre dessus n’était pas de l’hémoglobine, mais quinze litres de sang de bœuf ramenés d’un abattoir…







La tension montait au fil des heures. Michel en avait après moi parce que j’essayais de lui dire qu’au moment de mourir, je n’aurais pas débité des dialogues si ampoulés. Puis on a commencé à tourner les plans avec le sang. Au bout d’un certain nombre de prises, les poires se sont vidées. Et moi, crevé de fatigue, j’ai commencé à piquer un fou rire silencieux en entendant le bruit infâme que faisaient les tuyaux entre Nathalie et moi. Nathalie, me sentant rire alors que la caméra tournait, en a fait autant ; on a foiré plusieurs prises tellement on riait, je n’arrivais même pas à expliquer que ces foutues poires étaient vides, et je sanglotais en entendant le fameux bruit. J’ai cru que Lemoine allait m’étrangler. Ce qui fait que les larmes qu’on voit dans mes yeux ne sont pas la conséquence de l’épouvante, mais bien d’une crise de fou rire mortelle ! Conclusion, quand on m’a détaché, toujours hilare et pleurant, puant le cuivre, le sang et la transpiration, je ne savais plus où j’étais. Je me suis laissé déshabiller et laver, et ramener à l’hôtel. Difficile d’oublier ce moment du tournage !







Un scoop : pour le rôle d’Anne, tenu (très bien à mon avis) par Joëlle Cœur (une fille très attachante et désespérée), j’avais recommandé à Lemoine et à son directeur de production une inconnue dont je venais de voir un film en projection de presse. Le film, c’était Emmanuelle, l’actrice, Sylvia Kristel. Je leur ai dit qu’elle ne payait pas de mine au naturel, mais que ce serait une star dans les semaines qui allaient suivre. Ils l’ont convoquée, et l’ont jugée insignifiante. J’ai insisté. Ils ont dit non. Ils le regrettent encore ! En 1974, on aurait vendu n’importe quoi sur le nom de Sylvia Kristel…



Quels souvenirs gardez-vous de votre rencontre avec Howard Vernon ?



La rencontre avec Howard Vernon a été le point de départ d'une longue amitié. À l'époque (1974), il était très désenchanté, prenant les tournages surtout à l'étranger comme des alibis de voyages lui permettant de mener une vie agréable. Je l'ai souvent interviewé sur son travail d'avant le fantastique, et il aimait beaucoup en parler.

Il y avait malgré tout un regret caché de cette époque où il était une vedette du cinéma français. Mais Howard était un marginal, désireux de ne pas se laisser enfermer dans un carcan. Franco et d'autres lui ont permis de mettre au jour ce personnage étrange, lunaire, inquiétant, cette douceur somnambulique qu'il avait aussi dans la vie. Nous avons beaucoup ri pendant le tournage, c'était très dur de garder son sérieux quand il était dos à la caméra ! Par la suite, quand Biette, Vecchiali, Huillet, Borowczyk, Guiguet et d'autres ont fait appel à lui, il a retrouvé le goût du cinéma, tout en faisant semblant de ne pas y attacher d'importance. C'était un personnage très complexe, à la fois sombre, solitaire, malheureux, et en même temps sociable, drôle, d'une grande curiosité. Un excellent photographe: j'avais écrit pour lui le texte d'un album de photos de travail du danseur Michaël Denard, et qui n'est jamais sorti. J'adorais aller dîner avec Howard. On ne s'ennuyait pas une seconde avec lui !







Des souvenirs de vos prestations d'acteur ?



Pour être franc, je ne me suis jamais considéré comme un acteur. Ce qui me plaisait, c’était d’approcher l’univers du cinéma, parce que je rêvais d’être réalisateur. J’ai eu la chance de voir travailler Melville, Bresson, Chabrol et d’autres, ça me fascinait. Je retenais tout ce que je voyais. Mais en tant qu’acteur, dans les deux films qui nous intéressent, je souffrais de ne pas être vraiment dirigé, avec la conscience d’être mauvais comme un cochon. Quoique pour les Petites saintes, j’étais moi-même, et cette spontanéité passait, me semble-t-il. On voyait que je m’amusais. Pour Zaroff, je ne riais plus du tout. Nathalie non plus. Elle était si tendue qu’elle était incapable de retenir une ligne de dialogues. Dans la scène d’anthologie (mais… tu es stupide), un assistant était couché par terre devant nous et lui soufflait son texte. Vous comprenez mieux la spontanéité, maintenant ?



Comment avez-vous réagi à l'interdiction des « Week-ends » et comment Michel Lemoine a-t-il réagi ?



Je suis tombé des nues ! Surtout en lisant le motif principal d’interdiction : « Incitation à la nécrophilie ». Sic ! Ça en dit long sur les fantasmes desdits censeurs… Ça a été un très gros choc pour Michel qui s’était vraiment donné à ce film, en imposant l’idée du fantastique à une productrice qui voulait surtout un film érotique. Il y avait en outre l’aspect perte financière, le film n’étant sorti qu’aux USA, en Italie et en Espagne, et plus tard en vidéo. À l’époque, on présentait les films risquant le X à la censure avec une copie légèrement tronquée, histoire de passer sans heurts. Le destin (ou un mauvais plaisant) a voulu que la copie tronquée soit partie à la projection pour les acheteurs tandis que la version intégrale est allée à la censure ! Il n’a même pas été question de X : interdiction totale, qui n’a été levée que par Jack Lang, mais le film n’est en fait passé que deux fois en salle à Paris ; une projection en 1974 dans le cadre d’un festival de cinéma fantastique, et à la Cinémathèque française, un soir d’hommage à Michel Lemoine.







Initialement, le film durait 2h15, avec un prologue où Alain Venisse et Jean-Claude Romer expliquaient la filiation entre le mythique comte Zaroff et Boris. Il y avait aussi plusieurs scènes fantastiques, avec des renvois au moyen âge. Tout a été coupé pour le vendre comme un film érotique, et il ne reste plus aujourd’hui que la triste copie d’1h25, dans un état lamentable, alors que la photo de Philippe Théaudière était fort belle. Vous avez échappé à une scène encore mieux que « tu es stupide » où Nathalie et moi nous retrouvions dans le passé, elle en jeune paysanne, moi en hobereau lubrique bardé de cuir et fouet en main. Le cher Howard Vernon jetait Nathalie à mes pieds en lançant, avec un solide accent bourguignon (sic) : « Cette ribaude nous a donné bien du mal, monseigneur. » Vous voyez que vous avez perdu le meilleur !



Que s'est-il passé pour vous après le film ? Avez-vous continué dans le cinéma ?



Non. J’ai continué mon métier de journaliste de presse écrite (je le suis toujours), j’ai fait

de la radio (RMC, France Inter, RFI) pendant quinze ans, un peu de télé, j’ai écrit une cinquantaine de livres (notamment sur les chats et Venise, mes deux passions en dehors du cinoche, sans oublier des nouvelles fantastiques), des livrets d’opérette et de ballet, et je travaille en ce moment à un bouquin sur le cinéma d’épouvante (chassez le naturel…) et à mon premier roman.







Je suis resté proche de Michel et Nicaise Lemoine, et aussi de Janine Reynaud, depuis 35 ans. Ils ont conservé le même enthousiasme, la même gentillesse, la même folie au-delà des ans. Je les adore comme au premier jour !



PS. Je précise que je n’ai utilisé le pseudo Robert Icart que comme acteur dans les deux films de Michel Lemoine, mais que je figure sous mon vrai nom, Robert de Laroche, comme assistant réalisateur.



MA BRILLANTE FILMOGRAPHIE :



Apparitions :



1970 - Quatre nuits d’un rêveur (Robert Bresson)

1971 - Le Fou de mai (Philippe Defrance)

1972 - Demain matin (CM, Gilles Béhat)

1973 - L’Amérique (CM, Michel Lemoine)

1974 - Der Junge Graf Kessler (Télé allemande)



Films :



1969 - Exil (CM de Jean-Paul Leyvastre ; assistant réalisateur)

1970-71 - Chronique de voyage (CM 26 mn ; scénario, musique, réalisation et rôle du vampire). Avec Marc-Olivier Cayre, Claude Moro, Francine Roussel.

1972 - Baphomet (CM 14 mn ; scénario, musique, réalisation). Avec Gilles Béhat, Marie Séline, Michèle Delanty, Francine Roussel, Maud Molyneux.

1973 - Les Petites saintes y touchent (alias L’Étreinte cordiale, À la découverte du plaisir, Jeunes filles en extase). Rôles de Mike et du journaliste ; assistant stagiaire.

1974 - Les Week-ends maléfiques du comte Zaroff (rôle de Francis ; deuxième assistant).