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Une chance sur six
(1ère publication de cette chronique : 2026)
Titre original : Une chance sur six
Titre(s) alternatif(s) : Aucun
Réalisateur(s) : Jacques Malaterre
Année : 2018
Nationalité : France
Durée : 1h36
Genre : Échec et Pat
Acteurs principaux : Patrick Sébastien, Nicolas Van Beveren, Évelyne Dandry, Anne Sila, Patrick Albenque, Benoît Giros, Gilbert Traïna

Elles existent encore.
Ces perles oubliées. Ces pépites enfouies. Ces grands nanars ignorés, passés jusque-là inaperçus, non pas parce que personne ne les a vus, mais parce que sur le moment personne n’a reconnu leur génie. Une chance sur six est de celles-là.
Quand on associe Patrick Sébastien et cinéma, on pense bien sûr immédiatement à T’aime. Film raté comme aucun autre, quasiment irregardable aujourd’hui en raison de la gêne immense qu’il provoque, abordant tous les thèmes humains et sociaux les plus délicats en roulant dessus au bulldozer, il laisse le spectateur moderne paralysé par les fumées gravement toxiques qui en émanent.
La chronique du film par Le Rôdeur est un bijou d'écriture.
T’aime ne fut toutefois pas la dernière incursion de Patrick Sébastien dans le 7ème art. Sur les réseaux sociaux, un contact bien intentionné nous aiguille ainsi vers trois “thrillers machiavéliques” (dixit le marketing d’époque) diffusés sur France 2 entre 2014 et 2017, dans lesquels Patrick Sébastien écrit et joue le premier rôle (laissant la réalisation à Jacques Malaterre) : Monsieur Max et la rumeur, L’Affaire de Maître Lefort et Une chance sur six. Les deux premiers valent le détour. Le troisième vaut que vous arrêtiez ce que vous faites pour vous jeter dessus.
Face caméra, Patrick Sébastien nous regarde droit dans les yeux. Alors que le point de vue passe de gauche à droite, avec une voix caverneuse et un effet d’écho qu’on ne trouve que dans les versions d’Adobe Première d’avant 1997, il nous lance un défi :
“Je suis coupable. Bien sûr que je suis coupable. Mais la question n’est pas de savoir si je le suis, mais si tu auras les éléments pour le prouver. Et ça, tu ne les auras jamais !”
Lancez le générique, ce ne sera pas de trop pour s’en remettre.
Il est coupable. De beaucoup de choses.
Patrick Sébastien est Hubert Vallon, antiquaire homosexuel vénéneux et flambeur qui ne vit que pour l’adrénaline du casino. Il est marié mais son couple bat de l’aile depuis qu’il a “changé son fusil d’épaule” (sa formule fétiche pour dire qu’il est devenu homo) 15 ans plus tôt.
Lorsque sa femme, lassée de ses infidélités et de son tempérament, menace de lui couper les vivres, il se lance dans un plan incroyablement compliqué à base de roulette russe, de faux cadavre et d’arrosage automatique pour l’assassiner et faire accuser à sa place un petit malfrat. Mais un flic coriace vient mettre un grain de sable dans son crime parfait…
Pour Patrick Sébastien, Hubert Vallon n’est pas juste un personnage : c’est le rôle d’une vie. Il joue pour l’Oscar, pour le Nobel, pour l’Histoire. Il est Mozart face à son piano, Sissi face à son destin, Zidane face aux buts brésiliens, Hannibal Lecter face à son bifteck. La sonde Voyager vole à 25 milliards de kilomètres de la Terre. Patrick Sébastien plane encore plus haut.
Plus habité qu'un HLM de banlieue.
Décomposons le personnage :
Hubert Vallon est antiquaire. C’est un grand bourgeois, presque un aristocrate à l’échelle de sa petite ville. Il a de la culture, et il aime l’étaler. Quand il cite Sacha, il précise “Guitry, pas Distel !” et on doit rire. Flambeur, il aime tout autant étaler son argent et jouer au casino que s’en servir pour corrompre et manipuler quiconque approche de ses filets. Après le sexe, l’argent est son deuxième sujet de conversation préféré, dans les deux cas pour rappeler qu’il en a beaucoup.
Hubert Vallon est homosexuel. Sous la plume de Patrick Sébastien, l’homosexuel assumé est un prédateur constamment en chasse. Il y a deux types d’hommes autour d’Hubert Vallon : ceux qu’il se taperait bien tout de suite, et ceux qu’il se garde pour plus tard. Une seule exception : “les folles” (sic), car Hubert Vallon n’aime que “les hommes, les vrais”. Merci Patrick, un instant on risquait de croire que tu étais devenu woke. En termes de jeu d’acteur, on est en plein Inception où Patrick Sébastien cherche à la fois à montrer qu’il sait très bien jouer un personnage homosexuel, et à ce qu’on comprenne tout aussi bien qu’il ne l’est pas lui-même.
Hubert Vallon est vénéneux. Bonnes manières bourgeoises, arrogance en bandoulière, Machiavel des sous-préfectures provençales, il est le grand vizir qui sera un jour adjoint au maire à la place de l’adjoint au maire. Il parle avec une espèce de souffle rauque façon ASMR de tuberculeux et fait des allusions sexuelles toutes les trois phrases. Patrick Sébastien est Méphistophélès après deux viagras et trois paquets de Gitanes.
C’est le cœur nanar d’Une chance sur six : d’un côté Patrick Sébastien est à la fois un très mauvais acteur complètement habité par son rôle, et de l’autre les dialogues, qu’il a écrits lui-même, sont ampoulés, improbables et souvent ridicules. Il voudrait mettre en scène des personnages complexes aux multiples facettes, mais il les fait s’exprimer entièrement à coups d’aphorismes à deux balles tout en les jouant avec la subtilité d’une blague de pet. La règle intangible (qu’on retrouve au long des trois téléfilms) c’est : une scène = une punchline ratée + une émotion complètement surjouée.
Un réflexe d’aller toujours trop loin, trop fort, qui vient peut-être de son expérience d’imitateur.
Les personnages secondaires ne sont guère mieux lotis. Nicolas Van Beveren joue (comme il peut, rien à lui reprocher) Gaetano Campanella, qu’on nous présente, dans l’ordre, comme célibataire, catholique fervent, obsédé sexuel et flic rebelle. “Ce n’est pas légal… mais c’est juste !” aime-t-il répéter lorsqu’il flirte avec le mauvais côté de la loi.
Entre le criminel et le flic, l’affrontement psychologique est sans pitié ni pardon. Précisément, ça se traduit à chaque fois par deux minutes obligatoires de drague lourde, Hubert qui explique par le menu ses inclinations sexuelles, Gaetano qui surenchérit sur le fait qu’il aime aussi le cul mais avec des femmes, et ça se termine en concours de citations de Sylvie Vartan. "Enfin… Là, on est chez Freud !" lance Hubert – "Freud Astaire ? Le danseur ?" répond Gaetano, facétieux.
Au concours de citations de France Gall, il était le meilleur...
Dans son canapé, le spectateur ne sait simplement plus quoi faire. On est face à un carambolage à 14 voitures alors que la trousse de secours est vide, que l‘accident est de l’autre côté de la rivière, que notre portable n’a plus de batterie et qu’on a les mains attachées dans le dos.
Alors on encaisse.
On encaisse quand Gaetano nous assène que "La vie c’est comme les réverbères : c’est beau de loin mais c’est loin d’être beau".
On encaisse quand il suggère à Hubert de rentrer car il fait froid dehors et que celui-ci répond, la voix lourde de la sagesse des siècles, "qu’on sera mieux à l’intérieur" mais qu’il aura "toujours aussi froid dedans".
On encaisse quand le directeur du casino nous explique que la roulette est l’instrument du démon, que le nombre de la Bête 666 y est inscrit partout, et que peut-être Hubert Vallon est Satan en personne, si ça se trouve, on sait pas. N’en jetez plus, il faut garder de la place pour l’astuce aussi éclatée au sol qu’un oligarque russe en disgrâce qui va permettre à Gaetano de coincer Patoche la Brocante.
Le patron du casino lui aussi joue un rôle relativement anodin avec une intensité très déstabilisante.
Un autre truc qu’on encaisse en pleine figure, c’est la misogynie stupéfiante des trois téléfilms du “Patoche Cinematic Universe” (PCU). Une chance sur six n’est pas le pire spécimen, la palme revenant sans conteste à L’Affaire de Maître Lefort, mais c’est quand même un beau bestiau. C’est très simple : dans le PCU, les femmes sont toutes des putes, des emmerdeuses ou des ingrates, et généralement les trois à la fois. Patrick Sébastien s'affiche chaque fois en mastermind du féminicide mais de telle façon que quand même, on le comprend, le pauvre, c’est vrai qu’elle était casse-couilles sa meuf.
Il ne dédaigne pas non plus se concocter une petite scène au lit avec une partenaire ayant entre la moitié et le tiers de son âge, chose à laquelle on échappe dans "Une chance sur six", dont le protagoniste homo parle tout le temps de cul mais ne le pratique jamais à l’écran, même pas un bisou.
Autre remarque plus anecdotique valable pour les trois téléfilms du PCU : l’histoire est chaque fois construite autour d’une idée assez maline, mais se perd à force de vouloir empiler les twists supplémentaires. C’est bien là son moindre péché d’écriture, mais Patrick Sébastien cède à la tentation du “toujours plus”, rajoutant des rebondissements jusqu’à la dernière seconde qui finissent par gâcher tout l’effet de l’astuce centrale.
Tout le monde ne sera peut-être pas aussi sensible que votre serviteur à cette recette particulière – l’ami Rico a qualifié le film de “Barracuda-core” – mais si vous êtes client d’un tel mélange d’égo-trip en roue libre, de polar à la ramasse et de vulgarité décomplexée parfumé à la médiocrité formelle des téléfilms du lundi soir, vous avez là un véritable festin en cinq services concocté par un Meilleur Ouvrier de France de la discipline.
Cote de rareté - 2/ Trouvable
Barème de notationUne chance sur six a été édité en DVD chez "Elephant Films", aux côtés des deux autres "thrillers machiavéliques" dans un superbe coffret Collection Patrick Sébastien qu’on trouve facilement en ligne. Le film est également visible sur YouTube au moment où nous écrivons ces lignes.
Une trilogie aussi connue sous le nom d'Air Pincé Cinematic Universe.
Bonus
Annexe beaucoup trop longue qui s’efforce d’expliquer comment Patrick Sébastien s’est retrouvé à écrire et jouer dans des polars à twist
Pour poser le contexte de création d’Une chance sur six, il faut savoir que Patrick Sébastien, depuis ses premiers succès à la télé, souffre d’un complexe d’infériorité terrible vis-à-vis du monde intellectuel. Dans le même temps qu’il affirme qu’il emmerde les intellos et que tout ce qui l’intéresse c’est de faire marrer les gens, il semble désespérément vouloir montrer qu’il a aussi une vraie culture classique, une sensibilité poétique, et qu’il est capable de produire des œuvres de qualité dans des registres sérieux.
T’aime en 1999 incarnait déjà une volonté de livrer un film poétique, populaire mais en même temps aussi éloigné que possible de la comédie pouet-pouet qu’on aurait pu attendre. En parallèle, Patrick Sébastien, grand amateur de polars vouant un culte à Frédéric Dard et à San Antonio, s’essaye au genre policier. En 2006, il lance Intime conviction, émission fondée sur l’improvisation où un faux tribunal, dont le jury est composé de personnalités, se voit invité à résoudre un mystère policier écrit par Patrick Sébastien lui-même et où l’accusé, coupable ou innocent, est une célébrité jouant son propre rôle (Jean-Pierre Coffe, Didier Barbelivien, Lio…). Pour en avoir regardé deux, ce n’est pas mal fait ou mal écrit mais le format est trop long, manque singulièrement de rythme et l’émission s’arrête après quatre numéros.

Le concept est un peu similaire à "Messieurs les jurés", une émission des années 1970, mais Patrick Sébastien insiste sur le fait qu’il l’a entièrement imaginé lui-même.
Toujours en 2006, il écrit la nouvelle Une chance sur six qui sert de source à la présente adaptation, et en 2007 il publie La Cellule de Zarkane sous le pseudonyme de Joseph Lubsky. Il ne se contente pas de prendre un nom de plume mais entreprend de donner vie au personnage de Lubsky, présenté comme un ex-taulard autodidacte, qu’il incarne déguisé durant la tournée de promotion du livre. Le projet plus ou moins avoué est que la qualité du livre soit reconnue par l’intelligentsia littéraire parisienne, qui sera alors gros-jean comme devant lorsque celui-ci se révèlera avoir été écrit par Patrick Sébastien, l’amuseur si longtemps méprisé par ce monde-là !

Pour ceux qui ne s'en souviennent pas, tout le dispositif s’effondra en quelques secondes lorsque le public autant que les chroniqueurs du plateau de Laurent Ruquier reconnurent immédiatement Patrick Sébastien, tout le monde se demandant si c’était un sketch et comment il fallait réagir.
En dépit de l’échec du canular, le livre n’est pas mal reçu et Patrick Sébastien continue dans la veine du polar. Il écrit et joue une pièce de théâtre policière, Monsieur Max et la rumeur, dont l’adaptation TV par le réalisateur Jacques Malaterre sera le premier des trois “thrillers machiavéliques” évoqués dans la chronique. Le téléfilm est un succès d’audience, encourageant Patrick Sébastien dans cette voie avec L’Affaire de Maître Lefort (starring Eric Dupont-Moretti !) puis Une chance sur six.
Ce n’est sûrement pas un hasard mais dans chacun de ces téléfilms il y a une séquence, pas toujours très naturelle, où le personnage qu’il incarne se révèle un lecteur assidu possédant des trésors insoupçonnés de culture classique.
Clairement l’exercice lui plaît et, en interview, il évoque l’idée de continuer à produire ces polars “à twist” au rythme d’un ou deux par an, en parallèle de l’animation du Plus grand cabaret du monde, qui est sa principale activité à l’époque. Ces ambitions seront abandonnées lorsque France Télévisions cessera de travailler avec lui en 2019 à la suite de divergences d’ordre financier.