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L'invincible Satan

(1ère publication de cette chronique : 2026)
L'invincible Satan

Titre original : Yilmayan Seytan

Titre(s) alternatif(s) : The Deathless Devil

Réalisateur(s) : Yilmaz Atadeniz

Année : 1972

Nationalité : Turquie

Durée : 1h24

Genre : Turkish Santo & Turkish Sherlock Holmes Vs. Turkish Fu Manchu

Acteurs principaux : Kunt Tulgar, Erol Tas, Mine Mutlu, Erol Günaydin

Jack Tillman
NOTE
3 / 5

 

En fouillant dans ma vidéothèque, je suis tombé sur une perle rarissime dont je ne me souvenais même plus. Une cassette vierge sur laquelle j'avais enregistré un film lors de son unique diffusion française sur Arte par une nuit d'octobre 2011, et que je n'avais jamais visionnée. Sur l'étiquette de la VHS était simplement écrit un laconique "L'invincible Satan (série Z turc)". Excité, je pensais qu'il s'agissait peut-être du fameux Seytan alias Turkish Exorcist, mais en réalité, L'invincible Satan est le titre français de Yilmayan Seytan, un film de super-héros follement 70's dont le rôle principal est interprété par Kunt Tulgar, le futur réalisateur génial de Tarzan Korkusuz Adam et de Turkish Superman. Je n'ai donc pas perdu au change et ai pu découvrir ce très sympathique nanar en jouissant du confort de sous-titres français. Du collector.

 

Le héros, sa cagoule pailletée et son fort seyant nœud de soie. Très chic, Cristina Córdula aurait adoré (copyright James Bataille).

 

Comme pratiquement tous les films turcs de l'époque, L'invincible Satan est un plagiat. Il s'agit du remake d'un serial américain produit en 1940 par la Republic Pictures et réalisé par William Whitney et John English, Mysterious Doctor Satan. De l'avis des connaisseurs, le film de Yilmaz Atadeniz réussit l'exploit d'être encore plus fauché que le serial dont il s'inspire. De plus, Yilmaz Atadeniz n'hésite pas à carrément insérer des stock-shots de Mysterious Doctor Satan au montage, dans la tradition de Turkish Star Wars. Et comme les stock-shots sont en noir et blanc, les acteurs turcs les regardent sur un écran de télé alors qu'ils sont censés assister à une scène d'action impliquant le super-héros de l'histoire.

 

Inside the Turkish Actor's Studio : aujourd'hui, la mort.

 

Le postulat du film est très classique : un jeune homme ordinaire apprend que son père était un super-héros masqué, et décide alors de reprendre le flambeau paternel en combattant à son tour l'injustice et le crime. À l'écran, cela se traduit par un dialogue totalement improbable entre le héros, Tekin, et son père adoptif, que je vous retranscris quasi texto :

– Fiston, je dois t'avouer quelque chose.

– Oui, papa ?

– Je ne suis pas ton père. Tu as été adopté.

– Ah bon, ok.

– Ton vrai père était un super-héros masqué appelé Vipère. Il a été tué par le machiavélique Dr. Satan. Prends le masque de ton père et venge-le en consacrant ta vie entière à lutter contre l'organisation criminelle du Dr. Satan.

– No problemo.

 

Lourde confession paternelle sous le regard du père de tous les Turcs.

 

Et à peine Tekin a-t-il quitté le bureau de son père adoptif que ce dernier est assassiné par un sbire du Dr. Satan. Le fourbe docteur a donc fait zigouiller successivement ses deux pères, ce qui fait beaucoup en l'espace d'à peine cinq minutes pour notre jeune premier. Pourtant, son interprète Kunt Tulgar ne semble pas du tout perturbé, et traverse tout le film avec l’expression perplexe d’une vache regardant passer un train. C'est quand même un sacré héros. On le sort de sa petite vie tranquille pour lui dire qu'il est un enfant adopté et qu'il doit du jour au lendemain se taper le boulot de Batman, son père se fait trucider sous ses yeux à peine une minute après, et le voilà qui enfile une cagoule ridicule et s'en va castagner des gangsters à mains nues, sans se poser la moindre question et, précisons-le, sans posséder le moindre super-pouvoir. D'ailleurs, par moments, notre athlète anatolien se bastonne contre les méchants sans son masque de catcheur, donc on se demande vraiment pourquoi il s'embête avec cette double identité de super-héros ringard.

 

Jeune premier circassien beau gosse mais monolithique, le sympathique Kunt Tulgar réalisera par la suite d'authentiques chefs-d'oeuvre du nanar et nous accordera très gentiment une interview pour notre série documentaire Nanaroscope.

Un héros en mode bovin vengeur, limite constipé, mais avec un goût très sûr en matière de cravates.

 

Ce cher Kunt Tulgar a beau être un leading role d'une inexpressivité totale, c'est tout de même un héros sacrément balaise. Dans ce film très généreux en castagne, l'acteur enchaîne les saltos et les mornifles contre les hommes de main moustachus, avec une énergie débordante et ces fameux bruitages turcs outranciers, toujours les mêmes d’un film à l’autre, mais toujours aussi savoureux. Kunt est un véritable action man qui multiplie les cascades, que l'on imagine hyper-risquées, compte tenu de l'absence de normes de sécurité dans la série Z turque de l'époque. On est sincèrement admiratifs. Ça se bastonne non-stop, et tant pis pour les faux raccords où les acteurs ne se battent pas dans le même décor d'un plan sur l'autre. Un bourre-pif, un cut, et voilà les combattants téléportés de l'intérieur d'une chambre à un terrain vague. Vipère ("Bakirbas" en VO et "Copperhead" dans la version anglaise) n'a pas de super-pouvoirs, mais il est tellement fort que quand il se fait enfermer dans une caisse afin de découvrir le repaire du méchant, et que le Dr. Satan, finaud, devine que le héros s'est planqué dans la caisse fermée avec des clous, et fait incinérer la caisse en ricanant, eh bien... dans le plan suivant, Vipère téléphone à sa copine pour lui dire qu'il a infiltré la base des méchants avec succès. Comment a-t-il fait pour sortir de la caisse sans être vu des vilains ? Le scénario considère manifestement que cette question ne mérite pas de réponse, et le public est prié d'être du même avis.

 

Le Belmondo d'Anatolie.

Avec ou sans cagoule, Kunt Tulgar court, vole et sauve la veuve et l'orphelin avec panache. Quel homme !

 

En plus, notre héros est un chaud lapin. Il séduit bien entendu Sevgi, la fille très court vêtue de l'illustre Pr. Dogan (scientifique visionnaire évidemment enlevé par le Dr. Satan, le savant kidnappé et l'amourette avec la fille du savant kidnappé étant un peu l'archétype absolu du scénario de film de super-héros), laquelle en pince à la fois pour Tekin et pour son alter ego cagoulé, sans savoir que les deux ne font qu'un. Ça, c'est pour la romance chaste de rigueur. Mais, comme nous sommes dans un nanar turc, il faut bien sûr un peu de cul, ce qui, venant d'un pays musulman, pourra surprendre le public non averti, qu ignore peut-être que la Turquie laïque des années 70, héritière du kémalisme, n'était pas plus puritaine en matière cinématographique qu'un pays occidental de l'époque (du moins tant qu'on évitait soigneusement les sujets politiques). C'est ainsi que Tekin s'enverra en l'air avec la sensuelle Ayla, la secrétaire également très court vêtue du Pr. Dogan, en réalité une espionne au service du Dr. Satan. La belle nous offre un plan nichons d'autant plus gratuit que le fait de culbuter la méchante n'a aucune utilité pour l'enquête du héros. C'est juste pour montrer qu'il en a dans le slip, le mec. Il a le charisme et le sex-appeal d'une planche à pain, mais il en a dans le slip.

 

Kunt Tulgar les tombe toutes. Quel homme !

 

Question mauvais jeu d'acteur, nous sommes également servis par le reste de la distribution. À commencer par le sidekick über-balourd de notre héros, l'épouvantable Bitik, surjoué bien au-delà des limites humaines par le très grimaçant Erol Günaydin. Bitik est un détective habillé comme Sherlock Holmes, qui se déchaîne à chacune de ses apparitions en nous offrant un dantesque numéro de débilos ultime. Tellement pas drôle qu'il en devient drôle, le comédien a visiblement mis tous les potards à fond pour battre les records du monde du cabotinage et de l'humour pouêt-pouêt. Le degré de consternation occasionné par la vision de ce personnage grotesque atteint des sommets thérapeutiquement préoccupants. Les personnes sensibles, les épileptiques et les amateurs de second degré sont prévenus.

 


Sherlock Holmes, victime collatérale du cinéma turc des années 70.


Le chaînon manquant entre le détective de Baker Street et Benny Hill.

Bitik drague. Si, si, je vous jure.


Sherlock Holmes : l’enquête de trop.


Turkish Sherlock Holmes version “humour de mariage à 3h du matin après trois bouteilles de raki”.


Détective privé et fléau public.

Bitik, roi du rire (nerveux le rire, cela va sans dire).

Oui s'il vous plaît, merci !

 

Voilà pour les gentils. Du côté des méchants, Erol Tas nous régale également dans le rôle du diabolique Dr. Satan, un fourbe Chinois à la Fu Manchu complotant dans une cave décorée par quelques oscilloscopes (ainsi que par un ahurissant pan de mur sur lequel on a collé un papier peint avec des dessins de fusées gribouillés par un enfant de six ans pour renforcer le côté SF ; trop mignon), afin de devenir maître du monde, comme de bien entendu. Acteur ottoman pure souche, Erol Tas se voit affublé d'un maquillage d'asiatique comme en portait à l'époque Christopher Lee dans les Fu Manchu de Jesus Franco, ainsi que d'un costume de farces et attrapes et d'une énorme paire de moustaches. L'acteur s'en donne à cœur joie dans les "Mouahahaha !" grandguignolesques de génie du mal mégalo, exultant d'une méchanceté auto-satisfaite qui rend ses apparitions irrésistibles.

 

MOUHAHAHAHA !!! [rire homologué “génie du mal” par la Fédération turque du cabotinage]

Le Dr. Satan, improbable Fu Manchu anatolien, qui ressemble moins à un Asiatique qu'au fils illégitime de Joseph Staline et de Jean Lassalle.


Je t'arrête pour délit de yellow face et appropriation culturelle, canaille !


Les rêves n’ont pas de budget.

Tu es fait, Vipère ! MOUHAHAHAHA !!!

MOUHAHAHAHA !!! 


Tous les grands empires commencent quelque part. Même dans un garage.

Le Dr. Satan vous invite en enfer. Avec un budget charbon limité.

 

À tout méchant nanar, il faut un plan de domination mondiale nanar. Le Dr. Satan a ainsi mis au point un sérum capable d'hypnotiser ses victimes et d'en faire des automates à ses ordres pour exécuter ses basses besognes, comme le kidnapping du Pr. Dogan évoqué plus haut. Les hypnotisés portent en outre une ceinture explosive que le méchant peut faire sauter à sa guise, ce qui se traduit à l'écran par un énorme prout des plus cocasses. Ses esclaves kamikazes sont aussi équipés d'une caméra cachée grâce à laquelle le méchant peut suivre les faits et gestes de ses victimes sur son écran de contrôle "high tech", dans des cadrages et des angles de prise de vue complètement impossibles, puisque les caméras sont censées se trouver sur la ceinture explosive des esclaves hypnotisés alors que ces derniers apparaissent à l'écran. À croire que ces caméras cachées embarquent également un réalisateur, un directeur photo et un monteur (sûrement une autre invention révolutionnaire du Dr. Satan, en attente de brevet).

 

Un pet trop loin.

 

Outre ses "bombes humaines" et ses sbires à moustache, le Dr. Satan menace aussi le Monde Libre avec son ARMEE DE ROBOTS TUEURS !!! Enfin, pour le moment, il n'a qu'un seul robot, qui ne fonctionne plus s'il se trouve trop loin de son laboratoire (de la haute technologie...). Mais grâce à la super-télécommande inventée par le Pr. Dogan, le méchant va pouvoir piloter à distance d'innombrables robots et partir à la conquête du monde, mouahahaha !

 


Attention, grille-pain sous stéroïdes.

Sobre et élégant, il se marie parfaitement avec toutes les déco.

Une véritable machine à tuer les moustachus.

 

Oui, c'est sûr, quand on voit la dégaine du robot, on ne peut que s'esclaffer avec ravissement. Aussi hilarant que celui de 3 Supermen and Mad Girl, ce robot en carton recouvert de papier alu offre un spectacle d'une ringardise phénoménale. La plénitude du nanardeur culmine avec le final, quand le robot disjoncte et se révolte contre son créateur en l'étranglant : les bras bien humains de l'intermittent du spectacle dépassent longuement des manches de son déguisement de robot, en gros plan, généreusement cadré, comme si le réalisateur voulait s'assurer qu'on n'allait pas rater ça. Des effets spéciaux d'un amateurisme aussi candide ne pourront manquer d'attendrir même les nanarophiles les plus blasés. Il va sans dire que la présence d'un robot aussi merveilleusement ridicule dope la nanardise du film, d'autant qu'il apparaît souvent.

 


Turkish Terminator contre Turkish Fu Manchu.


Dr. Satan voulait dominer le monde, mais il a déjà du mal à dominer son robot (attention Güngör, on voit tes manches !)

 

Généreux et rythmé, L'Invincible Satan est un film d'action qui file à un train d'enfer, en mélangeant avec bonheur les influences du serial américain, des films de lucha libre mexicains et des fumetti italiens. Moins hystérique et violemment hallucinatoire qu'un En Büyük Yumruk ou qu'un Turkish Star Wars, c'est un film pop très abordable, à la réalisation presque académique, et qui constitue à mon humble avis une excellente porte d'entrée pour goûter à l'univers du nanar à la turque. Rebondissements absurdes, péripéties téléphonées, gags éléphantesques, morts surjouées, stock-shots improbables, faux raccords cosmiques, musiques piochées à droite à gauche (les cinéphiles pourront s'amuser à reconnaître les bandes originales de La Panthère Rose par Henry Mancini et de Au Service Secret de Sa Majesté par John Barry), cafouillages techniques, effets spéciaux bricolés avec trois bouts de ficelle : tout concourt ici à une forme de grâce nanarde profondément réjouissante. Le genre de loukoum filmique kitsch au point d'en devenir poétique. Le genre de film qu'on lance un vendredi soir entre amis sans trop savoir à quoi s'attendre, et qu'on finit par regarder jusqu'au bout en souriant bêtement. Ce qui, dans notre discipline, constitue la définition exacte du bonheur.

 

Je dois vous quitter, professeur, le nanar m'appelle.

- Jack Tillman -

Cote de rareté - 4/ Exotique

Barème de notation

Le DVD toutes zones édité par "Filmotronik" (visuel en début de chronique) se trouve assez facilement sur les sites de ventes en ligne. Il propose le film en versions turque et italienne, avec des sous-titres français, italiens et anglais. Il existe aussi un DVD zone 1 édité par "Mondo Macabro", qui propose notre film (avec des sous-titres anglais) en double programme avec le mémorable Tarkan contre les Vikings.