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Kárate contra mafia

(1ère publication de cette chronique : 2022)
Kárate contra mafia

Titre original : Kárate contra mafia

Titre(s) alternatif(s) :Aucun

Réalisateur(s) :Ramón Saldías

Année : 1980

Nationalité : Espagne

Durée : 1h18

Genre : Film d'arts martiaux chinois pas chinois

Acteurs principaux :Agustín Denis, Carolina Yao, Atsuhisa Tonogami, Rod Mafry, Albino Graziani

John Nada
NOTE
4/ 5


Kárate contra mafia
est une rareté absolue. Un film oublié qui aurait pu le rester, voire être perdu à jamais. Il n’en existe qu’une seule copie 35 mm au monde, conservée à la Cinémathèque de Tenerife, et une édition VHS espagnole éditée par le réalisateur lui-même à quelques dizaines d’exemplaires. Personne, ni parmi les membres de l’équipe de Nanarland, ni parmi les nombreux contributeurs qui gravitent autour, n’en avait jamais entendu parler. Jusqu’à ce mois de janvier 2016 où, à l’occasion d’un tournage à Madrid pour la web-série Nanaroscope !, Régis « Labroche » Brochier et moi avons rencontré l’équipe du site cinecutre.com. C’était lors de leur grand raout annuel, le festival CutreCon. Ils nous accueillent chaleureusement, on fait connaissance, on discute, on débat, on rigole, et entre deux tapas une évidence s’impose soudainement : mais… eux c’est nous ! En fait ces gens sont nos cousins ibériques, Cine Cutre c’est le Nanarland espagnol, dans mes bras mon frère !


En parlant de cinéma de genre espagnol, on évoque en vrac les co-productions Eurociné, les westerns paëlla, Juan Piquer Simón (Le Sadique à la Tronçonneuse, Supersonic Man), Amando de Ossorio, Jacinto Molina, Jesús Franco et même Los Hermanos Calatrava (Lui et l’autre !), jusqu’à ce que Labroche demande à nos hôtes s’ils ne connaîtraient pas un film espagnol « vraiment nanar et obscur », un truc dingue qui serait un peu le pendant local à notre cher Devil Story. Purs parmi les purs, Pedro Merida et Carlos Palencia nous parlent alors avec gourmandise de Kárate contra mafia. « Il faut que vous le voyez, vous allez beaucoup aimer ». On l’a vu. On l’a aimé. Beaucoup, beaucoup. A tel point que quelques mois plus tard, le 3 septembre, nous projetions le film au Grand Rex lors d’une Nuit Nanarland, en présence du réalisateur et de son épouse qui – signe d’une belle ouverture d’esprit – n’étaient pas les derniers à rire.

Dans sa bande-annonce, Kárate contra mafia se targue d’avoir été tourné « avec les meilleurs spécialistes de karaté de Hong Kong » (et tant pis si le karaté est japonais et pas chinois) et « avec les meilleurs acteurs chinois » (en fait des figurants locaux et un splendide yellow face).

L’intrigue de Kárate contra mafia ne brille pas par son originalité. Alors qu’il débarque dans le port de Hong Kong, un jeune marin nommé Lai Chao se retrouve impliqué malgré lui dans un obscur trafic de diamants. Recherché par la police, poursuivi par le parrain local et ses sbires à cagoule, Lai Chao va s’employer à prouver son innocence. Bref, rien de nouveau sous le soleil du film de tatane à bas coût. Plus original en revanche, Kárate contra mafia est vendu par son maître d’oeuvre comme « le premier film d’arts martiaux 100% espagnol ». Il a en effet été tourné en quelques jours à Las Palmas, aux îles Canaries, avec un casting non professionnel et des techniciens locaux. Beaucoup, beaucoup plus original : bien que tourné en Espagne, par des Espagnols, et avec des Espagnols, Kárate contra mafia a été pensé et conçu pour être vendu comme un film chinois ! On touche là à la vraie spécificité du film et à sa principale plus-value nanarde.

Avec Kárate contra mafia, Ramón Saldías monte le business plan le plus étrange de l’histoire du cinéma : un film de « karaté » espagnol, tourné dans les îles Canaries, mais maquillé comme un film chinois importé de Hong Kong, tout ça afin de séduire le public espagnol alors friand de films d’arts martiaux venus d’Asie.

Pour faire croire qu’on est en Asie, tous les artifices sont bons : transformé en pseudo temple Shaolin, le seul restau chinois de l’île sert de décor à la moitié du film, on shoote des cartes postales de Hong Kong en plan fixe, on ajoute aux voitures des plaques d’immatriculation en bois avec marqué « HK » dessus (mais on roule quand même à droite de la chaussée), on colle des idéogrammes chinois sur le salon de coiffure du quartier, et surtout on rameute tous les Asiatiques qu’on peut trouver, on leur colle un chapeau pointu sur la tête et on les pousse devant la caméra.


Hong Kong étant à l’époque une colonie anglaise, un portrait de la reine Elizabeth a été ajouté dans le bureau du commissaire Kleen…

…ainsi qu’un drapeau britannique froissé, défraîchi et accroché n’importe comment.


Et comme les figurants asiatiques ne sont pas bien nombreux, on prend aussi des Occidentaux qu’on maquille ou à qui on demande de plisser les yeux – un peu comme dans le franchouillard Mon Curé chez les Thaïlandaises, sauf qu’ici il ne s’agit pas d’une comédie ! Le réalisateur a le sens du détail puisqu’il va jusqu’à faire traduire son générique en chinois, sinisant au passage son nom « Saldías » avec les idéogrammes « Sah-Di-A ».

« Réalisation : Sah-Di-A ». On connaissait l'américanisation du produit. Ici, on a sans doute affaire à la première tentative de sinisation d'un film occidental !


Gros coup de coeur pour le personnage de Kao-ki, le Vieux Maître de Lai Chao, singulier exemple de yellowface. Confit dans son maquillage qui lui tire les traits dans tous les sens, le comédien semble souffrir atrocement. Quand il entrouvre péniblement les lèvres pour inonder le héros de sa sagesse, sa bouche reste figée comme celle d’un ventriloque, donnant l’impression assez lunaire de voir un avatar de Tatayet débiter des platitudes pseudo-philosophiques indignes des prédictions qu’on trouve dans les biscuits chinois.

Kao-ki, le Vieux Maître (presque) chinois de Lai Chao.

Parfaitement incapable d’esquisser la moindre expression, il parcourt le film tel un martyre du nanar, seuls ses yeux implorant grâce derrière ce terrible masque de douleur.

Dans les années 1970, la mode était aux films de « karaté » (en fait des films de kung-fu la plupart du temps). Après avoir vu deux ou trois films du genre dans une salle de quartier, Ramón Saldías a, de son propre aveu, eut une sorte d’épiphanie nanarde. « Je me suis dit que c'était pas bien compliqué, que moi aussi je pourrais faire un film de karaté. Parce qu'aux Canaries il y avait tout ce qu’il fallait : un port avec la mer, une communauté asiatique... ». Cet acharnement incompréhensible à nous faire croire que non seulement toute l’intrigue se déroule à Hong Kong, mais en plus que le film lui-même est chinois, crée un décalage absolument irrésistible.

Un authentique marché chinois populaire et animé, reconstitué avec une table, deux paniers et trois cagettes. Tout le charme exotique de l’Extrême Orient.

Un bar nommé « Ginza », référence à un quartier de Tokyo (donc pas du tout chinois).


Avec son profil de margoulin naïf à la Bernard Launois, son enthousiasme de renard candide, dégourdi mais sans malice, Ramón Saldías avait le profil idéal pour tenir les rênes d’un joyeux désastre. « Quand le film est sorti au cinéma, il n’a pas du tout marché. Mais il s’est bien rattrapé en vidéo : au vidéo-club de Las Palmas [aux Canaries], il y avait 4 cassettes VHS du film ! ». Avec Kárate contra mafia, Saldías ne nous livre pas vraiment un film d’arts martiaux, mais plutôt ce qu’il a retenu des 2 ou 3 films d’arts martiaux qu’il a vus (à vrai dire il nous a laissé entendre n’en avoir vu qu’un !) : de la baston, tout le temps, partout, pour un oui ou pour un non. Après tout qui a besoin d’un scénario ? Avec de la baston toutes les 5 minutes, on peut facilement faire un film d’1h20. Ramón Saldías s’en va donc recruter ses combattants dans un club d’arts martiaux local. Problème : ils sont tous européens. Ramon ne connaît pas Chuck Norris, pour lui un film d’arts martiaux, c’est forcément avec des Asiatiques… La solution est vite trouvée : le héros aura une vague coupe à la Bruce Lee, et surtout, en le nommant Lai Chao il devient automatiquement chinois. Quant à ses adversaires, et bien… ils porteront des cagoules !

Lai Chao, casseur de têtes chinois incarné par le très espagnol Agustín Denis, qui était paraît-il champion national de taekwondo à l'époque (art martial coréen au passage…).

Ramón Saldías n’est pas juste un énième beautiful loser : c’est un fonceur magnifique, superbement inconscient de ses propres limites. Un tâcheron impavide qui balaye d’un revers de main les obstacles à son entreprise, en faisant litière de la cohérence et de la subtilité. Je ne connais rien aux arts martiaux ? C’est pas grave. Je dois tourner aux Canaries une histoire censée se passer à Hong Kong ? Pas grave. J’ai pas un rond ? Pas grave. Mes personnages sont chinois alors que mes comédiens sont européens ? Pas grave. C’est du cinéma. Je peux le faire et je vais le faire. Je fonce. Hold my beer and watch me.

Le Parrain de la pègre (Rod Mafry) qui traficote des diamants, habillé comme… un empereur romain ?

Les figurants chinois, « des gens gentils qui ont accepté de jouer gratuitement » nous a expliqué Ramón Saldías.

Ceinture noire du nanar espagnol, Kárate contra mafia suscite une sympathie amusée, doublée d’une vraie tendresse, avec son Hong Kong de pacotille naïvement bricolé dans trois décors, sa poignée de figurants asiatiques hilares et ses scènes de baston parmi les plus fauchées jamais vues. Les combats sont à la fois le point fort et le point faible du film : le héros ne peut littéralement pas faire deux pas dans la rue sans être harcelé par des sbires bondissants – toujours les mêmes – qui surgissent de façon impromptue tels d’intempestifs pop-ups. Le spectateur en prend alors pour plusieurs minutes de tatane bruyamment rythmée (PIF ! PAF !), où les coups passent à 30 bons cm de leur cible, ces attaques incessantes de sbires à cagoule confinant vite au comique de répétition (le bleu ! le rouge !).

#teamlerouge

#teamlebleu

Kárate contra mafia compense son rythme globalement assez faiblard par une ringardise qui fait feu de tout bois. Les flics dont on suit l’enquête sont génialement nuls, le parrain est l’archétype du méchant nanar, et les situations absurdes s’enchaînent comme des perles. Comment ne pas rire quand le héros, assis dans sa voiture, voit arriver ses ennemis et, pour ne pas se faire repérer… cache son visage derrière sa main de la façon la moins discrète qu’on puisse imaginer (et le pire c’est que cette ruse d'enfant en bas âge fonctionne parfaitement !).

L'art oriental pluri-millénaire de la dissimulation.

La mafia des bottines à talons n'y voit que du feu. Bien joué Lai Chao !

Comment ne pas être ébahi quand Lai Chao, bien que fiancé à la jeune et jolie fille de son Maître, et incarnant jusqu’alors un héros au coeur pur d’une parfaite probité, s’en va soudain courir la gueuse dans une maison close (!) avec une prostituée qui affiche facilement le double de son âge (!!) nous gratifiant d'une scène de sexe parmi les moins torrides du 7ème art. Et pour cause : Ramón Saldías nous a révélé que la boucannière était jouée par la mère d’un des sbires à cagoule. L’acteur incarnant Lai Chao, professeur d’arts martiaux dans la vraie vie, a donc dû tourner une scène d’amour avec la mère d’un de ses élèves, nettement plus âgée que lui, et c’est peu dire que le feu de la passion ne brûle guère au cours de leurs mornes ébats qui exsudent une gêne hyper palpable.


Lai Chao et Michy, sa béguineuse favorite. #cougar #bombalatina #mèrecourage

Grand moment WTF aussi que l’interminable séquence finale qui voit King Dragon, le vrai super méchant de l’histoire, s'enfuir en temps réel de son repaire, trottiner tranquillou jusqu'à l'aérodrome, éviter les balles de la police d'un habile mouvement d'épaule, sauter dans un avion, le faire décoller et... FIN. On regarde l’avion s’envoler, la police a visiblement cessé toute poursuite. Peut-être qu’il faisait trop chaud. Peut-être qu’ils n’avaient pas les bonnes chaussures. Peut-être qu'ils avaient mangé trop de tapas à midi. Quoiqu’il en soit, le méchant en semi-bottillons trottinait trop vite pour eux.

Contre le karaté, la mafia ne fait pas le poids. Contre la police en revanche, il lui suffit de trottiner.

Pépite délirante, complètement improbable et d’une intense ringardise, Kárate contra mafia a traversé cette terre comme un météore, dans un sillage de flammes et de phosphorescences, avant d’aller s’écraser sans bruit un peu plus loin. Disparaissant aussi vite qu’il est apparu, il laisse néanmoins une trace indélébile dans le firmament du cinéma de genre. Lorsque nos collègues de Cine Cutre ont fait faire un transfert télécinéma à partir de la seule et unique copie 35 mm du film, la pellicule s’est enflammée lorsque le générique final est apparu, nous rappelant la fragilité des archives ciné et la précarité d’une grande partie de notre patrimoine culturel. Ramón Saldías ayant remis la main sur le négatif original, il se murmure cependant qu’une édition blu-ray pourrait bientôt voir le jour, sous la forme d'un partenariat entre l'éditeur américain Vinegar Syndrome, le label français Pulse Vidéo et Nanarland. Kárate contra mafia ne doit pas sombrer dans l’oubli !


Moment d'intense émotion : la standing ovation reçue par Ramón Saldías au Rex, lors de la projection du film à la Nuit Nanarland le 3 septembre 2016 devant 2500 spectateurs.

- John Nada -
Moyenne : 4.00 / 5
John Nada
NOTE
4/ 5
Barracuda
NOTE
4/ 5
Drexl
NOTE
5/ 5
Kobal
NOTE
2.5/ 5
Rico
NOTE
4/ 5
Jack Tillman
NOTE
4.5/ 5

Cote de rareté - 6/ Introuvable

Barème de notation

Comme expliqué en fin de chronique, une édition blu-ray devrait voir le jour d'ici quelques mois : Ramón Saldías a en effet remis la main sur le négatif original, master immaculé qui pourra être numérisé en labo (un vrai scan de chaque photogramme cette fois, pas un télécinéma artisanal à partir d'une copie 35 mm), ce qui devrait permettre de proposer le film dans une qualité d'image optimale. L'éditeur américain "Vinegar Syndrome", le label français "Pulse Vidéo" et "Nanarland" sont sur le coup. On espère pouvoir en reparler bientôt.

Pour l'heure, Kárate contra mafia n'est sorti qu'en VHS en Espagne chez "Centro Intercional del Video S.A.", en toute petite quantité. On croise donc les doigts pour qu'il ressorte dans une édition digne de ce nom...

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