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Entretien avec
Enzo G. Castellari


Enzo G. Castellari

Enzo Girolami, alias Enzo G. Castellari, fait figure de tonton flingueur du bis italien ! Cette entrevue a été réalisée en mai 2001 à l'occasion de l'hommage rendu à Enzo G. Castellari par la Cinémathèque française, avec la projection de deux de ses films, "Une Poignée de salopards" et "Les Guerriers du Bronx 2". Elle est initialement parue dans le numéro 8 du fanzine Nagual.


D'où est venu votre style personnel en tant que cinéaste ?

Mon style s'est nourri de mes expériences en tant que spectateur. Tandis que je tournais mon premier film personnel, « Sept winchester pour un massacre », j'ai vu « L'Homme de la Sierra », de Sidney J. Furie, avec Marlon Brando et John Saxon. La vision de ce film a changé ma manière de tourner et m'a donné une idée précise de ce que je voulais réaliser en matières de plans et d'effets de lumière. J'ai d'ailleurs eu la joie de rencontrer plus tard Sidney J. Furie à Los Angeles et de lui expliquer en détail tous les plans que je lui avais piqués ! (rires) En partant de cette idée du cinéma, j'ai pu développer un style personnel.

« Sept winchester pour un massacre » est votre premier film ?

Mon premier film vraiment personnel. J'avais auparavant été assistant, et metteur en scène officieux. J'ai pris un film en main pour la première fois sur le tournage de « Furie des S.S. » (« Dieci italiani per un tedesco »), film de Filippo Walter Ratti sur lequel j'étais assistant. Ratti s'en tirait mal, aussi je lui faisais des suggestions et il me répondait « Tu sais quoi ? On a eu exactement la même idée ! ». Au bout d'un moment, il me disait « Tourne la scène, j'aime bien te regarder travailler... ». Et comme ça, de fil en aiguille, il a réussi à me faire tourner tout le film à sa place ! (rires)

Il y a eu ensuite des films italo-espagnols que produisait mon père, et signés par Leon Klimovsky, notamment « Django tire le premier ». Klimovsky était un vieux monsieur d'origine argentine, très gentil, mais qui ne cassait pas des briques comme cinéaste. Il ne savait pas tenir tête au co-producteur espagnol, qui ne voulait pas mettre un sou dans l'affaire. Aussi, j'ai pris les choses en main. Leon Klimovsky est resté le metteur en scène officiel, car si le réalisateur n'était pas espagnol, le gouvernement de Madrid ne donnait plus de subventions !

Vous êtes considéré comme un cinéaste très éclectique. Avez-vous un genre de prédilection ?

J'aime le film d'action sous toutes ses formes, western ou autres. Mais mon regret est de ne pas avoir fait plus de comédies. J'ai réalisé une seule comédie pure, « Le Roi de Mirmidous », avec Vittorio De Sica et Giancarlo Giannini. [Nanarland : on peut aussi citer « La Grande débandade », une comédie d'aventures historique où Aldo Maccione incarne Napoléon !] Une des marques de mon style personnel est en effet d'essayer de mettre des touches d'humour, afin que le public voie bien que, même si l'histoire racontée est dramatique, on est là avant tout pour s'amuser. Je ne me prends pas du tout au sérieux, et ça vaut mieux quand on fait du cinéma populaire !

Contrairement à beaucoup de vos collègues italiens, vous vous êtes assez peu illustré dans le fantastique...

C'est un genre qui ne m'a jamais vraiment plu. Quand j'étais petit, il y avait la BD « Flash Gordon », qui était très belle et bien dessinée, mais, même à l'époque, il y avait quelque chose qui ne me touchait pas vraiment là-dedans. Le seul film fantastique que j'ai vraiment adoré est « 2001, l'odyssée de l'espace ». Sinon, ça ne me m'amuse pas... J'ai fait un giallo, « Cold Eyes of Fear » (« Gli occhi freddi della paura »), mais, bien qu'il y ait eu des effets horrifiques, je me suis davantage inspiré des films à suspense américains que des gialli d'horreur que pouvait faire Dario Argento. [Nanarland : Enzo G. Castellari a également tourné un film d'horreur, « La Diablesse » ou « Diabla », qu'il renie totalement]

« Les Guerriers du Bronx » et « Les Nouveaux Barbares », qui comptent parmi vos plus grands succès commerciaux, sont pourtant des films d'anticipation, et peuvent donc être classés dans la science-fiction, non ?

C'est vrai. Mais en faisant ces films, j'avais plutôt le sentiment de tourner des westerns. Situer l'action des « Guerriers du Bronx » dans un futur proche [Nanarland : en 1990, le film datant de 1982] était surtout pour moi le moyen de donner à l'action un caractère extravagant, sans me soucier de réalisme.

On a parfois le sentiment que le western italien rencontre le fantastique, notamment dans « Keoma », où le passé et le présent se rencontrent parfois dans un même plan...

Dans « Keoma », j'estime avoir mis un peu de tout ce qui me touche dans le cinéma, avec des références à John Ford et Sam Peckinpah, mais aussi à Ingmar Bergman avec ce personnage de la vieille femme, qui symbolise la mort. J'ai été vraiment heureux que mes intentions soient à l'époque comprises par certains critiques ! J'ai en effet voulu donner au récit un aspect irréel, légendaire, notamment en faisant accompagner l'histoire, tout au long de son déroulement, par une chanson obsédante, qui exprimerait le dialogue du héros avec la mort. Je monte un film au fur et à mesure que je le tourne ;– je tourne le jour, je monte le soir – et pour « Keoma » j'écoutais durant le montage des chansons de Bob Dylan et de Leonard Cohen, pour retrouver leur musicalité dans le rythme des images. J'ai demandé aux compositeurs de s'inspirer de ces morceaux, notamment de la musique qu'avait composée Leonard Cohen pour « John Mac Cabe » de Robert Altman. « Keoma » est celui de mes films que je préfère, mais j'ai cependant un regret : j'avais donné aux compositeurs des notes d'intention pour le texte des chansons, où je précisais qu'à tel moment les paroles devaient exprimer que le héros ressent ça et ça. Mais ils se sont contentés, pour les paroles, de traduire en anglais mes notes d'intention, presque mot pour mot ! Voilà pourquoi le texte de la chanson est aussi lourd et démonstratif ! Et puis en revoyant le film, j'ai trouvé que cette chanson qui brame pendant tout le métrage, avec le refrain « Oh Keoooomaaaaaah... », c'est tout de même assez casse-pieds ! (rires). Mais bon, il paraît que ça donne au film un charme kitsch...

Nous avons ouï dire que l'on vous avait proposé de tourner « L'Enfer des zombies », et que c'est vous qui avez suggéré le nom de Lucio Fulci pour réaliser le film.

Ce n'est pas moi qui ai suggéré Fulci. Tout simplement, je ne voulais pas faire « L'Enfer des zombies » parce que ça ne m'amusait pas, et j'ai besoin de m'amuser quand je travaille. Les zombies, avec leurs figures pleines d'asticots, je trouvais ça dégoûtant. Le producteur me harcelait pour que je fasse le film, en me proposant chaque semaine un cachet plus élevé : il me disait « Fais ce film, c'est nouveau pour toi, ça va surprendre le public ». Mais je continuais à refuser : c'est un genre de film que je n'aime pas. Alors la production a cherché quelqu'un d'autre et ils ont embauché Lucio Fulci, qui était alors au chômage ; il avait des problèmes d'argent, de famille, de santé...

Il n'avait encore jamais tourné de film d'horreur de ce genre, et personne ne s'imaginait qu'il s'en tirerait aussi bien. « L'Enfer des zombies » a cassé la baraque et le producteur est venu me voir en disant « Ah tu vois, tu as eu tort, tu aurais dû le faire ! ». Mais je lui ai répondu que je ne le regrettais pas : j'aurais pu, techniquement, le faire aussi bien que Fulci, peut-être même mieux, mais mon film n'aurait pas été aussi réussi car je n'étais pas comme lui inspiré par le sujet. Je connaissais depuis longtemps Fulci, qui avait été l'assistant de mon père. C'était un homme tourmenté, à l'esprit tortueux, et il avait le talent idéal pour un tel film. Je pense même qu'il a dû, pour les images de ses films, s'inspirer de ses propres cauchemars...

Il était brillant et cultivé, il savait tout sur le cinéma – et quand il ne savait pas, il faisait semblant de savoir ! (rires). Ce film a non seulement relancé sa carrière, mais il a fait de lui un réalisateur culte ! Je suis vraiment heureux et fier que mon refus ait permis à mon confrère de se remettre en selle et de s'affirmer comme un maître du cinéma.

Lucio Fulci.

La plupart des films italiens inspirés de succès déjà existants, font partir leur modèle de départ vers une certaine folie. On pense notamment à votre « Chasseur de monstres »...

Pour « Le Chasseur de monstres », j'ai été appelé à l'improviste par Franco Nero, alors que je préparais un autre film. Franco m'a dit de tout laisser tomber car il avait rencontré aux Caraïbes un producteur qui voulait travailler avec nous. Ce film a connu un tournage assez mouvementé. Il s'agissait en effet d'une coproduction avec l'Espagne, et les Espagnols nous ont fait amener le scénario par l'un des acteurs du film, Eduardo Fajardo. Or, Fajardo s'est fait voler ses valises, avec le scénario dedans ! Et nous devions tourner le lendemain de son arrivée ! Nous avons alors totalement improvisé le film, en inventant le scénario au fur et à mesure du tournage ! Voilà pourquoi le récit entre parfois en plein délire.

Des critiques français ont vu en « Chasseur de monstres » une sorte de remake du « Trésor de la Sierra Madre » de John Huston, avec le thème de la chasse au trésor, et la victoire amère des héros.

C'est très agréable à entendre, car je suis un admirateur de ce film. Mais en fait, je n'y ai pas du tout pensé sur le moment. Il y a peut-être des similitudes, mais elles n'étaient pas calculées.

« La Mort au large » s'inspirait nettement des « Dents de la mer » et, contrairement à un film comme « Chasseur de monstres », prétendait concurrencer directement son modèle plutôt que d'en offrir une version délirante. Vous avez, semble-t-il, connu des problèmes avec ce film...

Le film est sorti aux Etats-Unis, dans la région de Los Angeles uniquement, et il a remporté un succès inattendu : 2 millions de dollars pour le premier week-end, ce qui était beaucoup pour l'époque, et du jamais vu pour un film italien inspiré d'un succès américain. Je me trouvais à L.A. pour la sortie et j'avais sans cesse de producteurs qui me téléphonaient ! Cela a commencé à sérieusement indisposer Universal, qui préparait « Les Dents de la mer 3 », car nous risquions de leur couper l'herbe sous le pied. Il faut dire que sur l'une des affiches de notre film, on voyait une planche à voile, avec le chiffre 3 bien en évidence sur la voile, pour créer la confusion ! (rires) Les avocats d'Universal sont alors entrés en action et nous ont fait un procès qu'ils ont gagné, nous obligeant à retirer le film de l'affiche aux Etats-Unis. Au procès, ils avaient énuméré très intelligemment tous les détails qui rapprochaient « La Mort au large » des « Dents de la mer ». Par exemple, le requin était un requin blanc dans les deux films. On pouvait toujours répondre que c'était parce que c'est l'animal marin le plus dangereux. Notre requin s'attaquait aussi aux bateaux : oui mais il faut bien qu'il s'attaque à quelque chose qui flotte, pour qu'il y ait de l'action ! La femme du héros était blonde comme dans le film de Spielberg ; et ainsi de suite... En fait, toutes ces similitudes m'avaient été demandées par les producteurs, qui tenaient à ce que « La Mort au large » soit vraiment identique au film de Spielberg. J'étais un peu réticent à démarquer autant « Les Dents de la mer » mais ils me disaient « mais oui, vas-y on doit vraiment le faire pareil ! » (rires). Je dois dire que cette affaire m'a causé du tort aux Etats-Unis. J'étais celui qui avait fait un plagiat, ce qui faisait de moi un affreux individu. Heureusement, j'ai été remis en selle par le succès des « Guerriers du Bronx », qui a figuré pendant plusieurs semaines à la cinquième place du Top 50 des entrées dans Variety. Cela m'a rouvert des portes aux USA, où je travaille maintenant presque exclusivement depuis plusieurs années.

On a l'impression que jusque dans les années 80, les Italiens compensaient le relatif manque d'argent par des idées étranges, comme le thème de l'homosexualité dans « Les Nouveaux Barbares », ou la présence du joueur de batterie lors de la rencontre des gangs dans « Les Guerriers du Bronx ».

Cette scène des « Guerriers du Bronx » était une idée à moi. Quand j'ai fait les repérages dans le Bronx, j'ai effectivement vu un type qui jouait de la batterie dans une rue déserte ! C'était une vision extraordinaire, surréaliste, que j'ai voulu reproduire dans le film.

Comment s'est passé le tournage dans le Bronx ?

Je m'en souviens comme d'une expérience extraordinaire. Je suis arrivé dans ce quartier très dangereux et j'ai pu bénéficier d'une excellente collaboration de la part des habitants, ce qui a surpris tous les Américains présents. Pendant le tournage, la police nous surveillait et ils osaient à peine sortir de leur voiture ! Comme je parle espagnol, j'ai pu établir un dialogue avec la population portoricaine du quartier. J'ai su me faire respecter en montrant que je n'avais pas peur. Les premiers contacts ont été durs, des gars venaient dans le champ de la caméra... Une bande de types était sur le trottoir et l'un d'eux, chaque fois que je criais « action ! », répétait « action » après moi, en perturbant le tournage de la scène. Au bout d'un moment, j'en ai eu marre, et je suis allé vers lui et toute sa bande en roulant des mécaniques. Je lui ai crié : « Hé toi, tu sais pas à qui t'as affaire ! Moi, j'suis pas américain, j'suis italien ! Si tu m'emmerdes, j'te plante mon couteau dans l'oeœil ! » Il n'en revenait pas et du coup c'est lui qui avait peur ! (rires). Je lui ai dit « Amène-toi ! ». Il est venu, pas rassuré, pour ne pas se dégonfler devant ses copains ; je lui ai alors montré ma chaise de réalisateur, en lui disant de s'asseoir. Il s'est assis, et je lui ai dit : « C'est bon, maintenant tu peux crier action ». Et du coup, c'est lui qui donnait le départ des scènes à ma place. Il était ravi ! J'ai su me faire adopter de cette façon, d'abord en montrant que je ne me laissais pas intimider, puis en blaguant avec eux. J'ai aussi fait travailler pas mal d'habitants du quartier. C'est pour moi un très beau souvenir.

Le casting des « Guerriers du Bronx » 1 et 2 est assez surprenant. Vous avez, paraît-il, recruté par hasard l'acteur principal, Mark Gregory. Et dans « Les Guerriers du Bronx 2 », on remarque dans un petit rôle Moana Pozzi, qui fut ensuite la reine du porno en Italie.

Moana Pozzi avait une liaison cachée avec l'un de mes amis. Comme je tournais à l'étranger, il m'a demandé de lui donner du travail sur ce film, afin de pouvoir passer du temps avec elle sur le tournage. C'était lui qui payait tout, y compris son salaire à elle ! Moana était une jeune femme de bonne famille, intelligente et cultivée, et j'ai été très surpris qu'elle donne dans le cinéma porno. Mark Gregory s'appelait Marco Di Gregorio. C'était un culturiste de 17 ans, qui venait faire ses exercices dans une salle de sport que je fréquentais également. J'avais remarqué ce jeune homme taciturne et solitaire et j'ai eu l'idée de lui faire faire un essai. Comme acteur, il était effroyable, mais son exceptionnel physique d'athlète le rendait idéal pour le rôle de Trash, le chef des hell's angels du Bronx !

J'ai eu avec lui des problèmes car, étant culturiste, il avait une manière de bouger bizarre, empotée, presque féminine. Je devais tout le temps ajouter dans la scène des éléments qui justifieraient sa démarche. Quand il devait marcher droit, c'était un cauchemar ! D'ailleurs les vrais motards qui jouaient dans le film se payaient sa tête : « Hé, tu marches comme une gonzesse ! Où tu vas comme ça, poulette ? ». Et lui, qui comprenait mal l'anglais, croyait que c'était des dialogues du film, et il hochait la tête en souriant d'un air pénétré ! (rires)

C'est un garçon qui n'a jamais aimé être acteur, même s'il faisait des efforts. On m'a dit qu'il était devenu serveur de restaurant, puis qu'il était parti dans une sorte de communauté hippie... J'ignore ce qu'il fait aujourd'hui. Je n'ai pas grand-chose à dire sur « Les Guerriers du Bronx 2 ». C'est un film qui ne m'est pas personnel, et qui a été tourné uniquement pour profiter du succès du premier. Je ne l'avais pas revu depuis sa sortie : ce n'est qu'en revoyant le film vingt ans après, à la projection de la Cinémathèque française, que j'ai fini par comprendre l'histoire ! Sincèrement, ce film ne me plaît pas. En plus, Mark Gregory avait plein de problèmes familiaux, du coup il avait arrêté la musculation et, même physiquement, il ne collait plus au rôle !

Moana Pozzi, qui dans « Les Guerriers du Bronx 2 » joue la copine du chef des rebelles... et qui devint par la suite la reine du porno en Italie. Elle est décédée prématurément en 1994.

Vous avez mis en scène, pour la Cannon, « Sinbad », un film d'aventures fantastique avec Lou Ferrigno. Pouvez-vous nous en parler ?

C'est un vrai désastre. En fait, je ne l'ai pas terminé ! Il restait à réaliser les scènes d'effets spéciaux quand le tournage a été interrompu par la faillite de la Cannon. Quelque temps plus tard, j'ai vu en Amérique, dans un vidéo-club, la cassette de « Sinbad of the seven seas », un film « produit et réalisé » par Enzo G. Castellari !!! J'ai acheté la cassette... et je ne suis jamais parvenu à voir le film en entier ! Sans m'avertir, ils avaient embauché Luigi Cozzi pour terminer et monter le film. Il avait tourné des scènes avec une mère, jouée par une Daria Nicolodi méconnaissable, qui raconte l'histoire de Sinbad à sa petite fille, jouée par la fille de Cozzi, et le film devenait le récit de cette maman. Cela leur a permis d'économiser les effets spéciaux, parce qu'il n'y avait plus d'argent. La maman raconte à sa fille « Et alors, le bateau s'élève au-dessus des eaux et vole dans le ciel... » et ça permet de se passer de l' effet spécial du bateau qui vole. C'est minable ! En plus, on m'a dit que Luigi Cozzi avait tourné ces scènes dans son appartement... Le résultat était affreux : j'y reconnaissais quelques scènes que j'avais tournées, mais montées en dépit du bon sens. [Nanarland : vous pouvez lire sur le même sujet la version que nous a donné Luigi Cozzi en interview] C'est vraiment dommage car le film avait tout pour faire un joli conte. J'avais été content de travailler avec Lou Ferrigno, un homme adorable, avec une personnalité très touchante. Il est né sourd-muet, il a appris à parler progressivement et il entend encore avec des sonotones : c'est pour surmonter ses complexes qu'il a fait du culturisme.

En quelle langue tourniez-vous vos films, quand vous travailliez en Italie ?

Dès mon premier film, j'ai demandé aux comédiens, y compris aux Italiens, de dire leur texte en anglais, car j'ai toujours visé l'exportation. Si l'on veut toucher le marché anglo-saxon, le doublage doit être réussi. Les Américains n'aiment pas quand le dialogue ne correspond pas au mouvement des lèvres des acteurs, ça les fait rire !

Comment se passait le travail avec les acteurs américains qui venaient tourner à Cinecittà ?

Très bien. Je n'ai jamais eu le sentiment qu'ils se disaient « Je vais travailler en Italie, quelle déchéance ! ». C'étaient des acteurs en fin de carrière ou dans le creux de la vague et ils avaient tous en tête l'exemple de Clint Eastwood.

Ce dernier était dans la mouise quand il est venu faire « Pour une poignée de dollars », et son travail avec Sergio Leone a fait de lui une star. Tous ceux avec qui j'ai travaillé espéraient rééditer le même miracle. J'étais notamment ravi de travailler avec Fred Williamson, qui joue dans « Une poignée de salopards », « Les Guerriers du Bronx » et « Les Nouveaux Barbares ». C'est un homme extraordinaire, doublé d'un fabuleux athlète. Il était toujours plein d'idées pour son personnage et pour les scènes d'action. On n'avait qu'à le regarder faire et attendre ses trouvailles !

Le dernier film que vous ayez tourné pour le cinéma avant votre période américaine est « Jonathan des ours », au croisement de « Keoma » et « Danse avec les loups »...

Vous avez très bien résumé le film. Il a été coproduit avec la Russie, où Franco Nero avait rencontré un producteur qui lui avait proposé une collaboration. J'ai eu l'opportunité de bénéficier d'un village de western spécialement construit là-bas pour le film, donc d'un décor complètement inédit, là où les westerns italiens utilisaient tous le même village. Il n'a d'ailleurs été utilisé qu'une fois, car, une fois le tournage fini, tout a été démonté et volé ! J'ai eu aussi à ma disposition d'incroyables cascadeurs russes, ainsi que les ours du cirque local. J'étais enchanté !

Quand l'idée vous est-elle venue d'aller travailler aux Etats-Unis ?

En fait, cette idée n'est pas venue de moi. Ce sont les Américains qui ont eu l'idée de m'appeler. J'ai fait un film pour eux, et comme ça s'est bien passé, maintenant ils m'appellent systématiquement. J'ai simplement eu de la chance ! Je suis employé par des producteurs indépendants, qui tournent essentiellement en Caroline du Nord, dans les studios que Dino De Laurentiis avait fait construire pour « King Kong ». Je réalise jusqu'à trois films par an, des films d'action tournés en 35 mm mais destinés au marché de la vidéo. Comme je ne peux pas, pour des raisons syndicales, être réalisateur en titre d'autant de films américains, les films sont signés de pseudonymes bidons, et je suis crédité comme « réalisateur de seconde équipe », ou « consultant en effets spéciaux ». Ce qui est fantastique, c'est que tout est préparé pour moi à l'avance : le scénario, le casting, les lieux de tournage. Ils m'appellent, je vais aux Etats-Unis, je tourne le film, et je rentre en Italie ! Je reste dans le cinéma, mais j'ai la joie d'avoir désormais le moins de responsabilités possibles !

On dit que le déclin du cinéma populaire italien a été marqué par l'échec de « Tex et le seigneur des abysses » (1985) de Duccio Tessari, qui était censé lui redonner un nouveau souffle.

Je ne dirais pas cela. « Tex » s'inspire d'une bande dessinée très populaire en Italie et il s'agissait d'un vieux projet. Il avait même été question que je le réalise ! Le film était en fait prévu pour être une mini-série pour la télévision d'Etat, la RAI, et il a été remonté et raccourci pour sortir en salles, donc je ne le considère pas vraiment comme représentatif du cinéma. Duccio Tessari n'a vraiment pas eu de chance avec ce projet. Il a dû travailler avec une équipe de techniciens de la chaîne RAI 3, où les communistes avaient beaucoup d'influence : ils avaient des habitudes de travail de fonctionnaires, ne dépassant jamais leurs horaires, et se moquaient complètement du film. De plus, choisir Duccio comme metteur en scène a peut-être été une erreur, car il avait l'habitude de mettre de l'humour dans ses films, alors que la BD d'origine est très premier degré !

Je pense que le cinéma populaire italien a plutôt été tué par l'inflation de films bon marché, souvent bricolés avec des budgets extrêmement pauvres. Je me souviens d'avoir assisté au tournage d'un western où le décor de la cabane n'était qu'à demi construit. En fait, le réalisateur n'avait pas de quoi se payer un chef-opérateur, alors il avait fait construire la cabane sans toit, pour tourner avec la lumière du jour, comme au temps du muet ! Le public a également été lassé par l'excès de films tous faits sur le même modèle. Et puis, nous avions trop pris l'habitude, en Italie, de copier ce que faisaient les Américains, alors que nous aurions pu nous en passer ; et ceux-ci mettaient désormais tant d'argent et d'effets spéciaux dans leurs films qu'il devenait impossible de rivaliser avec eux.

Certains réalisateurs, comme Lamberto Bava et Michele Soavi, se sont reconvertis à la télévision. Vous n'êtes pas  tenté de faire pareil ?

J'ai fait relativement peu de télévision, bien qu'il y a dix ans j'ai fait la série « Extralarge », avec Bud Spencer, qui a remporté un grand succès d'audience en Italie. J'ai ensuite fait notamment « Le Retour de Sandokan ». D'ailleurs, quand je tourne un téléfilm, je le considère comme un film de cinéma. Mais je n'aime pas beaucoup l'ambiance de la télévision, où il faut tenir compte de nombreuses pressions extérieures. Et puis, à l'époque de mes débuts, travailler à la télé était l'apanage de ceux qui étaient trop mauvais pour le cinéma ! J'en ai gardé certains préjugés...

Le bis italien connaît aujourd'hui une certaine réhabilitation. Comment vivez-vous cela, notamment le fait d'avoir été invité à la Cinémathèque française ?

C'est pour moi un hommage extraordinaire. Je trouve notamment merveilleux que des jeunes s'intéressent à mon travail, viennent me rencontrer - ils sont d'ailleurs très surpris que je les accueille à bras ouverts ! Je reçois cette reconnaissance tardive avec un immense plaisir. J'ai longtemps été snobé par la critique mais je n'en souffrais pas. Il était normal que mes films, faits pour le public, n'aient rien pour intéresser la critique. Et puis, le milieu du cinéma et de la critique était dominé par les homosexuels et les communistes : n'étant ni l'un ni l'autre, j'étais sûr de ne pas avoir la cote ! (rires) Ce qui me touche par-dessus tout est d'aller à la rencontre des jeunes générations de cinéphiles, comme cela a été le cas à la Cinémathèque. Et c'est aussi pour cela que je suis très heureux que des jeunes comme vous viennent m'interviewer.

- Interview menée par Nikita -