Ce site web utilise des cookies, uniquement à des fins statistiques.
Ils nous permettent de connaître la fréquentation de notre site web, et les contenus qui vous intéressent.
Antar au pays des Romains
(1ère publication de cette chronique : 2025)
Titre original : Antar Fi Bilad Ir-Ruman, Antar fi Bilad al-Romane
Titre(s) alternatif(s) : Anter, Antar in the land of the Romans, Antar et l'Empire romain
Réalisateur(s) : Orhon M. Ariburnu, Samir El Ghousaini
Année : 1974
Nationalité : Egypte / Liban / Turquie
Durée : 1h35
Genre : Antar'ta gueule à la récré
Acteurs principaux : Yavuz Selekman, Mohamed El Mawlaa, Abdallah Fawaz, Sayed El Maghrabi, Silvana Bedrana, Ahu Tuqba, Nurhan Nur, Gönül Tansel
Le nanardeur est semblable à un hardi aventurier explorant les terres inconnues. Le voyage qui le conduit au Divin Nanar est souvent semé d'embûches. C'est une véritable quête qui commence la plupart du temps par de maigres indices. Ayant découvert dans les archives manuscrites de la grande bibliothèque du Web l'existence de ce trésor perdu qu'est Antar au pays des Romains – que Messire Hervé Dumont, ancien directeur de la Cinémathèque de Lausanne, décrivait comme "Du cinéma bis fauché pour très jeunes adolescents. Les costumes et armures des "Romains" (sans doute d'affreux Byzantins) sont carrément grotesques." dans son Anthologie du film historique – votre humble serviteur lança une missive à la Communauté de l'Anneau(x sauvages) du forum Nanarland, demandant quel héros aurait le courage d'aller rechercher ce mystérieux joyau de ringardise en provenance des confins du Levant. Le preux chevalier Crash Therapy, jeune et intrépide forumeur de l'Ordre Nanarlandais, se porta volontaire pour accomplir la Sainte Mission de retrouver ce nanar perdu.
Une quête périlleuse, impossible, dont il vint pourtant à bout par sa ténacité, mais au prix de quels efforts ! L'objet légendaire était pour ainsi dire introuvable, oublié des hommes. Depuis son exploitation en salles à Paris à la fin des années 70, le film semblait avoir sombré dans les limbes. Ricanant depuis le sommet de son donjon infernal, le diabolique CNC détient captifs tous les droits de la bobine de la version française d'époque, rendant pour le moment cette précieuse relique inaccessible à l'ensemble des mortels. Mais après moult péripéties, déconvenues harassantes et efforts surhumains accomplis aux quatre coins du monde, la persévérance et l'abnégation du preux chevalier furent récompensées. Messire Crash Therapy connut les défaites et les désillusions cuisantes mais ne perdit jamais la Foi. Ayant triomphé de l'épreuve, il me livra alors ce Saint Graal nanar, me confiant à moi, pauvre scribe, la tâche lourde de responsabilité de vous conter la saga épique d'Antar, le Maciste arabe, "tout dans les biscotos, rien dans le cerveau".
Le colosse au coeur pur et son fidèle sidekick enfourchent leurs canassons en direction d'un horizon d'aventures en mousse.
L'oeuvre qui nous occupe raconte aussi une quête, celle d'Antar, le chevalier du désert. Notre héros désire épouser la belle Abla, mais le père de cette dernière ne lui accordera la main de sa fille qu'à la condition qu'Antar accomplisse une série d'épreuves mortelles (un poil relou beau papa, dis donc ! il a intérêt à se montrer un peu moins capricieux s'il veut pas finir à l'hospice, le vieux !). Après avoir été initié dans sa quête par un vieil ermite-magicien à barbiche caché derrière une souche d'arbre en mousse, Antar doit rapporter à son futur beau-père la plus belle robe du monde (ou un châle, ce n'est pas très clair) appartenant à une sorcière, artefact qu'il devra conquérir en traversant le royaume des damnés (enfin, je suppose que c'est ça car on voit des gens enchaînés qui gémissent dans une grotte). Puis, Antar devra ramener "le plus beau diamant, protégé et gardé par de puissants génies" (en fait une bande de catcheurs à bandana). Et enfin, il lui faudra conquérir "la plus belle ceinture, portée par la fée Sylvestre".
Antar dans "Mon beau-père et moi".
Antar est fier de nous montrer qu'il a de gros muscles.
Tout à coup, d'hostiles culturistes surgissent dans un effet spécial dont tout le monde connait le secret depuis Georges Méliès et agressent nos héros à coups d'épées en carton et de chaînes de vélo...
... ce qui a pour effet de terrifier le sidekick, poltron comme il se doit,...
... et de provoquer l'hilarité chez Antar, qui se réjouit à l'idée de pouvoir distribuer quelques mandales.
Le film démarre assez doucement, comme une antique bisserie exotico-kitsch plutôt gentillette, puis dérappe vers le délire complet au bout du premier quart d'heure, quand Antar, accompagné de son fidèle serviteur Moulad, parvient au "pays des Romains" du titre, dominé par la méchante impératrice Claudia. L'oracle Skunkhead, puits de sciences du forum Nanarland, nous a précisé que "les Romains dont il est question sont sans doute les Roums, comprendre les Byzantins d'Anatolie, qui, comme tout spectateur turc le sait (et a encore pu le vérifier en regardant "Constantinople" dernièrement), font rien qu'à être des dégénérés lascifs et tripatouilleurs de complots." Dès qu'apparaissent ces Romains de kermesse d'école, le scénario aligne les péripéties abracadabrantes et les anachronismes bidonnants, comme dans une aventure de Kara Murat ou de Battal Gazi (le fait que le film soit co-produit par la Turquie y étant sans doute pour quelque chose).
– Vous êtes Merlin l'enchanteur ?– Non, moi c'est le Père Fouras. Vous excusez pas, les gens nous confondent toujours.
Le sacro-saint supplice à base d'écartèlement – passage obligé de tout péplum à l'ancienne à base de héros culturiste huilé – sera sans effet sur l'invincible Antar.
Au moins, il ne devient pas vert quand il est mûr pour la baston.
Comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessus, le premier argument irrésistiblement sympathique est Antar lui-même. Notre héros est en effet un lookalike de Lou Ferrigno qui s'est fait un grossier blackface, le musculeux et très bovin Mohamed El Mawlaa ayant été passé au cirage pour lui donner l'air d'un métisse ! Il interprète ici le légendaire Antarah ibn Shaddad, grand guerrier et poète du VIème siècle dont les écrits sont considérés comme faisant partie des plus brillants de la langue arabe. Ce personnage historique majeur de la période préislamique fut le héros de plusieurs films, généralement des co-prods égyptiennes, libanaises ou syriennes. Ici, il devient donc un gros bourrin sur-musclé qui passera l'essentiel du film à tabasser des sbires et à les faire tournoyer au dessus de sa tête pour les balancer dans le décor.
La botte secrète d'Antar consiste à soulever ses adversaires à la chaîne en poussant des grognements bizarres.
"J'aime me battre !"
Devenu ici un genre de Maciste sur l'Oronte dont la force surhumaine provoque à elle seule la chute de l'Empire romain (à la hauteur du budget s'entend), Antar est donc accompagné – encombré serait un terme plus juste – d'un sidekick comique légèrement décevant car moins horripilant qu'on l'aurait redouté (il est bel et bien énervant mais on a connu bien pire). Acolyte furieusement inutile, le neurasthénique Moulad passe son temps à faire des pitreries qui ne font rire que le héros, de son rire viril et attendri de héros paternaliste, et sa couardise n'est naturellement là que pour mettre en valeur le courage sans limite d'Antar.
Comme toujours, Antar se rit du danger.
– Ils sont fous ces Romains...– Obélix, attention. N'oublie pas que tu es tombé dans la potion magique quand tu étais petit !
Voici donc notre héros couillon mais valeureux et son boulet partis pour un double périple. Car une fois les trois épreuves accomplies et le mariage entre Antar et Abla sur le point d'être célébré, la fiancée de notre héros est enlevée par les méchants Romains. Et notre duo d'enfourcher à nouveau leurs montures pour casser du Rital par paquets de douze. Parlons-en de nos fameux Romains : déjà, ils sont quinze figurants à tout casser, que le réalisateur recycle ad nauseam pour qu'Antar puisse atteindre un bodycount respectable. Ensuite, nos Romains ont autant l'air de Romains que Cüneyt Arkin ressemble à un Zoulou. Les uniformes des légionnaires sont ce qui devait pouvoir se trouver de plus ridicule et de meilleur marché dans un magasin de farces et attrapes du grand souk du Caire. Mais le pire ce sont les légionnaires et soldates romaines (oui, oui, la parité était en vigueur dans la Rome antique) : elles sont TOUTES vêtues exclusivement de lingerie fine à dentelles seventies !
La Garde prétorienne, c'est plus ce que c'était !
Des légionnaires romains au top de la crédibilité !
Quant à la vilaine impératrice Claudia, c'est une sexy bitch aussi cruelle que nymphomane. Bien entendu, elle est irrestiblement attirée par la virilité moite du chevalier Antar, et déploie tout son éventail de vulgarit... euh, de charme sensuel pour séduire notre héros. Mais ce dernier reste évidemment de marbre face aux assauts de la perfide tentatrice, car dans son coeur ne résonne que le doux nom d'Abla. Notre surhomme est en outre naturellement révolté par l'immoralité et la décadence de cette impératrice lascive et fornicatrice, s'adonnant au lesbianisme, et organisant des orgies au cours desquelles de vieux Romains se font faire une pipe par de jeunes vestales tout en se goinfrant de raisins et en riant très fort. Il va sans dire que ces séquences "chaudes" sont là afin d'édifier le public musulman sur le délitement des moeurs des infidèles et non pour lui permettre de se rincer l'oeil. Et puis avec une déco aussi "tue l'amour", comment accuser les auteurs de chercher à émoustiller le spectateur ?
L'impératrice Claudia, sérieuse concurrente à Vénus dans "Vulcan Dieu du Feu" pour le titre très prisé de championne de la minauderie lascive.
Le top de l'érotisme : demandez à vos actrices de manger sensuellement une banane. Cette très subtile allusion sexuelle a déjà fait ses preuves dans "La Revanche de Samson".
"J'aime quand on m'enduit d'huile !"
L'attirance que l'impératrice éprouve pour le colosse n'est pas pour plaire au fourbe centurion Marcus, dont la jalousie et le désir envers sa souveraine se lisent sur son visage constipé. Reconnaissons que l'acteur Yavuz Selekman se tire avec les honneurs de ce rôle archi-éculé, et parviendrait presque à rehausser le niveau par sa sobriété, s'il n'était pas aussi visiblement accablé d'être affublé du costume le plus ridicule et d'une coiffure à la Mike Brant.
Le centurion Marcus : Yavuz Selekman, mémorable Turkish Tarzan de "Tarzan Korkusuz Adam".
Le pauvre est manifestement affligé par ce que lui fait porter le costumier.
Quant à la réalisation, on appréciera son montage un peu cavalier, ses chorégraphies de scènes d'action apocalyptiques (en particulier les combats à l'épée, qui sont un modèle de non-cadrage et de non-mise en scène) et ses musiques piquées à d'autres films (on aura reconnu entre autres les BO de Ben Hur, de La Planète des Singes, de 2001 L'Odyssée de l'Espace, de Khartoum, du Parrain, de Papillon et du Crime de l'Orient Express). L'ensemble est très fauché, avec par moments des airs de film semi-amateur, et les invraisemblances scénaristiques sont légion. Ainsi, en délivrant la princesse Abla, la copine du sidekick se trouve mortellement blessée après avoir eu la poitrine transpercée par une lance... et réapparaît juste après en pleine forme.
Dans un sous-bois, nos héros affrontent un yéti hostile joué par un Turkish Richard Kiel au pelage de vieux tapis rapiécé.
Puis une nymphette à oilpé surgit de nulle part, pour exécuter un numéro de danse lascive devant notre duo, sur la musique de "Ben Hur".
Des décors somptueux et des costumes d'un goût raffiné.
De vicieuses courtisanes âgées d'à peine douze ans, symboles d'une Rome décadente et dépravée.
Des combats de gladiatrices en sous-vêtements.
Des morts d'une violence inouïe.
Un plan nichon 100% gratuit que les censures turque, libanaise et égyptienne de l'époque laissaient passer.
Turkish Alvaro Vitali.
De l'humour désopilant à base de travesti nanar.
Des séances de torture insoutenables avec d'opulentes matonnes en soutien-gorge.
Un scénario prétexte (mais à quoi diable peuvent bien servir cette robe, ce diamant et cette ceinture que le héros s'est cassé le c... à dénicher et dont on n'entendra plus parler par la suite ?), des péripéties généreuses et décousues, des clichés en pagaille, un héros bovin au QI de ravi de la crèche, une Antiquité en carton-pâte... Bref, Antar au pays des Romains est une belle aventure au charme désuet, à l'esthétique de série Z, au premier degré imperturbable et à la naïveté rafraîchissante. En définitive, ce calice exotique contient une liqueur à la nanardise suffisamment pure pour mériter sa place dans la salle du trésor nanarlandaise. Merci, chevalier Crash Therapy, ton nom sera loué pendant les siècles des siècles.
Avé Antar !
Cote de rareté - 7/ Jamais Sorti
Barème de notationComme expliqué dans ma pompeuse introduction, ce film semble avoir totalement disparu de la circulation depuis sa sortie confidentielle dans les salles françaises au milieu des années 70. Il ne vous reste plus qu'à adresser une prière aux dieux du nanar, puis à enfourcher votre cheval et à vous élancer en direction de contrées inconnues, prêt à affronter mille et un périls pour peut-être finir par découvrir une copie des aventures d'Antar au pays des Romaines en petite culotte de dentelles...