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Entretien avec
Domingo Magwili

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Domingo Magwili

Du début des années 1990 au début des années 2000, Dom Magwili a travaillé pour Cine Excel Entertainment, scénarisant, produisant et/ou réalisant des titres aussi barrés que Future War, American Streetfighter, SWAT: Warhead One, Bikini Hotel, Power Elite, GiAnts, Internetrix, Magma, The Abominable, Reptilicant… Il a bien voulu nous révéler quelques-uns des secrets de fabrication de ces films, et les méthodes de travail pour le moins particulières d'une des sociétés de production les plus fauchées qui soient. Cet entretien nous le confirme : Cine Excel est l'improbable cousine d'Amérique d'Eurociné, héritière direct des gagne-petit de Poverty Row.

Propos recueillis le 20 mai 2021 par John Nada.


Comment avez-vous rencontré David Huey, le patron de Cine Excel ?

J’ai rencontré David Huey par le biais de mon épouse. En 1989, David Huey et Jerold Chan ont produit et réalisé Hyper Space, un film de science-fiction à petit budget. Mon épouse Sachiko a travaillé sur ce film comme assistante de Jerold Chan. Elle préparait à manger aux acteurs, gérait la location de camions plates-formes, ce genre de choses. A l’issue de cette expérience, nous avons entretenu des relations professionnelles avec David Huey.

Black Forest alias Hyper Space (1989), écrit et réalisé David Huey, avec Richard Norton, produit par Jerold Chan, David Huey et K.Y. Lim (le patron de la firme philippine Silver Star / Kinavesa).

Mon épouse et moi sommes tous deux comédiens, et nous écrivons des pièces de théâtre. David Huey m’a proposé un jour d’écrire des scénarios pour sa société de production. Le premier que j’ai écrit c’était American Streetfighter, avec Gary Daniels. C’était la première fois que j’étais payé pour écrire quoi que ce soit, et même si c’était très peu d’argent, c’était avant tout une opportunité. J’avais mon nom crédité au générique d’un film, et puis de toutes façons j’adorais écrire, et le défi que ça représentait. Ensuite j’ai enchaîné sur Future War, et après ça j’ai été sollicité ponctuellement par David, soit pour retravailler des scénarios, soit pour en écrire de nouveaux. En tout j’ai écrit les scénarios de six de ses films, suite à quoi j’ai été embauché par Cine Excel où j’ai rejoint l’équipe de production.


Ces scénarios étaient le plus souvent influencés par les gros succès de l’époque – dans Future War par exemple, on sent clairement l’influence de Jurassic Park et de Terminator. Est-ce que David Huey vous commandait des scénarios sur un genre ou un sujet précis ?

Quand David avait une idée ou une commande, on se retrouvait au Burbank Media Center, on s’asseyait en terrasse et on discutait de l’histoire. Il m’expliquait ce qu’il voulait, et ensemble on créait un synopsis. En partant d’une simple idée, on développait une intrigue sur une ou deux pages, et quand ce synopsis était fini, je rentrais chez moi rédiger le scénario complet.

David était une présence récurrente de l’American Film Market. Il était toujours là-bas, ce qui fait que les acheteurs le connaissaient bien. Avec le temps, c’est devenu une sorte de vétéran. Il allait voir les acheteurs et leur demandait « vous achetez quoi en ce moment ? » et parfois ils lui répondaient « des dinosaures et des extraterrestres ». Alors il rentrait, mettait un film en chantier, et six mois plus tard il retournait les voir avec un film plein de dinosaures et d’extraterrestres qu’il pourrait leur vendre. Ça fonctionnait comme ça.

Au programme de Future War: des dinosaures…

…et des cyborgs venus de l'espace.


Jurassic Park & Terminator, mixés avec les moyens du bord.

En général il faisait d’abord le film, puis allait ensuite le vendre. Mais je me souviens de certaines fois où il a essayé de pré-vendre un projet. Je lui avais notamment écrit un autre scénario de film qui devait se faire avec Gary Daniels. Il s’en est servi à l’American Film Market pour démarcher des investisseurs : « Regardez, j’ai un scénar’ dans la main, j’ai une star, j’ai juste besoin d’argent ». Mais autant que je sache, ce projet ne s’est jamais concrétisé.

Quand vous écriviez ces scénarios, est-ce que vous deviez prendre en compte le fait qu’ils seraient adaptés avec très peu de moyens ?

Non, David m’a toujours dit « écrit comme si tu avais un budget illimité ». Et je lui répondais « Mmmh… d’accord ! ». Alors allons-y pour les vaisseaux spatiaux, les dinosaures, les extraterrestres… Pour Future War, j’ai imaginé une histoire qui aurait requis un budget comme ceux dont dispose Steven Spielberg. Je n’avais aucune idée de comment David se débrouillerait ensuite pour l’adapter avec ses modestes moyens.

Parmi les nombreuses sociétés de production qui existent, Cine Excel fait vraiment figure de Petit Poucet, et malgré tout ils ont réussi à maintenir leur activité bien plus longtemps que nombre de leurs concurrents. Qu’est-ce qui faisait la spécificité de Cine Excel et de leurs productions selon vous ?

Les films de Cine Excel sont ce qu’il sont, et la dure réalité c’est que ce sont des films à petit budget. Ils ont été tournés avec de jeunes comédiens, et des gens qui se croyaient comédiens ou rêvaient de le devenir. Des gens prêts à travailler pour un repas chaud. Des gens prêts à travailler gratuitement même.

En tant qu’acteur, j’ai eu l’occasion de travailler sur des films ou des séries TV avec des équipes qui me semblaient gigantesques, peut-être 12 ou 15 techniciens à la fois, affairés à faire je ne sais trop quoi. Chez Cine Excel, il y avait le type à la caméra, le gars du son, parfois un autre pour gérer la lumière… et c’est tout. Quand je bossais pour David Huey, je ne sais pas de quel budget il disposait mais ce qui est sûr c’est qu’on n’avait pas de gros camions plein de matos, de caravanes pour les comédiens, et personne ne se baladait avec un joli talkie walkie collé à l’oreille.

Quel que soit le film, quel que soit le budget, les fondamentaux restent les mêmes : vous avez l’histoire, des gens derrière la caméra, et des gens devant la caméra. La qualité du matériel, des acteurs et des techniciens, ça, ça fluctue. Vous prendrez le mieux que vous pourrez. Mais au final, votre objectif reste de raconter une histoire crédible et divertissante. Je ne crois pas que ce soit une question de budget, mais plutôt une question de compétence et aussi un certain degré de roublardise. Vous devez tirer le meilleur parti des moyens dont vous disposez. Et c’est exactement ce qu’on s’efforçait de faire chez Cine Excel.

Les films Cine Excel semblent avoir été tournés en grande partie dans un hangar, rempli de cartons et de palettes…

Oui, nous tournions souvent dans ce garage que David avait à Redondo Beach. C’était vraiment un endroit pour réparer les voitures, avec une plateforme élévatrice. Le grand espace central, c’était notre plateau de tournage. On avait nos bureaux dans le même bâtiment. Plus tard on a déménagé à El Segundo. [Nanarland : par la suite, les bureaux de Cine Excel semblent avoir encore déménagé, cette fois à Gardena, toujours en Californie]

Comment avez-vous été amené à réaliser Magma: Earth's Molten Core ? Mel Novak nous a dit « J'ai refusé Magma, parce que le réalisateur était comme celui de Future War. David l'a viré avant même le début du tournage. »

Autant que je m’en souvienne, il n’y a pas eu d’aigreur ni de tensions dans les raisons qui ont fait que le réalisateur a quitté le projet. Patrick G. Donahue venait juste de terminer The Abominable et a priori il n’y avait pas de problème, Magma ne s’est pas fait avec lui, c’est tout. C’était soit un problème d’emploi du temps, soit il ne sentait pas trop l’histoire, quelque chose dans le genre. Donc il a jeté l’éponge, et David s’est alors tourné vers moi en me demandant « tu veux le faire ? » et j’ai répondu « oui, carrément ».

Magma s’efforce de raconter une histoire similaire à celle de blockbusters comme Le pic de Dante et Volcano, mais avec un budget bien inférieur. Comment avez-vous fait ? Quels sont les trucs et astuces ?

Je ne sais pas s’il y a des trucs et astuces à proprement parler. Disons que le budget impose une façon de faire. Vous dégottez des comédiens qui cherchent un premier rôle, et sont prêts à s’assoir sur un salaire pour gagner en expérience et obtenir un crédit au générique.

Ensuite vous faites le point sur ce vous avez, et ce que vous pouvez voler. Il y a par exemple une séquence dans Magma où nos héros atterrissent sur une plage. On a donc tourné sur une plage, mais bien sûr nous n’avions pas d’autorisation. On a fait ça à la sauvette, « allez les gars, tournons vite avant de nous faire gauler ».

Ensuite on a eu recours à des effets spéciaux numériques. Il y a une scène dans le film où un personnage se fait engloutir par un volcan. Pour la tourner, on a fait s’assoir l’actrice au sommet de deux tables pliantes, posées en équilibre l’une sur l’autre. La caméra cadrait seulement le haut de son corps, et on l’a fait basculer. Le plan suivant était en CGI, avec une silhouette non animée tombant furtivement dans de la lave. Et voilà, c’était notre scène.

On a aussi beaucoup eu recours à des stock-shots – des images d’éruptions volcaniques, de coulées de lave, de feux de forêt, des destructions d’immeubles, des navires de guerre, quelques avions et hélicos également. Et ensuite il faut arriver à faire que tout ça fonctionne au montage, parce que la réalité quand on fait un film c’est aussi des moments comme « désolé on n’a pas de meilleure prise, et comment ça on n’a pas de plan de coupe ?! On a oublié d’en faire ! ». Alors le monteur fait ci, ça, il retourne l’image, insère un plan furtif, et si tout va bien vous finissez tant bien que mal à donner du sens à tout ce chaos.

Sans blague, les acteurs travaillaient gratuitement sur les films Cine Excel ?

Disons qu’il y avait deux catégories.

Il y a ceux qui savent jouer – le plus souvent de jeunes comédiens bourrés de talent, mais qui n’ont rien – et sont prêts à travailler pour des nèfles. « Si vous m’offrez un rôle et de quoi manger, je travaillerai pour vous. »

Et puis il y a une catégorie qui regroupe tous ces gens qui adorent le cinéma, et qui viennent contribuer bénévolement au film comme des groupies. Ils sont à la retraite, ou ont d’autres sources de revenus, et ils ont envie de participer au film, faire partie de cette dynamique. Et là, on est dans l’exploitation d’une réalité qui est que tout le monde veut faire du cinéma. Tout le monde voudrait être comme Cary Grant ou Robert De Niro, tout le monde voudrait vivre ça. Regardez le nombre de gens qui se filment et postent leurs vidéos sur Youtube. Ils ont juste envie de rigoler et de s’amuser. C’est peut-être dans notre nature humaine, je ne sais pas, mais les gens aiment se voir et être vus, ils désirent être célèbres, même pour un quart d’heure.

Dans Magma, il y a une scène où le personnage joué par Jason Scott Johnson commet une erreur et tire un missile sur des civils. Les figurants que l’on a utilisés pour tourner cette scène étaient des gamins de 10 ou 11 ans et leurs parents, qui sortaient d’une salle d’arts martiaux d’Oceanside, au sud de Los Angeles. On leur a proposé de jouer dans le film et ce sont devenus nos victimes, allongées au sol, couvertes de sang et de débris. Plus tard dans la soirée, on a tourné une autre scène. Le topo c’était « le volcan entre en éruption et les habitants de la ville s’enfuient en courant. » On a utilisé les mêmes figurants et on leur a dit « courez, courez ! ». Tout le monde s’est mis à courir en jouant le jeu, c’était mignon.

Notons que ce même plan sera plus tard recyclé dans The Abominable.

Donc le truc sur les films Cine Excel c’était d’avoir une histoire qui tienne la route, des effets spéciaux numériques un minimum crédibles, et de tourner ça dans un laps de 30 jours, en ne filmant que les week-ends. Parce que tout le monde ou presque travaillait la semaine – certains étaient serveurs, ou employés de bureau – et donc personne n’aurait été libre avant 16 ou 17 heures. Sur Magma, on avait quelques ados de 13 ans parmi les acteurs principaux. On les a filmés durant l’été, de sorte qu’ils étaient disponibles toute la journée. Il fallait juste faire gaffe de ne pas les faire bosser plus de huit heures par jour, pour ne pas enfreindre les lois qui encadrent le travail des mineurs, donc il fallait tourner vite.

Ron Hall devait paraît-il tout faire ou presque sur le tournage de Vampire AssassinMel Novak nous a raconté qu’il s’occupait même de débarrasser les repas et faire le ménage. Votre expérience a-t-elle été similaire sur Magma ?

Pas à ce point, parce que Vampire Assassin a lui vraiment été porté à bout de bras par Ron. On peut dire que c’est le film d’un seul homme. Ron allait toquer à la porte des gens pour leur demander s’il pouvait filmer chez eux ! Et c’était à Los Angeles, où l’industrie du cinéma est omniprésente et les gens sont blasés. Et pourtant, les gens acceptaient ! C’est la magie du truc, tout le monde a cette envie, ce désir de faire des films, même si ça se limite à traverser dans le champs de la caméra le temps d’un plan, où à tenir une perche micro.

Dans le film, les vampires étaient en fait des sortes de zombies, qui étaient juste des gens du quartier qui marchaient n’importe comment, mais Ron a réussi a en rameuter pas mal, et je ne sais pas comment il a réussi à tous les nourrir mais, encore une fois, ça illustre bien à quel point les gens rêvent de faire du cinéma. Il s’agit sans doute de personnes qui n’auraient en temps normal aucune chance de faire du cinéma. Mais ils en rêvent.

Et le plus dingue c’est que Ron a réussi à vendre Vampire Assassin, il l’a fourgué à Lionsgate ! Il n’y a pas tant de films Cine Excel qui aient réussi à être vendus vous savez. Si vous regardez la jaquette du DVD, dessus il y a un type noir avec des tresses, des lunettes de soleil et un imper’ en cuir, qui tient une épée… et qui ne ressemble pas du tout à Ron Hall ! Mais bien entendu c’était le fond de commerce de Cine Excel : faire des films qui ressemblent à de gros films connus. « Vous avez aimé Blade, vous voulez voir un type noir se bastonner contre des vampires ? OK, on va vous en donner. »

Donc en fin de compte, les films à petit budget répondent aux besoins des gens à plusieurs niveaux : d’une part ceux qui participent à ces films, et d’autre part ceux qui les regardent. Bien sûr, si votre ambition est d'arriver à jouer dans de grands films de chez Warner ou Universal, il va falloir élever votre niveau de jeu en conséquence. Et si vous voulez regarder un film plus élaboré, vous devrez y mettre le prix. Mais à notre petit niveau, tant qu’on avait des gens prêts à bosser bénévolement, et des gens prêts à acheter, c’était cool de faire ces films.

Le bénévolat fonctionne peut-être avec les interprètes, mais qu’en est-il de l’équipe technique ?

Les principaux techniciens étaient embauchés par Cine Excel. Nous étions deux employés en CDI, l’autre étant Ed Tillman [Nanarland : Ed Tillman a travaillé sur 16 films de Cine Excel entre 1994 et 2012, principalement comme directeur photo]. Pour nous, Cine Excel était un boulot à plein temps – je travaillais au bureau, je répondais au téléphone etc. Après il y avait ceux qui étaient en CDD et qu’on embauchait pour un projet donné. Donc vous aviez le réalisateur, qui pouvait également être opérateur caméra + le type qui gère le son + la personne qui s’occupe de l’éclairage + moi pour gérer tout le reste en coulisses = 4 ou 5 salariés, et c’était là le coeur de notre équipe technique. Tous les autres qui rejoignaient le projet le faisaient parce qu’ils voulaient débuter dans le métier, ou juste contribuer pour le plaisir. Mais nous n’avions guère besoin de plus de monde, parce que certains films ne nécessitent pas une armée de techniciens. A la rigueur vous pouvez parfois avoir besoin de beaucoup d’acteurs, mais comme je l’ai expliqué, ces derniers n’étaient pas trop difficiles à trouver.

Le Directeur photo Cory Geryak, filmant les modèles réduits de dinosaures sur le plateau de Future War.

Parmi ces personnes prêtes à travailler pour presque rien afin d’acquérir une première expérience dans le milieu, certaines ont ensuite connu une belle carrière. Depuis ses débuts chez Cine Excel, Jamil Nelson travaille régulièrement pour la télévision comme monteur et infographiste. Cory Geryak a commencé comme chef op’ sur Future War, et depuis il a travaillé sur Mission Impossible, Thor, The Dark Knight ou Inception

Absolument. Pour certains comme Gary Daniels, avoir tourné chez Cine Excel peut être gênant car ils ont fait tellement mieux par la suite. Mais ça pouvait être un bon moyen de se lancer. Daniel Bernhardt a lui aussi débuté chez Cine Excel. En fait il a fait Future War justement à cause de l’expérience que Gary Daniels a eu avec David. Daniel espérait pouvoir connaître un destin similaire, et percer lui aussi dans le milieu du cinéma d’action et des films d’arts martiaux. Et il y est parvenu ! [Nanarland : rien que ces cinq dernières années, Daniel Bernhardt a tourné dans John Wick, Logan, Atomic Blonde, la série Altered Carbon et Matrix 4]

Vous vous souvenez de Howard Cabalfin ? C’est le type qui jouait le Yéti dans The Abominable. Aujourd’hui il bosse chez Digital Domain, et dirige des équipes entières d’infographistes au Canada et en Inde sur des productions Marvel comme Avengers, Spiderman, X-Men etc. Et sa toute première expérience dans l’industrie ciné c’était avec vous !

C’est génial, je suis vraiment ravi de l’apprendre ! Howard était un chic type, je l’ai connu quand il était tout jeunot et encore étudiant à l’Université de Los Angeles (UCLA). Il se trouve qu’il habitait juste à côté du garage où on tournait nos films, et aussi qu’il était juste assez mince pour arriver à enfiler le costume de la créature – très peu de gens pouvaient se glisser dans cette combinaison. On a eu de la chance de trouver Howard, et qu’il accepte de faire le monstre pour nous. C’était d’autant plus sympa que le costume est rapidement devenu très désagréable à porter. Ça ne sentait pas la rose à l’intérieur !

Le DVD japonais de The Abominable alias Ice Kong (2006).

Puisqu’on parle de The Abominable, j’ai lu que le budget avoisinait les 85 000 $, ce qui est vraiment très peu pour un film de ce genre. Est-ce que c’était le budget moyen des productions Cine Excel ?

85 000 $ pour faire The Abominable vous dites ? Et bien vous en savez plus que moi.

Vous n’étiez pas au courant ? Vous êtes pourtant crédité comme Producteur et Directeur de production sur ce film…

Je n’en ai pas la moindre idée car je ne m’occupais ni des questions de budget, ni des contrats. Quand j’étais employé chez Cine Excel, même si j’ai parfois été crédité comme producteur, mon travail était en fait plus proche de celui d’un producteur délégué. Je m’occupais essentiellement des repas, des costumes, je repérais les lieux de tournage, je gérais les emplois du temps, ce genre de chose. Je n’ai jamais été impliqué dans les questions de budget, car ça ne faisait pas partie de mes prérogatives. C’était la partie de David.

En fait ça ne me surprend pas tant que ça, car j’ai entendu dire que David Huey était très réticent à révéler le coût réel de ses films. Même les réalisateurs étaient dans le flou.

Oui, David ne révélait rien de tout ça. C’est lui qui levait des fonds, c’est lui qui nous payait, et c’est lui qui avait le dernier mot sur tout. Il opérait vraiment en tant que producteur exécutif.

Vous avez écrit le scénario de GiAnts. Le film ressemble à l’assemblage un peu bancal de deux sources différentes, avec des parties tournées en 35 mm et d’autres en DVCAM. Que s’est-il passé ?

Mel Novak avait commencé à tourner un film bien des années auparavant, quelque chose qu’il avait produit et qui n’avait rien à voir avec Cine Excel. Rien n’est advenu de ce projet, qui prenait la poussière sur une étagère, et Mel cherchait un moyen de récupérer au moins une partie de l’argent qu’il y avait investi. Et donc un jour, il a débarqué dans le bureau de David avec ses bobines sous le bras et lui a demandé « comment est-ce qu’on pourrait tirer un film de tout ça ? ». David a dû trouver un moyen d’intégrer ces scènes-là dans une nouvelle histoire, et il a eu l’idée de fourmis géantes. Ça peut sembler idiot et drôle, mais ça illustre bien la roublardise de David. C’était vraiment un gars malin et plein de ressources.

David Huey est crédité pour la réalisation de scènes additionnelles sur Future War, Pocket Ninjas, Reptilicant, et quelques autres titres. A vrai dire, il semble que c’était presque la norme sur les films Cine Excel d’avoir des reshootings et des rustines par-ci par-là. Comment cela se fait-il ?

Au bout du compte, c’est toujours le projet de David. S’il pense qu’il faut un meilleur dialogue ici, il va le re-tourner. S’il considère qu’il manque un plan d’ensemble là, il va le tourner aussi. Et plutôt que d’aller voir le réalisateur et lui expliquer ce qu’il voulait, il préférait souvent s’en occuper lui-même. C’est comme ça qu’il réglait pas mal de problèmes. Surtout au début, sur les premiers films de la boîte comme Future War, où c’était un peu le far west : certains tournages étaient parfois chaotiques, avec des choses qui ne tenaient pas debout, des éléments qu’on avait oublié de filmer, ou qui ne fonctionnaient pas… et donc c’était à David de résoudre tous ces problèmes, pour arriver à un résultat que lui juge satisfaisant, parce qu’au final il devait ensuite arriver à les vendre. Il était en bout de chaîne.


Nous savons que Power Elite et SWAT: Warhead One  ont été tournés à peu près à la même période, avec les mêmes acteurs et la même équipe. Ces deux films semblent avoir été pas mal ré-écrits en cours de route (dans SWAT, le personnage joué par Mel Novak est étrangement au courant de tout et passe son temps à expliquer l’intrigue à Olivier Gruner – et donc aux spectateurs par la même occasion !). Jusqu’à quel point ces deux films tels qu’on les connaît diffèrent-ils des scénarios que vous aviez écrits ?

Oui, ils ont été tournés simultanément. Je dirais que Power Elite est le plus fidèle à ce que j’avais écrit, le plus gros de mon scénario ayant été conservé. Par contre SWAT: Warhead One m’a semblé presque entièrement nouveau, à tel point que je m’estime heureux d’être resté crédité comme scénariste. Les choses changent souvent beaucoup pendant le tournage, et aussi au cours du montage.

Gerald Okamura a livré une prestation irrésistible, à contre-emploi des rôles qu’il tient habituellement. Il portait de fines lunettes et parlait d’une voix aiguë, au lieu de son habituelle voix grave de maître des arts martiaux.

Gerald Okamura et Ron Hall dans SWAT: Warhead One (2005).

Olivier Gruner était vraiment bon, très pro, mais il avait besoin de savoir dans quelle direction allait l’histoire. Il n’arrêtait pas de demander : « on est où, on est censés faire quoi, quel est le topo au juste ? »

Olivier Gruner.

Quant à Mel qui explique l’intrigue, je vous en prie ne cherchez pas la petite bête ! [rires]. C’est un moyen de combler quelques lacunes dans le déroulement de l’histoire. Pour les scénaristes et les cinéastes, c’est un outil très pratique, ne vous en moquez pas !

Quand nous l’avions interviewé, Mel Novak nous avait confié qu’il appréciait beaucoup David Huey. Il a tourné dans un paquet de films Cine Excel, et en a même co-produit un. Mel Novak était-il juste un acteur régulier, ou a t-il joué un rôle plus important au sein du studio ?

Mel était juste un comédien régulier. C’était un acteur connu, auquel David avait accès. Et Mel aimait ça, il aimait bien les films à petit budget, il aimait bien venir au garage enregistrer quelques lignes de dialogue. Bien sûr il n’avait pas envie de se compromettre en faisant des trucs nuls. Mais à partir du moment où il était bien traité et se sentait considéré, il rempilait. Comme David savait que Mel était enclin à travailler pour Cine Excel, il le sollicitait beaucoup. Mel avait un nom et une carrière, sa seule présence apportait à nos films un surcroît de crédibilité sur le marché, donc c’était vraiment un plus de le connaître.

Sur les films Cine Excel, il était fréquent que les techniciens tiennent aussi de petits rôles à l’écran. Vous-même êtes comédien, et pourtant on ne vous a jamais vu jouer dans un de ces films…

C’est parce que les films Cine Excel étaient produits en dehors de toute convention collective, et que moi j’étais membre de la Screen Actor’s Guild. Je ne voulais pas risquer de me faire attraper en jouant dans un film de David, donc j’ai refusé.

Nous soupçonnons Carribou Seto, crédité sur plusieurs films Cine Excel, d’être en fait un pseudonyme de David Huey…

Oui, Carribou c’était le nom de son chat !

[rires] …mais pourquoi ?

Je pense que c’était juste pour éviter de voir son nom apparaître trop souvent au générique, genre « Directeur photo : David Huey, Scénariste : David Huey, Producteur exécutif : David Huey » etc.

David Huey est un personnage assez clivant : certains nous l’ont décrit comme un type absolument adorable, et d’autres comme un homme d’affaires rusé et manipulateur. Il y en a qui sont reconnaissants pour l’opportunité qu’il leur a donnée, et d’autres qui estiment avoir été floués. Pas évident de voir où se situe la vérité. Où se situe la vôtre ?

Quand je suis parti de Cine Excel en 2003, David et moi ne nous sommes pas quittés en bons termes. Et j’ai fait tout mon possible depuis pour ne jamais le recroiser. Malgré tout, je n’oublie pas que je dois à David Huey mon expérience professionnelle dans cette industrie en tant que scénariste, producteur et réalisateur.

David était un excellent directeur photo. A l’époque où je l’ai rencontré, il travaillait comme chef op’ dans la pub, et tournait des films à petit budget en complément [Nanarland : David Huey est notamment crédité comme directeur de la photographie sur des titres comme Reactor, Outlaw Force ou Twisted Justice]. Il travaillait tellement qu’on raconte qu’il s’endormait parfois d’épuisement lors des réunions de production des pubs qu’il shootait. Ensuite il est passé de directeur photo dans la pub et les films de série B, à producteur exécutif de films de séries B.

David Huey.

C’était quelqu’un de très débrouillard. Sur le plateau, je me souviens l’avoir vu utiliser un simple ventilateur, avec de larges pales en plastique, et orienter la lumière de sorte qu’elle passe à travers l’hélice en mouvement. Ça filtrait la lumière et d’un coup vous aviez une texture, une atmosphère, et les comédiens n’avaient plus qu’à faire leur job.

Il avait aussi acheté trois énormes tubes en carton qui faisaient environ un mètre de diamètre, et il les a utilisés dans toutes ses productions. Dans un film, ces tubes sont devenus des tunnels à travers lesquels rampaient les acteurs. Dans un autre, c’était des piliers de passerelle d’autoroute. Dans un troisième film, ces tubes devenaient des colonnes pour meubler l’arrière-plan…

Des tubes en guise de tunnels dans Reptilicant...


...et dans GiAnts.


Encore des tubes pour créer une entrée là où il n'y en pas dans Vampire Assassin.

Toujours des tubes pour faire un incinérateur dans The Abominable.

Pour Reptilicant, David est allé visiter la prison d’Alcatraz via un tour operator, comme un parfait touriste. Il a pris sa caméra et durant le trajet pour se rendre sur l’île, sa petite amie s’est assise à l’avant du bateau et il a fait semblant de la filmer. Mais bien entendu, il ne la filmait pas elle : il tournait des plans d’Alcatraz qu’il pourrait ensuite utiliser dans Reptilicant ! C’était vraiment du cinéma guérilla, sans moyens. Si tu dois voler des images, faut pas traîner, tu dois aller vite. David m’a appris tout ça.

J’ai toujours espéré que David fasse un jour un film qui lui tienne à coeur, quelque chose de plus personnel. Même en tant que patron de Cine Excel, c’est malheureusement quelqu’un qui travaillait essentiellement sur commande, alors qu’il était tellement talentueux. Il était compétent dans de nombreux domaines : écriture, production, prises de vues… Il avait le potentiel pour faire un vrai bon film, même via Cine Excel, mais pour des raisons que lui seul connaît, il ne s’est jamais investi dans un tel projet. Quand j’étais employé là-bas, il semblait préférer se cantonner à son rôle de producteur exécutif, et déléguer la réalisation à d’autres.

David Huey en présentateur de match de boxe dans "Chantage sur le ring" (2020), un épisode de la série S.W.A.T.

Un jour, j’ai offert à David un livre sur James Wong Howe [Nanarland : célèbre directeur photo américain d’origine chinoise, multi-oscarisé, qui a tourné quelques 150 films à Hollywood entre 1920 et 1975], avec l’espoir que ça l’inspire et stimule ses ambitions. Mais on ne peut pas forcer les gens à faire ce qu’ils n’ont pas envie de faire. Cine Excel a engendré un grand nombre de films à petit budget et au fond peut-être qu’il aimait ça, peut-être qu’il aimait le défi d’arriver à créer des longs-métrages avec très, très peu de moyens. Mais sa contribution directe était rare, il ne s’impliquait pas comme je l’aurais souhaité. J’aurais aimé qu’il réalise, et essaye de faire quelque chose de bien, parce qu’il en avait les capacités.

Trois titres du catalogue de Cine Excel ont été distribués en France, d’autres sont sortis au Japon, en Russie… Quels étaient les débouchés commerciaux pour ces films ?

Je suis allé une fois à l’American Film Market. Sur notre stand, nous avions nos… [long silence] humbles offrandes, à côté des stands de studios qui bénéficiaient de budgets cent ou mille fois plus élevés que les nôtres. Vous regardez les films qu’ils proposent, puis vous regardez les vôtres, et là vous éprouvez subitement un terrible sentiment d’infériorité. Pour un public très sophistiqué, qui est habitué à des films d’aventures ou d’action du niveau de Star Wars, les films Cine Excel… et bien disons que ça ne va pas les intéresser. En revanche, si c’est juste pour meubler une grille de programmes, et que vous arrivez à vendre votre film dans des endroits comme la Yougoslavie ou Bangkok [sic], ça ira très bien. Car dans ces pays-là, il y a un marché. Si vous arrivez à vendre en Turquie, ce sera déjà bien. Quel que soit l’endroit, partout où vous arriverez à vendre et être vu, ce sera toujours ça de pris.

Vous savez, Cine Excel a réussi à vendre des films que je pensais invendables. Vous avez vu 666: The Demon Child ? Imaginez Alien dans un camping-car. Le réalisateur, Cary Howe, était un sculpteur de grand talent – quand je regardais son travail, je me disais qu’il aurait pu exercer dans le domaine de l’art, mais il bossait dans les effets spéciaux pour le cinéma. Il a eu cette idée d’enfant démon, et il a conçu la créature et puis…. oh, et bien c’était encore un film complètement fauché, avec quelque chose comme quatre ou cinq acteurs… mais n’empêche qu’ils l’ont vendu ! Et je n’arrêtais pas de me dire « mais comment peut-on acheter un truc pareil ? ». Et j’imagine que la réponse, c’est simplement que les films d’horreur sont un genre commercial. [Nanarland : Cary Howe, qui a écrit, produit et réalisé 666: The Demon Child pour Cine Excel, a le privilège unique d’avoir travaillé à la fois sur les effets spéciaux de Future War et sur ceux du Seigneur des anneaux : La Communauté de l'anneau]

Avec le recul, peut-on considérer que Cine Excel aura été une réussite ? En moyenne, est-ce que ces films rapportaient de l’argent ?

Pour ce qui est de la rentabilité, je n’en sais rien. Mais en terme de volume de production, en dehors de savoir si la boîte faisait des bénéfices, je pense que c’était une réussite. Pendant des années ces films nous ont permis de bosser, on enchaînait un projet après l’autre. Mais aujourd’hui, David semble avoir quitté définitivement le business des films à petit budget. Je pense que tout a commencé le jour où il a vu un de ses films sur Youtube. Ce ne sont que des suppositions, mais j’imagine qu’il a soudain mesuré à quel point toute son entreprise était vulnérable. Je crois que ce jour-là il a réalisé qu’il pouvait faire un film, que ce film pouvait être piraté et se retrouver n’importe où, gratuitement, et qu’il n’aurait plus aucun contrôle dessus. Donc ça a cessé d’être rentable. En tout cas ça a dû le secouer, car il a arrêté de faire des films.

L'édition DVD tchèque de Reptilicant (2006).

Que retenez-vous de votre expérience avec Cine Excel ?

Je pense avoir énormément appris. J’ai appris sur l’importance d’être bien préparé, bien organisé. J’ai appris ce que c’est concrètement que de faire des films à notre niveau – et financièrement parlant, notre niveau était le plus bas qu’on puisse imaginer. J’ai appris qu’au bout du compte, on fait juste du mieux qu’on peut avec ce qu’on a.

J’ai aussi appris que quand il n’y a pas d’argent, il n’y a que des bonnes manières. Si vous vous comportez vraiment mal avec quelqu’un, vous ne le reverrez plus, car il n’aura aucune raison de revenir sur le plateau. Vous ne pouvez pas engueuler quelqu’un qui travaille gratuitement. Du coup, on s’est toujours efforcés de traiter nos comédiens avec égards. Certains étaient talentueux, adoraient jouer, mais pour une raison ou une autre n’avaient jamais réussi à percer. Je crois que tant qu’on les traitait bien et qu’on leur donnait de quoi manger, ils étaient contents de jouer dans nos films. Quelqu’en soit le niveau.

Une image tirée de l’insaisissable Internetrix, la réponse de Cine Excel à Matrix. D’après ce que nous en a dit son réalisateur, Jamil Nelson, le film a bien été terminé mais n’est a priori jamais sorti.

J’ai fait de la mise en scène en dehors de Cine Excel, mais mon appréciation de ce style « vite fait, bien fait », et du fait d’arriver à tirer le meilleur parti de ses modestes moyens, ça vient de Cine Excel. On s’amusait beaucoup à faire ces films dits « à petit budget », c’était chouette, du moins à l’époque où on les faisait. En fait c’était chouette tant qu’on savait qu’on pourrait les vendre. A l’époque je m’intéressais à Roger Corman, et la dynamique de tout ce qu’il entreprenait c’est qu’il savait exactement pour quel public il faisait ses films et à qui il pourrait les vendre. Mais la dynamique pour produire des films à petit budget, aujourd’hui en 2021 ? Je ne sais pas ce que c’est, surtout quand vous avez Youtube. Car pourquoi payer pour voir un film quand vous pouvez le trouver gratuitement ? Internet a complètement changé la donne, et je ne sais pas comment tout ça va évoluer. Mais j’aimerais bien le savoir.

Merci infiniment d’avoir pris le temps de répondre à nos nombreuses questions Dom !

Oh, de rien! Vous savez, après mon départ de Cine Excel j’ai repris mes études et suis finalement devenu enseignant. Tout ça est derrière moi, je n’y pense plus trop… mais voilà que Nanarland s’intéresse à moi, donc je vous remercie de votre intérêt.

- Interview menée par John Nada -