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Frankenstein Island
(1ère publication de cette chronique : 2026)
Titre original : Frankenstein Island
Titre(s) alternatif(s) : Aucun
Réalisateur(s) : Jerry Warren
Année : 1981
Nationalité : Etats-Unis
Durée : 1h38
Genre : Portnawak Island
Acteurs principaux : Cameron Mitchell, John Carradine, Steve Brodie, Robert Clarke, Robert Christopher, Tain Bodkin, Katherine Victor, George Mitchell, Dana Norbeck, Andrew Duggan

Jusqu'à présent, Nanarland n'avait pas encore abordé le cas de Jerry Warren. Pourtant, ce réalisateur est considéré Outre-Atlantique comme l'égal d'un Ed Wood. Mais si l'auteur de Plan 9 From Outer Space est devenu une icône mondiale du mauvais cinéma sympathique et une figure de proue de Nanarland par la manière dont il rata ses films, Jerry Warren est pour sa part surtout célèbre pour avoir raté les films des autres.

En effet, trente ans avant Godfrey Ho, Jerry fut un pionnier du 2-en-1, rachetant à bas prix ou pillant purement et simplement des métrages horrifiques étrangers de série B, pour les caviarder avec de nouvelles scènes tournées à la va-vite avec quelques has-been pas chers, comme John Carradine ou Lon Chaney Jr., afin de les rendre "distribuables" sur le marché américain.

Il en alla ainsi du film de momie en papier mâché mexicain La Momie Aztèque (Rafael Portillo, 1957), qu'il mélangea à de nouvelles scénettes américaines bavardes ainsi qu'à un troisième métrage pour assembler le téléfilm Attack of the Mayan Mummy, sorti en 1964 en double-programme avec son Face of the Screaming Werewolf, ce second film étant quant à lui un remontage de La casa del terror (Gilberto Martinez Solares & Rafael Portillo, 1960), film d'aventure mexicain grossi d'une poignée d'inserts avec Lon Chaney Jr. déguisé en momie/loup-garou ! Même recette pour des titres comme House of the Black Death (1965), Creature of the Walking Dead (1965) et Curse of the Stone Hand (1965), ce dernier titre massacrant trois films d'épouvante sud-américains (le chilien La dama de la muerte, 1946, l'argentino-vénézuélien L'escale du désir / La caravelle Isabel partira ce soir alias La ballanga Isabel llego esta tarde, 1949, et le chilien La casa está vacía, 1959), liés tant bien que mal (surtout mal) entre eux par des séquences additionnelles tournées avec l'inoxydable John Carradine.
L'édition VHS américaine de chez Burbank. On devine que l'illustrateur n'avait aucune info sur le film.
"Frankenstein Island vous dites ? Bon... ça vous va si je dessine la créature de Frankenstein... et puis euh... une île ?"

Chez l'éditeur Monterey Home Video, on dirait que la créature de Frankenstein danse comme un possédé.
Toutefois, il ne faudrait pas réduire la carrière de metteur en scène de Warren à ces margoulineries sans scrupules. Jerry sut à l'occasion pondre des longs-métrages 100% originaux, avec une absence de talent au moins égale si ce n'est pire. On lui doit ainsi quelques beaux navets mollement cheaps et opportunistes tels que The Wild World of Batwoman (1966), rip-off féminin et très yéyé du Batman avec Adam West, ou encore son premier film, Man Beast (1956), et son yéti pelucheux. En effet, si Ed Wood est une valeur sûre du nanar, Jerry Warren serait plutôt un faux ami du cinéphile déviant, ses oeuvres étant généralement plus ennuyeuses qu'autre chose.
Frankenstein Island est un tardif chant du cygne de Jerry Warren au cinéma d'exploitation. Il s'agit en fait d'un auto-remake d'un de ses premiers films, Teenage Zombies (1960), dans lequel une bande d'ados très 50's jouant effroyablement mal accostait sur une île où une savante folle transformait les gens en zombies à ses ordres grâce à un gaz révolutionnaire, tout ça pour le compte de vils espions communistes. Un navet atrocement lent, bavard et ennuyeux, que l'affiche tente de vendre comme un sous-King Kong du fait de la présence d'un intermittent du spectacle déguisé en singe dans le labo de la méchante.
Si jamais l'affiche et le titre vous font envie, passez votre chemin : le film est une purge.
Là où Teenage Zombies était juste terrassant d'ennui, Frankenstein Island est au contraire une fascinante perle de n'importe quoi, un ovni où la médiocrité habituellement si pénible de Jerry Warren se trouve transcendée par une accumulation non-stop d'idées farfelues et absconses. Du fait de conditions de réalisation peu orthodoxes, Jerry Warren, à l'instar de nombre de ses collègues du Z, a toujours plus ou moins donné dans le non-sens et l'absurde involontaire, mais ici, il se surpasse heureusement dans le délire, avec une générosité fort sympathique. Les situations les plus absurdes, les comportements les plus surréalistes et les personnages les plus étranges se trouvent réunis dans ce film d'aventures et de science-fiction, qui semble avoir trente ans de retard sur ce qui se faisait en 1981. Comme si, pendant le long laps de temps qui sépara son avant-dernier film (en 1966) de cette ultime péloche, Warren n'avait pas mis les pieds dans un cinéma et était resté bloqué aux standards de la série B des années 50-60, accouchant d'un pot-pourri du cinéma de genre dont le scénario part dans tous les sens.

Le film démarre par des images de montgolfières sur fond de musique mélodramatique, puis on nous apprend qu'un "vent surnaturel" (qu'on ne verra pas, y a pas marqué "Rockefeller présente") a entraîné le crash d'un des ballons. Quatre naufragés de l'air et leur chien mascotte qui ne sert à rien échouent sur le rivage d'une île mystérieuse à bord d'un canot pneumatique en parfait état. En toute logique, leur première pensée en débarquant est donc de construire un radeau pour reprendre la mer (?!?). Partis chercher du bois pour leur radeau inutile, nos héros vont faire toutes sortes de rencontres insolites...
Alain Delon contemplerait-il toutes ces âneries dans une de ces montgolfières ?
"Débarrassons-nous vite de ce canot tout neuf et construisons un radeau en bouts de bois. C'est la seule chose raisonnable à faire."
Mais... mais... c'est Clodo ! Il doit y avoir des vicieuses dans les parages...
Cette île tropicale du Pacifique, qui ressemble beaucoup à la campagne californienne, est en effet habitée par une tribu d'Amazones aux airs de ménagères affublées de bikini léopard en peluche, passant leur temps à pratiquer la magie noire, à effectuer des danses rituelles au coin du feu, à charmer des couleuvres et à fumer du haschich dans des crânes humains en plastoc du plus cheap effet. Cette vie sauvage aux allures de Club Med a bien sûr le don de charmer nos héros, d'autant que les Amazones se montrent des plus hospitalières (genre "L'île du plaisir" dans Les douze travaux d'Asterix).
Le territoire des Amazones est gardé par des crânes en plastique.
Ah, je savais bien que les vicieuses n'étaient pas loin !
Aussi classe que le costume de Quelou Parente dans "Dinosaur From The Deep".
Tiens fume, c'est du belge et il fait pas mal au crâne !
Une autre spécialité des Amazones : le hamac sans hamac.
En voyant la charmeuse de couleuvre à l'oeuvre, l'un des héros s'exclame, subjugué : "C'est la chose la plus étrange que j'aie jamais vue !"
Y a du soleil et des nanas, darladirladada !
Mais des zombies albinos à pull-over et bonnets noirs, qui pratiquent des arts martiaux très patauds à leurs heures perdues, font rien qu'à essayer de kidnapper les ménagères en pagnes de peluche pour les livrer aux expériences aussi ridicules qu'incompréhensibles de l'arrière-arrière-petite-fille du docteur Frankenstein. Cette dernière poursuit les travaux mégalomanes de son ancêtre dans un laboratoire nanar. La vile doctoresse est mariée à l'assistant bicentenaire de Frankenstein, le docteur Von Helsing. La baronne Frankenstein nous révèle que son vieillard cacochyme de mari communique avec l'esprit du défunt Frankenstein et doit être régulièrement transfusé en sang frais pour être maintenu en vie (sans jamais se préoccuper de savoir si les donneurs sont compatibles). Parmi ses hobbies, elle cherche aussi à découvrir le secret de l'immortalité, cultive des légumes OGM dans son potager et conserve le cerveau de son illustre arrière-arrière-grand-père sous une coupole en plexiglas, cervelle qui alimente son super-ordinateur et ses esclaves-zombies en énergie. Elle nous informe au passage que le cerveau de son aïeul génère également un champ magnétique qui provoque des naufrages, afin de s'approvisionner régulièrement en cobayes humains. Comme vous le voyez, ça délire sec, mais ce n'est pas fini...
Les terrrrrifiants zombies. Le Dr. Von Helsing nous explique qu'ils sont dépourvus de sang car "ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils vivent d'énergie psychique".
Zombie Kickboxers: Fist of the Living Dead.
Il faut dire que le kung-fu amazone n'est pas mal non plus dans la catégorie "lever de jambe mou du genou".
Un laboratoire high-tech particulièrement dépouillé. Ce qui n'empêche pas l'un des héros de s'extasier devant un matériel aussi révolutionnaire, qui "dépasse tout ce qu'ont pu créer les plus grands chercheurs de la planète". Si, si !
Les diodes font "bzzzt... bzzzt..." et les ampoules lumineuses font "bip bip !" dans tous les coins, l'oscilloscope tourne à fond les manettes... Bref, une représentation de la science fort savoureuse.
Soudain, sans qu'on comprenne jamais pourquoi, l'esprit de Frankenstein apparaît en surimpression, à la manière de Bela Lugosi dans Glen or Glenda, occasion pour John Carradine de surjouer quelques secondes dans le rôle du savant créé par Mary Shelley, scandant on ne sait pourquoi "YOU SHALL HAVE THE POWER! THE POWER SHALL BE YOURS! THE POWER! THE POWER!! THE POWER!!!" dans un monologue enfiévré. Cameron Mitchell joue de son côté un marin naufragé, prisonnier de la doctoresse Frankenstein depuis dix-sept ans et subissant quotidiennement des injections à la seringue dans le cerveau, qui lui font réciter sans arrêt des vers d'Edgar Allan Poe !
John Carradine, grand comédien shakespearien, second couteau d'Hollywood, acteur fétiche de John Ford et père de David, dont le rythme de tournage intensif (350 films au compteur !) le fit atterrir à maintes reprises dans le Z alimentaire et donc dans un grand nombre de nanars.
Autre grand acteur classique hyperactif s'étant embourbé dans le bis le plus minable, Cameron Mitchell en a plein la tête du nanar, il frise même l'overdose.
Katherine Victor, une fidèle de Jerry Warren, qui jouait déjà la scientifique barjo de "Teenage Zombies". Ici, elle offre régulièrement aux spectateurs un décolleté des plus plongeants.
George Mitchell, qui ne tourna que dans des films de Warren, est le Dr. Von Helsing.
Un sbire moustachu, borgne et alcoolique qui éclate sans raison et à tout bout de champ dans des "Mouhahaha !" tonitruants.
Il faut dire aussi qu'il y a tellement de trucs risibles dans ce film...
Comme on dit en Italie : Quand elles ne font pas l'amour, les Amazones font la guerre.
Quant aux Amazones – dont on apprend qu'elles sont d'origine extraterrestre parce que ça manquait au cahier des charges – elles semblent concourir entre elles pour le titre de scream queen la plus cruche de l'année et leur non-jeu n'a rien à envier à celui des zombies. Concernant nos fameux morts-vivants, les fans d'anthropophagie seront déçus d'apprendre que ces zombies ne mangent personne dans le film – papy Jerry Warren n'étant pas au courant que le Code Hays avait été aboli et qu'en 1981 on pouvait montrer du sang dans les films d'horreur – mais leur allure impayable compense un peu ce manque de sauce-tomate. D'une manière générale, l'interprétation est absolument lamentable. Et bien sûr, pas de...
"YOU SHALL HAVE ITS POWER! ITS POWER! THE POWER! THE POWER!!!"
Oui, oui, c'est ça, Frankie, on a compris. Mince, c'est qu'il radote le bougre. C'est quand même triste un fantôme atteint d'Alzheimer... Bon, comme je le disais avant d'être si grossièrement interrompu par une nouvelle surimpression inexplicable du spectre de Frankenstein, pas de film du fameux docteur sans sa célèbre créature. Après s'être fait un peu désirer pendant la première heure et quart de film, l'amateur de craignos monster sera comblé par l'apparition finale de cet imitateur très cabotin de Boris Karloff au maquillage ringard à souhait, marchant comme s'il avait un manche à balai dans le derrière, en crispant les bras et en poussant des "GRR ! GREUH !" d'une haute teneur comique. Un régal.
GRRUUH ! GRRREUHR !
Je sens que lui et le monstre nazi de "Devil Story" auraient plein de choses à se raconter.
Cette Amazone est sous le choc devant un monstre aussi grotesque.
On a le sentiment que Jerry a cherché à rassembler toutes sortes de clichés piochés à droite à gauche, mais qu'il ne savait pas du tout comment les lier entre eux, comme si le fait d'avoir passé sa carrière à rafistoler des films sans rapport les uns avec les autres l'avait empêché de construire un récit de manière un tant soit peu cohérente. Toujours est-il que l'ensemble est aussi généreux que passablement décousu. On est presque à la limite du nanar expérimental, tant on ne comprend rien à ce qui défile à l'écran...
"THE POWER! THE POWER!!!"
Fichtre ! Encore une apparition non-sensique de Frankenstein, histoire de justifier l'encart "Starring John Carradine" au générique et sur l'affiche... Bon, sinon, et sans vouloir trop spoiler, sachez qu'après une bonne heure d'amateur hypnotique mou (un genre nanar en soi), l'escalade dans le nawak involontaire culmine avec la baston finale la plus bordélique de l'Histoire, suivie d'un twist final en mousse, à la fois ultra-téléphoné et parfaitement abscons, à l'image de tout ce qui a précédé.
Même l'élite de l'U.S. Army a renoncé à comprendre quelque chose à cette histoire (oh, les beaux M16 jouets de la Foir'Fouille !).
Le cerveau de la bande. Peut-être a-t-il pigé le script, lui ?
"Quel étourdi ! J'avais failli oublier l'indispensable rire méphistophélique de tout savant fou digne de ce nom. MOUHAHAHAHA !"
Au final, malgré le rythme mou et cotonneux de cette série Z cacochyme – très très librement inspirée de l'ouvrage de Mary Shelley, ainsi que de L'île mystérieuse de Jules Verne et de L'île du docteur Moreau de H. G. Wells – son amateurisme, la misère de ses décors, ses monstres dignes d'une quête de bonbons à Halloween, ses dialogues illogiques et pachydermiques, ses apparitions / caméos incompréhensibles à répétition de John Carradine en fantôme frappé de gâtisme, et sa générosité dans le registre du bis à la fois foutraque et très premier degré, en font un nanar fort sympathique, à condition d'avoir une tolérance particulière envers les vieux films très fauchés, totalement incohérents et entièrement dépourvus de la moindre qualité cinématographique. On regrettera que le réalisateur cède une fois de plus à sa tendance au bavardage, mais cette fois, il nous offre tellement d'éléments ringards et fait tellement n'importe quoi qu'il finit par nous charmer avec cette aberration filmique. Concluons en dédiant cette modeste chronique à Jerry Warren (décédé en 1988), qui sut véritablement finir sa carrière de tâcheron en beauté.
Une édition VHS de Finlande très, euh... chatoyante.
Cote de rareté - 4/ Exotique
Barème de notationL'éditeur américain Retromedia a exhumé le film dans deux DVD zone 1 minimalistes (le film en version anglaise sans sous-titres et c'est tout), sous deux visuels différents, se vendant à prix d'or sur les sites de vente en ligne, histoire de priver les nanardeurs impécunieux d'un nanar lui-même impécunieux. Une honte !
Le premier DVD de chez Retromedia sorti en 2002.
Le second DVD Retromedia, édition 2005.
