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Entretien avec
Eric Hahn

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Eric Hahn

Eric Hahn fut une figure à la fois familière et méconnue du cinéma bis philippin destiné à l'exportation : cascadeur et figurant, cet Américain fut de tous les emplois, qu'il s'agisse de jouer les seconds couteaux ou de tomber raide mort en arrière-plan plusieurs dizaines de fois par film, de se tenir dans l'ombre de Chuck Norris, servir de doublure à  Jan-Michael Vincent, jouer les gweilos pour Godfrey Ho ou se faire trucider par Nick Nicholson. Il évoque pour nous sa carrière aventureuse dans un cinéma du bout du monde.

Interview menée par John Nada en août 2005.


Tout d'abord, pourriez-vous nous parler de vous et de votre vie ? Où et quand êtes-vous né ? Qu'est-ce qui vous a amené à vivre et travailler aux Philippines ?

Je suis né en 1954 à Washington. Après mes 9 ans, mon enfance n'a pas été très heureuse. Mes parents étaient souvent bourrés et se battaient beaucoup. J'ai fugué quand j'ai eu dix ans. J'ai été rattrapé plusieurs fois et renvoyé chez moi. A la troisième fois, les autorités ont décidé de m'éloigner. Comme les instituts pour jeunes de l'Etat étaient complets, j'ai été placé dans un hôpital psychiatrique. On m'a drogué et maltraité. J'y suis resté jusqu'à mes quinze ans. Puis je suis devenu un hippie et j'ai voyagé à travers les Etats-Unis en auto-stop. A 17 ans, j'ai emprunté l'ordre d'incorporation [d'un militaire] pour faire croire que j'avais 18 ans. J'ai été arrêté au Texas alors que je faisais de l'auto-stop et ils ont trouvé les papiers sur moi. J'ai plaidé coupable d'avoir été en possession de cet ordre d'incorporation. J'ai également été accusé d'avoir voulu tricher quant à mon identité. J'en ai pris pour six ans dans une prison fédérale. Les quatre années suivantes ont été un cauchemar, je les ai passées essentiellement en cellule d'isolement. Finalement, j'ai bénéficié d'une liberté conditionnelle en 1974, et dès lors décidé de vivre à l'étranger. Mes expériences m'avaient rendu amer et je n'avais plus confiance en mon gouvernement.


J'ai vécu dans pas mal de pays, vivant de petits boulots. J'ai bossé sur pas mal de bateaux de pêche à la crevette et sur des bateaux de transport. A l'époque, c'était facile. On allait sur les docks et on disait qu'on était prêt à bosser en échange du transport. J'ai même passé un an dans votre pays, principalement dans le sud. Mes coins préférés en France étaient Grenoble et Saint-Etienne. En 1982, je suis retourné aux Etats-Unis pour m'y installer et travailler. Mais très vite, mon amertume envers les Etats-Unis a refait surface. Alors, j'ai gagné assez d'argent pour partir à Hawaï. J'y suis resté un an à bosser et économiser, puis je suis finalement parti aux Philippines en 1983. Au bout d'un mois, j'ai décroché mon premier boulot de figurant. Je ne me souviens plus dans quel film. Il y avait entre 20 et 40 films par an qui se tournaient aux Philippines et j'ai bossé sur environ une centaine d'entre eux. Au bout d'un certain temps, j'ai eu ma première ligne de dialogue dans « American Warrior » et petit à petit, mes rôles sont devenus plus importants. J'ai décroché des rôles de complément et j'ai tenu de petits rôles dans de grosses productions.



Toute première ligne de dialogue pour Eric Hahn dans « American Warrior » (1985), face à la vedette Michael Dudikoff.

Votre premier vrai rôle était donc dans « American Warrior » (1985). Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ? Comment le travail se passait-il avec le réalisateur Sam Firstenberg et l'acteur principal Michael Dudikoff ? Est-ce que le fait que vous étiez connu par les metteurs en scène philippins vous a aidé pour avoir le boulot sur cette production Golan / Globus, puisque la Cannon sous-traitait souvent auprès des Philippins les films qu'ils distribuaient ?

En fait, c'était souvent Ken Metcalfe qui faisait le casting pour les grosses productions, et il s'en est occupé sur ce film. Henry Strzalkowski aidait Ken sur le plateau et il m'a encouragé à réciter un peu de dialogue. J'ai vraiment eu la trouille quand la caméra a zoomé sur moi et Michael Dudikoff. J'ai planté la première prise parce que j'avais le trac et que je n'arrivais pas à parler. Finalement j'ai pu le faire. Je me souviens que le travail était facile et que la bouffe était bonne. Je me souviens aussi que Michael Dudikoff ne connaissait rien aux arts martiaux et que Richard Norton (la doublure de Michael) assurait la plupart des scènes d'action. Quand il fallait faire des gros plans de Michael lors des scènes de combat, il fallait lui dicter sa chorégraphie coup après coup. Sam Firstenberg était énervé : Dudikoff ne sachant pas se battre, le tournage prenait du retard et dépassait le budget alloué. Ce n'est pas rare dans ce genre de films. David Carradine m'a dit qu'à l'époque où il a tourné la série télé « Kung-Fu », il ne connaissait rien aux arts martiaux. C'est pour ça que tant de ses combats étaient tournés au ralenti. Mais il a appris le kung-fu après la série et il le pratique toujours aujourd'hui.



Les deux scènes de « Delta Force 2 » (1990) dans lesquelles apparaît Eric Hahn, la seconde avec Chuck.

Apparemment, vous avez travaillé comme cascadeur sur un nombre indéterminé de films comme « Prisonnières des Japonais », « Hamburger Hill » et « Delta Force 2 ». Est-ce que la réalisation de ces cascades était aussi rudimentaire que sur les productions Cinex Films ou Kinavesa ? Il semble que le métier de cascadeur ait été dangereux dans le cinéma philippin ! Avez-vous quelques anecdotes à nous raconter sur des cascades particulièrement dangereuses que vous auriez accomplies ?

En fait, pour la plupart, nous avons appris sur le tas des trucs de base comme les impacts de balle, les bagarres à mains nues, les explosions, les chutes des toits, etc. La plupart des cascades les plus dangereuses, comme les scènes d'incendie ou d'accident de voiture, étaient réalisées par les associations de cascadeurs philippins ou les cascadeurs des productions étrangères. Sur une petite production, Jerry Bailey, un acteur/cascadeur qui travaillait sur place, m'a invité à rejoindre sa troupe de cascadeurs. Je me suis mis à suivre des cours dans leur salle de gym. Ca m'a permis de bosser comme cascadeur dans « Hamburger Hill ».

Durant mes deux dernières années là-bas, j'ai fait quelques cascades plus dangereuses. J'ai fait des tonneaux et pas mal de cascades en voiture. Dans « Demonstone », je suis passé à travers une fenêtre et atterri 6 mètres plus bas, sur un tas de sucre brut haut d'une douzaine de mètres, avant de dégringoler et de rouler sur le sol en ciment. J'ai aussi fait pas mal d'explosions sur trampoline. Ca consiste à courir et à sauter sur un mini trampoline caché tandis qu'une bombe explose sous vos pieds. Sur les productions locales du type Kinavesa, on n'avait pas d'airbags. On tombait sur des tas de boîtes de cigarettes vides attachées ensemble par des cordes. L'air contenu dans les boîtes amortissait nos chutes. On n'avait presque jamais de câbles pour les impacts de balles. Il fallait nous propulser en arrière nous-mêmes. On avait rarement des trucs perfectionnés pour les impacts de balles. Ils passaient juste un câble sous nos chemises et l'accrochaient à un pétard et une poche remplie de sirop rouge. L'autre extrémité du câble était connectée à un bout de bois avec des clous, relié à une batterie. Quand le gars des effets spéciaux touchait un clou, les poches explosaient et on valsait. Les bombes qui explosaient autour de nous étaient toutes activées de la même manière. On avait souvent des vitres en sucre et des tables en balsa pour les scènes de bastons de bar (mes préférées). La plupart d'entre nous se faisaient exploser ou tirer dessus tous les jours. Dans un film, c'était fréquent de tenir à la fois un petit rôle, et de mourir cent fois en arrière-plan.

« Commando Massacre » (1987).

En voyant votre filmographie, nous avons remarqué que vous avez beaucoup travaillé avec Jose Mari Avellana, qui a réalisé plusieurs films d'action post-Vietnam. Est-ce quelqu'un que vous avez apprécié de côtoyer ? Jose Mari ayant longtemps été un collaborateur de Cirio H. Santiago (en tant que directeur de casting, scénariste et acteur, depuis les années 70), cela vous a-t-il aidé pour vous carrière ?

On l'appelait Joe. C'était un homme très gentil, sur le plateau comme en dehors. C'était aussi un bon acteur. J'ai rarement rencontré quelqu'un aussi dépourvu de méchanceté. Je ne l'ai jamais entendu dire du mal d'autrui. Il m'a beaucoup aidé sans rien demander en retour. Dans « Fist of glory », il a étoffé mon rôle parce qu'il m'aimait bien. Oui, il m'a aidé dans ma carrière, beaucoup. C'était aussi un très bon décorateur, et il s'est occupé des décors pour pas mal de films de Cirio Santiago.


Vous avez donc fait plusieurs films avec le réalisateur-producteur Cirio H. Santiago. Quels sont vos souvenirs de cette grande figure du cinéma philippin, et comment les choses se passaient-elles sur ses tournages ?

C'était très sympa de bosser avec Cirio. Je le referais s'il me le demandait. Si vous faisiez partie de son équipe, vous étiez comme en famille. Il s'occupait des gens sur le plateau et en dehors. Si quelqu'un mourait, il payait les obsèques et donnait de l'argent à la veuve. Il y avait sur le plateau pas mal de vieux qui avaient travaillé pour Cirio ou son père durant de longues années. Cirio ne vous laissait jamais tomber, sauf si vous étiez malhonnête. Je lui étais très reconnaissant de m'avoir donné une chance de jouer des rôles, et de travailler sur le casting de plusieurs de ses projets. Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de ses films, je m'en fiche. Si on considère le budget que Roger Corman lui filait, il a fait du très bon boulot. Et il était sympa avec tous ceux qui avaient la chance de bosser pour lui. Combien de réalisateurs seraient capables de vous faire un film d'action pour 100 000 ou 200 000 dollars ? S'il m'appelait pour m'inviter à tourner, je le ferais gratuitement en dehors des frais. Je ne ferais ça pour personne d'autre, sauf Joe Mari. Je ne serais plus vraiment capable de courir à travers la jungle avec un M60 ou de me faire exploser, mais j'apprécierais de travailler à nouveau avec eux.

Une figuration en soldat nazi dans « Les Nouveaux Conquérants » (« Future Hunters » alias « Deadly Quest » alias « Spear of Destiny », 1986) de Cirio H. Santiago.

Apocalypse Warriors (Equalizer 2000) (1986) de Cirio H. Santiago.

Vous avez souvent joué des rôles de soldat ou de combattant (« Dans les bras de l'enfer », « Nom de Code : oies sauvages ») ou de prisonniers de guerre (« Prisonnières des Japonais », « Retour à la rivière Kwaï »...) Est-ce que vous étiez particulièrement marqué pour ce genre de rôles ou est-ce juste parce qu'il y avait des opportunités de boulot dans des films de guerre ?

Très franchement, ce genre de productions nécessitait pas mal de têtes blanches en arrière-plan. C'était l'un des avantages des tournages aux Philippines : il y avait plein de figurants, des blancs, des Philippins qui pouvaient passer pour des Vietnamiens, ou des physiques latins. On avait tout sur place. Mais alors que la plupart des figurants étaient là pour déconner, se taper des bières, ou gagner de l'argent pour aller aux putes, j'étais l'un des rares à vouloir apprendre le boulot et décrocher des rôles comme ceux que Nick, Romano, Mike et les autres avaient régulièrement. Je faisais partie de la deuxième génération, comme Jim Moss, Jeff Griffith, Jim Gaines, Steve Rogers, Warren McLean... Comme je n'ai jamais suivi de vrais cours de comédie, j'apprenais en regardant les autres. J'ai beaucoup appris en me faisant coacher par Nick Nicholson, Henry Strzalkowski, Mike Monty, ce barjo de Don Gordon Bell et quelques autres.

Aux côtés de Mike Monty dans « Tough Cop » (1988).

Nous ne savons presque rien d'Anthony Maharaj, dont nous avons vu un film intitulé « Mission accomplie », avec Richard Norton, Bruce Le et Nick Nicholson, ainsi que d'autres écrits ou produits pour Cirio H. Santiago. Tony Maharaj était-il un cinéaste philippin ?

Je n'ai bossé avec Tony que sur « NAM : Not Another Mistake » alias « Crossfire ». Il n'était pas Philippin, c'était un Indien ou un Pakistanais. J'ai bien apprécié ce film. Il était très calme et s'énervait rarement. On a tous eu une bonne relation de travail avec lui.


Nick Nicholson, Henry Strzalkowski et d'autres travaillaient souvent dans la production aux Philippines. Vous-mêmes, avez-vous travaillé dans des compagnies de production locales ? Il semble que vous ayez été directeur de casting sur plus de films qu'il n'en apparaît sur votre fiche IMDB. Concrètement, en quoi consistait ce travail ?

Dans « Ultimax Force», réalisé par Joe Mari, j'ai fait le casting et j'étais assistant de production. J'ai fait pareil pour « Fist of Glory ». J'ai aussi fait le casting sur « Bloodfist » 1 et 2. Souvent, le directeur de casting américain est le seul à être cité au générique et ils ne créditent pas les locaux. J'ai aussi bossé pas mal sur la post-production, principalement sur le doublage des voix. Les prises de son n'étaient pas très bonnes, donc on devait souvent doubler tout le film. On était plusieurs dans le studio d'enregistrement et on faisait chacun plusieurs personnages, en changeant de voix à chaque fois. Parfois, même sur des grosses productions mieux équipées, le son était noyé par le bruit ambiant. La plupart des réalisateurs préféraient arranger ça en studio plutôt que de refaire la prise. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été crédité pour aucun doublage. C'était marrant et ça payait bien.


Parmi les Occidentaux hauts en couleur qui apparaissaient régulièrement dans des films de guerre ou d'action philippins des années 80, certains semblent avoir été des globe-trotters, et bien d'autres ont fait l'armée. Nick Nicholson était dans l'US Navy durant la guerre du Vietnam, Romano Kristoff était un ancien de la Légion Etrangère, Jim Moss était dans les Marines à Okinawa, Don Gordon Bell était également dans les Marines au Vietnam, Mike Cohen était un colonel de l'armée, abondamment décoré après la Seconde Guerre mondiale... Pensez-vous que les directeurs de casting cherchaient ce genre de personnes pour les films de guerre et d'action, ou est-ce juste parce que la plupart des Occidentaux qui traînaient aux Philippines et bossaient comme figurants avaient le profil ?

Pour ces rôles, ils cherchaient des figurants qui avaient l'air de soldats. Souvent, ils embauchaient des soldats stationnés dans les bases pour être figurants. Ils avaient parfois carrément un mini-camp militaire installé avant le tournage. Ce qui fait que même les figurants non-militaires avaient l'air de soldats. On a fait ça pour « Hamburger Hill ». C'était vraiment minable. Sur une production (je crois que c'était « Officier et Gentleman »), ils devaient faire venir un acteur depuis les Etats-Unis pour jouer un sergent instructeur. Alors ils ont embauché un vrai sergent d'une des bases pour coacher l'acteur. En attendant le comédien, le réalisateur a demandé au sergent de lui montrer comment il allait le former. Il a été si bon que le réalisateur lui a donné le rôle et a laissé l'acteur aux Etats-Unis. Le sergent, c'était R. Lee Ermey, qui a ensuite fait « Full Metal Jacket » et d'autres films. Il a joué dans « Demonstone » et c'est là qu'il m'a raconté l'histoire.


Parmi ces Occidentaux, avec lesquels étiez-vous le plus proche ?

J'étais très proche de Jim Moss, car on a fait plein de films ensemble. On faisait souvent partie de telle ou telle troupe. Je suis allé dîner chez Romano Kristoff quelques fois. Il était espagnol et toutes les femmes l'adoraient. Je voyais souvent Mike Monty et un Australien nommé Warren McLean. J'aimais bien Robert Patrick, aussi. Il ne vivait pas aux Philippines. Cirio H. Santiago l'a fait venir pour quelques films, comme « Eye of the eagle ». C'était un bon copain et il allait souvent en ville avec nous. David Carradine m'a aussi invité quelques fois. Il aimait beaucoup le vin de riz local. J'aimais beaucoup Nick Nicholson, qui était un modèle pour moi. Il avait travaillé sur « Apocalypse Now ». J'aimais surtout Henry Strzalkowski. C'était sans doute le meilleur acteur d'entre nous. Parmi mes collègues, j'aimais bien aussi Willy Williams, Robert Marius, Anthony East, Archie Adamos, et Kris Aguilar.


Avez-vous des souvenirs ou des choses à dire sur Susan Sarandon (« Prisonnières des Japonais »), Jan-Michael VincentDemonstone »), Richard Norton (« NAM : Not Another Mistake ») ?

Susan Sarandon avait l'air d'être une femme sympa. En fait, je ne savais pas qui elle était à l'époque, car elle n'était pas encore très célèbre. C'était une bosseuse, et elle ne se plaignait jamais de la chaleur ou des moustiques. Elle jouait une infirmière aux Philippines pendant la Seconde Guerre mondiale, quand les Japonais ont envahi l'archipel. Mais on s'intéressait d'avantage à d'autres infirmières, qui étaient plus jeunes !


Jan-Michael Vincent, c'était une autre histoire. Il était alcoolique et visiblement en fin de carrière. Il n'aimait pas les Philippines et ne s'intéressait guère au film. J'étais sa doublure pour la lumière et les cascades. En fait, j'en ai plus fait que lui. Tous les plans d'ensemble étaient tournés de dos. Il ne venait que pour les gros plans et les dialogues. Incroyable. Il avait même une clause dans son contrat qui stipulait que la prod' devait lui donner chaque jour une caisse de bière San Miguel sans alcool, sinon il aurait été autorisé à boire de la vraie bière. Je ne crois pas qu'il ait tourné autre chose aux Philippines après ce film. [NdlR : Jan-Michael Vincent a par la suite tourné dans « Beyond the Call of Duty » (1992), réalisé par Cirio H. Santiago pour le compte de Roger Corman]

Eric en pilote d'hélico dans « Demonstone » (1989).

Richard Norton était un très bon artiste martial. C'était sa spécialité. A cause de son accent australien, il n'était pas toujours très crédible : dans « NAM : Not Another Mistake », il était censé être américain. Mais Richard était un bosseur et il assurait pour les scènes d'action.


Vous teniez l'un des rôles principaux dans « Mannigan's Force » alias « American Wardog », avec George Nicholas (de son vrai nom Giorgio Albergo) et Mel Davidson. Quels sont vous souvenirs de ce film ? Mel Davidson ne jouit pas d'une très bonne réputation, John Dulaney ayant notamment déclaré qu'il causait des ennuis sur tous les tournages où il apparaissait.

Je ne me souviens pas trop de « Mannigan's Force ». Mais je me souviens très bien de Mel Davidson. John a raison : non seulement Mel faisait plein d'embrouilles, notamment des vols et des bastons, mais c'était aussi un pédophile, et il s'en prenait aux petits garçons partout où il le pouvait. Un jour, je l'ai surpris dans une situation compromettante avec un garçonnet de 10 ans. Je l'ai dit aux cascadeurs philippins sur le plateau et ils lui ont fait sa fête. Il s'est retrouvé avec un oeil au beurre noir et s'est fait virer du tournage. C'est vraiment dommage, parce que c'était un bon acteur et qu'il aurait pu aller loin.

Une des rares affiches avec le nom d'Eric Hahn dessus (mais mal orthographié, comme pour celle de « NAM : Not Another Mistake » !).

Eric Hahn, barbu dans « Mannigan's Force » alias « American Wardog ».

Certains des acteurs occidentaux aux Philippines sont également apparus dans des productions de Hong Kong. Avez-vous jamais envisagé de jouer des rôles dans des films de HK (par exemple comme « Gwei Loh » dans des films de kung-fu) ?

J'y ai pensé mais je n'étais pas très bon en karaté. Je préférais les bastons de bar. Par contre j'ai joué un homme d'affaires qui se fait torturer et écraser par un rouleau compresseur dans un film de Jackie Chan. Je ne me souviens plus lequel [Nanarland : nous avons retrouvé le film en question, il s'agit de « Lethal Panther », réalisé par Godfrey Ho et dans lequel ne joue pas du tout Jackie Chan. Il s'agit d'un "girls with guns" de 1990 produit par Filmswell, tourné en partie aux Philippines, ce qui explique qu'Eric Hahn y tienne un rôle]. J'en ai appris pas mal sur les arts martiaux dans « Bloodfist » 1 et 2 ; où j'ai fait l'essentiel du casting. J'allais chercher partout des combattants pour leur faire passer des auditions avec le réalisateur.




Dans « Lethal Panther », réalisé par Godfrey Ho, Eric joue le boss d'un gang de faux-monnayeurs mis hors d'état de nuire par la CIA...!

Vous nous avez dit que vous aviez pas mal d'anecdotes inédites à propos de David Carradine, Oliver Stone, Aaron Norris... Pouvez-vous nous en dire plus ?

Concernant David Carradine : on tournait « Dans les bras de l'enfer ». On avait travaillé toute la journée sur des scènes d'hélicoptère. Il y avait trois ou quatre hélicos. Carradine avait des lignes de dialogue dans l'hélico. Chaque fois qu'on atterrissait, il descendait du premier hélico en baissant la tête. Lors de la dernière prise, ils ont mélangé l'ordre des hélicos et il était dans le deuxième ou troisième. Apparemment, il ne s'en est pas rendu compte et est descendu de son hélico tête baissée. Quelqu'un s'est mis à crier pour l'avertir qu'il avançait tout droit vers les pales arrière de l'hélico en face de lui. Il ne l'a pas entendu et a continué à avancer. Finalement, quelqu'un s'est précipité sur lui et l'a arrêté à quelques mètres des pales. Ce n'est pas passé loin et on était tous très choqués.


Oliver Stone, maintenant. Je n'ai travaillé sur « Platoon » que huit jours et j'étais au second plan. Mais j'avais un gros plan où je devais rouler une Vietnamienne dans une tranchée. Bref, je ne sais pas comment était Oliver sur le reste du film. Mais ce jour-là, il s'est énervé après un assistant réalisateur philippin, et l'a insulté, ou lui a donné un coup de pied. On m'a raconté les deux versions. Donc l'équipe a arrêté de bosser et s'est mise en grève jusqu'à ce qu'il s'excuse. Ce qu'il a fini par faire. J'étais dans la caravane des costumes et j'ai vu plusieurs membres de l'équipe qui gueulaient en tagalog. L'un des agents de sécurité de l'armée agitait son flingue : il a fini par armer son M16. Plusieurs membres de l'équipe l'ont attrapé pour le calmer. Les équipes des Philippines sont solidaires, il y a pas mal de gens de mêmes familles. Et les Philippins sont du genre à s'emballer quand ils sont en colère. C'était la première grosse production d'Oliver et il avait beaucoup de pression sur les épaules. Je sais que quand il a gagné tous ces Oscars et qu'il est revenu aux Philippines avec Tom Cruise pour tourner « Né un 4 Juillet », il avait complètement changé. Il était sympa et poli.


Pour « Delta Force 2 », je tiens d'abord à dire que Chuck Norris était la vedette la plus sympa et chaleureuse que j'aie rencontré. Il passait des heures à donner des autographes et à prendre des photos. Il aimait vraiment les gens. Et j'ai pu voir parfois qu'il était gêné par le comportement de son frère Aaron. Il fréquentait pas mal les figurants et les seconds rôles. Il passait son temps à s'entraîner. Il m'a dit un jour que quelque soit votre âge, les muscles ont une mémoire, et qu'ils reviennent dès qu'on se remet à les faire travailler. Aaron avait très mauvais caractère et passait son temps à hurler après l'équipe. Un jour je l'ai vu jeter son talkie-walkie à quelqu'un qui l'avait énervé. Je sais que quelques membres de l'équipe ont démissionné tant il était invivable. Un jour, on tournait des scènes d'hélico. J'ai parlé au pilote, qui jouait aussi dans le film. Il était aussi mécanicien. Il m'a dit que l'hélico faisait un bruit bizarre et qu'il avait besoin d'être révisé. Je lui ai dit d'en parler au réal', ce qu'il a fait. Ils se sont disputés, et le réalisateur a obtenu qu'on continue à tourner sans maintenance. Plus tard, à la tombée du jour, Aaron voulait tourner quelques plans avec du dialogue dans l'hélico. Cette fois, j'ai entendu le pilote dire qu'il valait mieux attendre le lendemain. Aaron lui a répondu que s'il ne voulait pas voler, il trouverait un autre pilote. Le pilote a cédé.


Alors qu'on préparait la lumière, etc., l'assistant réalisateur a dit qu'il y avait trop de gens à bord et a viré plusieurs personnes, dont moi. Il a dit qu'il nous mettrait au second plan pour le plan suivant. L'hélico s'est élevé de 10 ou 15 mètres environ, puis on a entendu un bruit sourd et vu de la fumée. L'hélico s'est alors dirigé rapidement vers le flanc de la montagne où nous nous trouvions. On a compris que quelque chose n'allait pas et on est allé voir. On a vu l'hélice arrière heurter la montagne et l'hélico a perdu le contrôle et s'est écrasé sur la route en contrebas. Tout le monde s'est précipité vers l'incendie. C'était horrible. On retirait les corps de l'hélico, alors que les réservoirs risquaient d'exploser. L'assistant réalisateur, le caméraman, le pilote, et un ou deux acteurs sont morts. Les survivants étaient gravement blessés et brûlés. C'est l'un de mes pires souvenirs. J'ai entendu dire plus tard que le chef cascadeur s'est fait virer de la guilde des acteurs. Mais je savais qui était le vrai responsable. Il y avait eu un accident semblable l'année précédente alors qu'Aaron réalisait « Braddock : Portés disparus 3 ». On aurait pu penser qu'il aurait fait plus attention. Pas mal de trucs arrivaient sur les plateaux mais ce sont mes souvenirs les plus marquants.

Comme dirait Nick Nicholson, vous avez travaillé avec des grands noms et de sacrés ringards. En tenant compte de ça, quel regard portez-vous sur votre expérience dans le cinéma philippin ? Quels sont vos meilleurs et vos pires souvenirs ?

Mes meilleurs souvenirs concernent les voyages qu'on faisait à travers le pays pour filmer. On passait un ou deux mois, en dormant dans des hôtels (à 3 ou 4 par chambre), parfois sur la plage. La camaraderie entre les gars. Réussir des cascades, ne pas s'embrouiller avec nos lignes de dialogue. Nous étions de grands garçons qui jouaient à la guerre et étaient payés pour ça. J'ai tellement de bons souvenirs que je pourrai noircir des pages et des pages à les raconter. Les amis que je me suis fait, les acteurs et techniciens avec lesquels j'ai travaillé. Faire partie d'un projet. Mes pires souvenirs sont plus rares. Le pire est l'accident d'hélicoptère sur « Delta Force 2 » et d'avoir retiré les corps de l'appareil en feu. Et aussi quand la corde s'est cassée pendant que je faisais une cascade sur « Nam Angels ». J'ai chuté de 4 ou 5 mètres seulement, mais je suis tombé sur des rochers. Je m'en suis tiré avec quelques côtes cassées et 8 points de suture au-dessus de l'oeil. Pendant un tournage, j'ai eu une intoxication alimentaire, et je me suis retrouvé 2 jours dans une clinique dégueulasse. Parfois c'était dur lorsqu'il fallait commencer aux aurores avec la gueule de bois, escalader et dévaler des collines avec tout l'équipement militaire par 37°C et plus. Ou retirer des sangsues de mes bottes après une journée passée à patauger dans des rizières. Ou passer toute une nuit dans la jungle pendant la saison des moussons à me battre contre les moustiques. Mais comme dirait Nick, « C'était du tout bon ». Et je le referais avec plaisir.

Vous avez dit à Nick Nicholson que "Quitter les Philippines avait été la plus grosse erreur de [votre] vie"... Qu'est-ce qui vous a amené à quitter les Philippines pour le Mexique ? Comme vous avez joué dans plusieurs films américains, avez-vous adhéré à la guilde des acteurs pour trouver du travail à Hollywood ?

En fait, j'adorais les Philippines et j'ai toujours pensé que j'avais fait une grosse erreur en partant. Je pensais que j'allais y prendre ma retraite et y mourir. Mais je suis parti quand l'industrie du film s'est mise à péricliter. Je n'avais pas beaucoup d'expérience professionnelle en dehors de ça et les salaires étaient minables. Avec le recul, quand je vois que Nick et Mike Monty ont survécu là-bas, je me dis que j'aurais dû rester. Je suis retourné aux Etats-Unis et j'ai trouvé un job dans le télémarketing. J'ai détesté ça. J'étais expatrié depuis 1974 et je ne supportais pas cette société survoltée et individualiste qu'on appelle les Etats-Unis. J'ai parcouru environ 40 pays depuis 1974 et j'ai toujours pensé que les Etats-Unis vivaient sur le dos du reste du monde. Je n'ai jamais aimé leur politique étrangère. Et je me considère toujours comme un citoyen du monde. La guilde des acteurs m'a contacté il y a quelques années pour adhérer, mais j'ai refusé. C'est bien si on vit en Californie, mais la plupart des productions ne vous font pas bosser parce qu'ils ne veulent pas cotiser à la guilde.

Eric dans « Nam Angels » (1989).

J'espère continuer à bosser dans le sud du Texas sur des productions indépendantes. Je vis dans la ville frontalière de Renosa, au Mexique. J'ai quatre gosses âgés de 2 à 12 ans et une femme mexicaine qui a 15 ans de moins que moi. J'ai aussi trois enfants de 17, 23 et 24 ans de mes deux précédents mariages, et un petit-fils de 4 ans. Je travaille comme clown dans des anniversaires d'enfants et je fais des animaux avec des ballons de baudruche. Je travaille tout près de la frontière, à McAllen, au Texas. C'est pas si mal, car 90% des gens sont des Latinos.

Y a-t-il une raison particulière pour laquelle l'industrie du cinéma philippin a cessé de travailler pour le marché occidental à la fin des années 80 ? Nick nous a dit que c'était la faute du gouvernement, Mike Monty a évoqué le terrorisme... On peut aussi mentionner l'éruption du Mont Pinatubo et la dévaluation du peso, mais comme nous vivons loin des Philippines, nous n'avons pas une vision claire de ce qui s'est passé. Quelle est votre opinion ?

Je pense que Mike et Nick ont tous les deux raison. Le gouvernement a passé de nouvelles lois qui ont plombé ces productions. Et puis, il y a eu la première guerre du Golfe et de nombreux Arabes allaient à l'école à Manille. Certains radicaux ont rejoint Abu Sayef et le MNLF au sud. Et puis je pense que la demande du marché pour ce genre de films s'épuisait. La dévaluation du peso n'a pas vraiment causé de problèmes car la plupart de ces films étaient financés en dollars. L'éruption du volcan Pinatubo n'a fait qu'accélérer les choses, allant dans le sens de ce que faisait déjà le gouvernement philippin, à savoir faire partir les forces armées américaines. J'ai quitté les Philippines en 1991, alors que la guerre du Golfe commençait et que l'industrie du cinéma s'épuisait. Je sais que Cirio Santiago a continué à faire pas mal de films dans les années 90 alors que tous mes copains étaient encore là. Si j'avais su, je ne serais jamais parti.


Nick Nicholson nous a dit que vous travailliez sur un film de loup-garou au Texas. Pouvez-vous nous en parler ? Avez-vous d'autres projets ?

J'étais prévu au casting d'un film indépendant qui s'appelait « Lycan Rising ». Je devais jouer un inspecteur qui enquête sur des meurtres atroces. J'ai passé une audition et ça se présentait bien, mais la réalisatrice [NdlR : Melinda Marroquin] a quitté le projet pour cause de « différends artistiques avec la production ». Le projet est donc en suspens. J'ai mis mon CV en ligne et je vais tâcher de me trouver un agent. Il y a des films qui se tournent au sud du Texas et j'espère bien y travailler, bien que j'ai vieilli et que mon corps ne soit plus aussi performant qu'avant. Je vais donc tâcher de jouer des rôles de vieux, sans scènes d'action. Enfin, avec peut-être un peu d'action...

- Interview menée par La Team Nanarland -