Pastèque
La pastèque (Citrullus lanatus), parfois appelée melon d'eau, est une espèce de plantes à fleurs de la famille des cucurbitacées, originaire d'Afrique. Composé à plus de 90% d’eau, son fruit, apprécié pour sa pulpe rouge et sucrée aux vertus désaltérantes, est devenu bien malgré lui une véritable vedette du grand écran.
La pastèque, ennemi héréditaire des ninjas depuis l'ère féodale nippone.
La pastèque est en effet un accessoire récurrent dans le cinéma de genre, et plus particulièrement dans les films d’arts martiaux des années 1975-1995, qui ont élevé ce fruit au rang de sparring partner indispensable à toute séance d'entraînement.
Dans American Warrior (American Ninja, 1985), le héros commence tout jeune son apprentissage du ninjutsu sous la férule de son mentor Shinyuki. Et quel meilleur entraînement pour un apprenti ninja que de mettre à mort quelques cucurbitacées ?
Dans Capital Punishment (1991), on nous sert un entraînement à trois avec Tadashi Yamashita, Gary Daniels et une pastèque.
Dans ces productions martiales, on ne compte plus les pastèques qui sont impitoyablement découpées en rondelles à coups de sabre, transpercées par des flèches ou meurtries par des lancers de shurikens, dans le seul but de nous prouver l’adresse et la valeur de combattants sur-entraînés.
Dans Ninja in the USA (1985), Alexander Lou se montre impitoyable envers ses ennemis… et les pastèques.
Dans la vraie vie aussi, on s’entraîne avec des pastèques. C’est en tout cas ce que nous apprend La Rage de la casse (Stunt Rock, 1978), dans lequel s’illustre le karatéka Tom Slaven, spécialiste du cassage de briques et du découpage de gros fruits sur moustachu.
Un cran au-dessus dans la violence, certains artistes martiaux n’hésitent pas à s’en prendre aux pastèques à mains nues, en les faisant exploser d’un vigoureux coup de poing, réduisant ces pauvres cucurbitacées sans défense à de simples faire-valoir de leur force brute et virile.
Le secret de la force de Bolo Yeung ? Éclater des pastèques à la chaîne, comme ici dans TC 2000 (1993).
Dans Tuer ou être Tué alias Combat Final (Kill or Be Killed, 1976), une pastèque apparaît sans raison aucune, si ce n’est se faire exploser en plein milieu d'une salle de classe.
Parfois, il arrive que la pastèque joue un rôle un tout petit peu moins ingrat que celui de simple faire-valoir rapidement sacrifié au court d’un bref training montage. John Liu, cet esthète, en fait ainsi le muet protagoniste d’une surprenante scène entre amoureux de Dans les griffes de la CIA (Ninja in the Claws of the CIA, 1981). Lors d’un pique-nique champêtre, John Liu se lance sans freins dans un jeu de séduction qu’on qualifiera pudiquement de maladroit, enchaînant les pompes et les katas sous le regard consterné conquis de sa promise. Par jeu, celle-ci s’amuse à lui lancer une pastèque, comme un ballon, s’attendant naïvement à ce qu’il lui renvoie à son tour. Grave erreur bien sûr, car John Liu est un artiste martial pur et dur, aux réflexes conditionnés par d’innombrables heures d’entraînement. Entre ses doigts d’acier, l’espérance de vie d’une cucurbitacée est forcément limitée.
Si vous invitez un artiste martial à un pique-nique, évitez les pastèques ! (Dans les griffes de la CIA / Ninja in the Claws of the CIA, 1981)
Dans Superfights (1995), lors de l’inévitable scène d’entraînement martial, la pastèque s’avère un véritable outil pédagogique, que dis-je, un révélateur qui permet au spectateur de mesurer le fossé qui sépare l’élève de son maître. Quand l’élève s’avère incapable de transpercer à mains nues l’épaisse peau de la pastèque, le verdict est clair : trop faible, il n’est pas encore prêt à affronter les dangers et les ennemis que le scénario du film mettra sur son chemin. Le vieux maître en revanche, capable d’exploser la cucurbitacée d’un simple geste, illustre sa supériorité martiale de façon éclatante. Pour les apprentis super fighters du film, la pastèque devient un véritable test, presque un rite initiatique.
Dans Superfights (1995), la pastèque est le révélateur qui permet de mesurer tout ce qui sépare l’élève du maître.
Frappées sans raison, tranchées, massacrées à coups de poings, de sabre, de flèches, les pastèques sont aussi régulièrement écrasées, mitraillées, dynamitées voire immolées par le feu... Un déferlement de violence d’une rare cruauté, que si ça continue Nanarland va fonder une ligue de protection des pastèques parce que tout ceci n'est plus tolérable.
Mitraillage de pastèques sur un marché (Dans les griffes de la CIA / Ninja in the Claws of the CIA, 1981).
Autre mitraillage de pastèques sur un marché (Delta Force 3, 1991).
Violence routière, violence fruitière dans Opération tornades (2002).
Arrivés à ce stade de notre article, il nous faut prendre un instant de réflexion pour tenter de répondre à cette grave question qui vous brûle sans doute les lèvres : mais pourquoi les pastèques ? Pourquoi cet holocauste fruitier si singulièrement absurde ? Quels sombres péchés ont donc à expier les cucurbitacées pour mériter un tel acharnement ? Quelles obscures motivations, enfin, poussent tant de producteurs à leur faire subir ces outrages répétés ? Y aurait-il quelque symbolique cachée qui nous échappe ?
Dans Majestic Thunderbolt (1985), production hongkongaise de chez IFD, les pastèques sont d’abord grièvement blessées à coups de flèches, puis achevées par balles. Des images insoutenables !
Au jeu des hypothèses, on peut supposer que c’est avant tout parce que la pastèque est éminemment photogénique. Elle est de bonne taille, donc bien visible à l’écran. Semblable à une grosse tête, sa peau est épaisse et résistante à l’extérieur, juste comme il faut, et bien tendre à l’intérieur. Quand elle explose, elle projette de façon aussi spectaculaire qu'esthétique une multitude de fines gouttelettes et de morceaux écarlates, semblables à de la chair et du sang. Elle est d'ailleurs parfois utilisée comme effet spécial pour simuler une tête écrasée, notamment dans The Toxic Avenger (1985) de Troma. Une vraie star, qui accroche bien la lumière et rend merveilleusement bien à l’écran. Pour vous en convaincre, imaginez une scène d’entraînement ninja avec une mandarine ou un abricot : ce serait une catastrophe, le bide assuré. La pastèque est donc une valeur sûre, gage d’efficacité et de crédibilité. Et puis... la pastèque ne rend pas les coups !
Requiem pour une pastèque, interprété par les cascadeurs rigolards de Real Bullets (1988).
En cas de pénurie de pastèques, il peut tout de même arriver que l’accessoiriste, la mort dans l’âme, doive se rabattre sur des cucurbitacées moins nobles. Ce fut le cas par exemple dans La Fureur du Juste (The Octagon, 1980), avec Chuck Norris, qui contient une scène d’entraînement avec… de modestes melons, qui jouent leur rôle de sparring partners comme ils le peuvent, c’est-à-dire sans aucun panache. Cette séquence – les cinéphiles avisés le comprennent d’instinct – aurait été autrement spectaculaire avec de fières et généreuses pastèques. Une erreur de casting impardonnable, qui aurait pu ruiner le destin du film et la carrière de Chuck Norris.
En quête d’originalité, La Fureur du Juste (The Octagon, 1980) remplace les pastèques par des melons. Un choix malheureux qui faillit vouer le film à l’échec.
Autre avantage de la pastèque : elle est parfaitement comestible, et peut donc être dégustée à l’issue de l’entraînement. Dans l’ineffable et délicat Ninja Terminator (1985), il y a une scène où Richard Harrison s’entraîne en trucidant une pastèque au katana dans son dojo ultra secret sa salle à manger. Un peu plus loin dans le film, on voit un autre protagoniste ninja déguster chez lui une pastèque. Hasard ? C’est peu probable : nulle doute qu’il s’agit des tranches du même fruit, qui aura donc servi pour deux scènes distinctes.
La pastèque : le sparring partner indispensable de vos séances d'entraînement ninja (Ninja Terminator, 1985).
Les productions IFD de Joseph Lai : du cinéma anti-gaspi !
Dans American Ninja (Nine Deaths of the Ninja, 1985), on voit un autre ninja, campé par Shô Kosugi, le temps d'un flash-back nanar où il trucide quelques pastèques les yeux bandés (on aimerait quand même bien savoir ce que les ninjas ont contre les pastèques). On le voit ensuite apporter les morceaux à un couple, qui s’empresse de les boulotter. Pratique et pas cher : en plus de leur rôle à l’entraînement, les pastèques permettent à la production d’optimiser les coûts de catering pour les comédiens !
La pastèque, reine du goûter dans American Ninja (Nine Deaths of the Ninja, 1985).
La pastèque est donc un véritable accessoire multi-fonctions, à qui il arrive même de tenir un rôle crucial dans l’intrigue mais, hélas, toujours à ses dépens puisqu’on lui donne systématiquement le mauvais rôle. Dans Black Ninja (1986), autre production hongkongaise de chez IFD, le clan des ninjas maléfiques utilise des pastèques pour dissimuler et convoyer de la drogue. Précision : la drogue n’est pas cachée sous des cargaisons de pastèques, mais bien à l’intérieur des fruits ! Ce qui nous vaut, après l’épique affrontement final, une scène d’une haute intensité nanarde où le camerounais Alphonse Beni et l’inévitable Richard Harrison, avec un sérieux papal, fracassent des pastèques sur le sol, les aspergent d’essence et y mettent le feu.
Dans Black Ninja (1986), les pastèques ont encore le mauvais rôle : on y cache de la drogue ! Un lien puissant unit indiscutablement Richard Harrison à ce fruit, dans une intrigante relation de soumission-punition.
Chez Andy Sidaris aussi, les pastèques sont les alliées malgré elles du narcotrafic. Dans Opération Panthère Noire (Enemy Gold, 1993), une fine équipe d’agents fédéraux découvre dans une grange des pastèques bourrées de drogue. Une fusillade s’ensuit, dans laquelle une innocente pastèque fait figure de victime collatérale en se prenant une balle perdue. Puis, bouquet final de cette séquence, un carreau d’arbalète explosif tiré à l’arrière d’une camionnette fait péter toute une cargaison de cucurbitacées à la cocaïne. Du grand spectacle.
Encore des pastèques à la drogue dans Opération Panthère Noire (Enemy Gold, 1993).
Les pastèques, éternelles victimes de dommages collatéraux.
Ces fourbes cucurbitacées vont payer pour tous leurs crimes !
Victimes des pires turpitudes, les pastèques peuvent faire l’objet de traitements plus humiliants encore. Dans l’abominable Mac et moi (Mac and Me, 1988), les pastèques sont l’objet d’un fétichisme étrange de la part des extraterrestres, visiblement intrigués par ce fruit singulier à qui ils font subir toutes sortes d’attouchements indélicats. Dans le turbo-débile American Commando 5 - Fury in Red (1988), énième production 2-en-1 de chez IFD, les pastèques se retrouvent au coeur d’une invraisemblable séance d’occultisme ninja, traitement dégradant où elles sont encore une fois associées au côté obscur de la force puisqu’elles sont rituellement sacrifiées pour invoquer Lucifer…!
La pastèque, source de fascination dans tout l'univers (Mac et moi / Mac and Me, 1988).
La pastèque, fruit occulte fétiche des forces obscures dans American Commando 5 - Fury in Red (1988).
Peut-être cherchent-ils à invoquer le Fantôme des Pastèques ? (image tirée de la série Bishōjo Kamen Powatorin, 1990).
Précisons que le massacre à grande échelle des pastèques n’est pas exclusif aux nanars, puisque de super productions hollywoodiennes contribuent elles-aussi à l’hécatombe. À titre d’exemple, on peut citer The Matrix (1999), dans lequel l’Agent Smith dégomme quelques pastèques innocentes dont le seul tort était d'être au mauvais endroit au mauvais moment, leur sacrifice sauvant sans doute la vie du héros Neo. Plus étonnant : les cucurbitacées se font même martyriser dans les films d’animation, comme dans Ghost in the Shell (1995) où des pastèques se font abattre sans sommation lors d’une fusillade sur un marché.
The Matrix (1999)
Ghost in the Shell (1995)
La pastèque possède tout de même au moins un défenseur : il s'agit de Charles Bronson dans l'excellent Mister Majestyk (1974), qui va aller châtier de méchants génocidaires de pastèques après une scène de violence sur cucurbitacées proprement insoutenable. C'est simple : l’extrait qui suit constitue sans aucun doute le massacre de pastèques le plus considérable de toute l'histoire du cinéma. Fort heureusement, personne ne peut s'en prendre aux pastèques de Charles Bronson sans en payer chèrement le prix. L'acteur nous montre ainsi qu'avant d'être un justicier dans la ville, le justicier de minuit ou celui de New York, il fut d'abord et avant tout le justicier des pastèques.
Mister Majestyk (1974), dans lequel Charles Bronson se dresse en défenseur de la veuve, de l'orphelin, et des pastèques.
Avec le temps, l’emploi fréquent de pastèques dans les films a fini par devenir un cliché, et les cucurbitacées ont disparu des écrans au tournant des années 2000. On relève tout de même un emploi tardif chez Steven Seagal, dans L'Affaire CIA (Shadow Man, 2006). L’acteur y tient le rôle d’un prof d'arts martiaux qui, dès l’ouverture du film, s’illustre avec l’agression d'une pastèque innocente, ses organes internes mortellement liquéfiés par la maîtrise du Ki de Steven. « J’ai été très impressionné par le coup que vous avez porté à la pastèque ! Pouvez-vous me l’enseigner ? ». Notre héros, impassible, reçoit ces marques d’admiration en homme habitué à de pareilles démonstrations. Puis, sans aucun scrupules, il entreprend de latter ses pauvres élèves pour bien rappeler à tous, spectateurs inclus, qui est le big boss. Pour les pastèques, ennemis jurés des acteurs à gros melon, ce fut le chant du cygne. Visiblement excédées de s’être compromises avec un personnage aussi détestable, elles refusent depuis tout nouveau rôle…
« J’ai été très impressionné par le coup que vous avez porté à la pastèque ! Pouvez-vous me l’enseigner ? » (L'Affaire CIA / Shadow Man, 2006)